PRÉFACE» XXIII
Mafiùii Z>e/ortfie, pour les deux premiers» surtout,
qui revenus à la scène après mainte éclipse, ont l'air de s'y acclimater, et, même à cette heure, ne cessent pas, paraît-il, de faire d'assez belles recettes.
De quel poiUs un tel arj^umtint peut il être en uu pareil débat t Par où ces deux ouvrages, k les regarder de près, se distinguent-ils des autres drames partis de la même main? Nous offireot^ils uu foud de vérité plus grand? De bonne fui, vivent-ils, existent-ils, ces personnages prétendus sbakespea* riens, étrangement conçus ou capricieusement développés, inconsistants, fantasques, sujets à plus de désaccords avec eux-iiicnies et de contradictions que les défaillances de la volonté ou les orages du cœur n'en expliquent et n'en justiQent, et dont le rôle se déroule en ligne tellement brisée, que l'auteur semble a\uir systématiquement rejeté comme un joug importun Fantique précepte d'Horace et de Boi- Jeau, réternelle loi, dont nul ne saurait iai|juiiément s'aifrancbir :
ServeUtr mi imum Qualis ab incepto prooeumit, et sUd amuUt,
Qu'est-ce que cet Hernani, ce conspirateur bandit, cet outlaw espagnol, que pousse une haine bérédi-
XXI? PRÉPACE.
taire, qui, dans l'ombre, s'aitoche avec Tardeur
d'une furie veugcrossc aux pas de don Cai los, qui veut saos cesse le tuer» le Ueoiy ici el là, au bout de sou poignard, et jauiais ne le tue, et tuujuui6 le laisse aller sans aucune bonne raison ; non moins smrpie> liant, quand proscrit, fugitif, traqué sous uu déguisement et toujours a&mé de vengeance, il jette lui* môme le masque, par un désespoir d'amour aussi injuste qu'insensé et s'obstine à livrer lui-œémc sa létc mise à prix à qui veut la prendre?... Uue dire de ce vénérable seigneur, loyal, hospitalier, magnanime, tyi>e d'honneiii et de vertu, dont un dépit, une douleur, si Ton veut, de vieillard an«mreux, fait un monstre, el qui, abusant d'un pacte baroque, vient, comme un nmr démon, substituer au dénoue* ment heureux le dénouenieiiL alroce par la plus imprévue et la plus satantque des vengeances*..
Et ce Cliarles-Uuiiil, roi d'Espagne, qui en 1519, au temps où il attend des nouveUes de la diète de Francfort réunie pour rélection d un empereur, se livre aux ébats d'une jeunesse à la don Juan, foit le guet sous les balcons, pénètre eu sédueleur dans les maisons honnêtes, se cache dans une armoire ; enlève à main armée la beauté qu'il puursuit, à la barbe d'un des vieux et plus respectabes grands d'Espagne, oncle de la donna et de son futur époux 1... 11 était vraiement ^ps dédire la vérité
PftÉFACI*
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au public sur ces fantoches, et mieux qu'où ue l'avait pu ftulre à Torighie ^.
Et cet autre, ce Huy Blas 1 Quel étonnant composé I
Comment suivre dans ses incarnalioas variées et ses volte-faces ce bizarre mortel, laquais, poète, amant d'une reino, paUiote, ^raad homme d'État, qui, dos hauteurs où une noire intrigue et son propre vol
roiit porte, se laisse précipiter avec une docilité
inconcevable, et, dans son effondrement, ne s'avise
qu'à la dernière extrémité du coup d'épée qui
1. Au surplus, depuis peu, la jeune école qui se lève, de criUques éveillés et indépendants, ne s^en fait pas feute. Le briltat successeur de J.-J. Wefiss aux IMMs, au lendemain d'un anniversaire du poète célébré aux Français avec représentation gratuite et apotlièose, écrivait: « Si miraculeusement versifié qu*il soit, et quelque plaisir qu*il nous donne i la lecture, ce n*e8t pas le théâtre de Victor Hugo qui i)ettt justifier ces honneurs extraordinaireB. Dès qu'on essaie de les réaliser sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes chimères, ces drames sonnent si faux, que c'est une douleur de les entendre. Ou plutôt, Iranchoiis le mot, ils ennuient. >^ {Les Contemporains^ t. llî, 1889.) — M. Kmile Faguet n'en juge pas auiiemont et se prononce dans le même sens (l'une façon non moins irrévérencieuse. Voir ses Eludes sur /e A7A« -^'L'tYe, 16ô7, p. 181. — M. Ernest i>upuy, admirateur fervent, lui, de Victor iiugo, reeonnaît que ses drames sont a trop impréj^nés de lyrisme, » pour ne pas « perdre beaucoup à être repiésentés », et avoue sa prélérencu pour le TUéûlre en liberté (Torqueniada, la Foret inouUléCy GalluSj ete.) destiné à la lecture, et où le poète, en conséquence, a pu produire, sans se heurter aux mêmes écueils, sa puissante fantaisie. Voir Victor MugQ, Vhomme ei iepoète, 1Ô87.
XXYl PRÉFACE.
sauve à grand'peine du pire des scandale» et du plus affreux destiu celle qu'il adore? Regardés de près, analysés de sang-froid, ces excentriques personnages perdeiil corps et substance) et semblent moins figures de drame que de fantasmagorie. Sous la main du redoutable anatonusie qui sépare les éléments hétérogènes dont ils sont formés, et met à nu leurs antiaoraics, ils ne liciuient pas. — Voyez en particulier le feuilleton, le plaisant et magistral feuilleton du 19 novembre 1883 sur une reprise de Ratj Bios ! — Cependant, aux clartés du lustre, l'audace confiante et juvénile avec laquelle ils sont jetés sur la scène, la vie factice qui les anime, la fière désinvolture de leur langage, le relief de leurs attitudes, la soudaineté même des péripéties, le romanesque étrange, souvent féérique des situations, l'éclat de Tappareil théâtral, occupent, saisissent une assistance en grande partie fonaée comme toujours, et plus que jamais aujourd'hui, de spectat^rs impressionnables, fort accommodants au fond, beaucoup plus naïfs qu'ils ne croient l'être, prompts à s'inleresser à ce qui vivement les étoime. Ceux que plus de culture et quelque dose d'esprit critique mettent sur leurs gardes, et les délicats, et les conoaisseurs, il en reste encore, — épars dans la salle, demeurent froids, même aux endroits les plus acclamés, mais non pas insensibles à tout ce qm*,
PRÉFACE. XlVtl
dauâ le mouvemeat et la qualité du style, révèle uo rare tempérament de poète; ils prennent plaisir au Jaillissemeot des vers bleu liappés^àl escrimeéblouiasante du dialogue, à Ten volée lyrique des meilleures tirades 9 plaisir tout iitléraiire, plaisir de tète, où Fémation, celle dont il s agit, rémotîon dramatique, n'a point de part. luterrogez-les, et s'ils ont le courage de leur opinion, ils en conviendront aussi franchement que le faisait pour son compte notre critique.
Pour moi, disait-il, je vois sans une larme expirer
Doua Sol et Hcrnani; j'entends sans terreur ni Irouhlc le De Profundis que chantent les moines sur Gcniiai o et sur les jeunes fous ses amis. £nûn, tous les effets de ce théâtre glissent sur moi sans m'entamer. C*est peutêtre une inliiinité de mon esprit; en tout cas, elle est profonde, elle est incurable... Victor Hugo pos^e à un haut degré le don des accessoires et de Tappareil du drame; il ne possède pas le don du drame même... Ses drames sont avant tout des spectacles
Les fervents admirateurs du poète que blessent
uLi désolent ces aveux, ces aiièl^, ne sauraient c.]ui- (abiement en incriminer la bonne foi, ni méconnaitre J'ijonnele impartialité du critique. Personne, en ciïct, n*a plus volontiers que lui reconnu, proclamé la
royauté du même génie en d'autres et vastes régioiis
1. AiUour (le la Comédie-Française^ p. 270. — Le Th&ili'û ci /et mcmrSf 1889, p. 73.
XXTIII VKÉVAGB.
du doHiaiiio poétique. Nul n'a mis en plus haute place le maître inspiré, souverain, du chanl lyrique, c ubL-à-dire de la poésie par excellence, sous ses formes les plus diverses, religieuse» phiiosoj^ique, l)eri5uanelle et à demi éiégiaque, guerrière, nationale, l'audacieuJL et heureux régénéraleur de noire langue poiiliquc appauvrie, Tinventeur sans l'^al de rythmes nouveaux, ni salué d'un plus joyeux étonnement la muse d'Archiloque, tout à coup rèvmllée dans les strophes vengeresses des ChdUmenU. rer:>onne n'a mieux senli et mieux signalé dans les plus vivants récits de la Légende des Siècles le génie de la chanson héroïque et du romancero, ou, pour mieux dire, la puissance de Tinspiration épique* Non content de glorifier en Victor Hugo le poète, J.-J. Weiss s'est attaché, dans une étude attentive et sympathique de Vhomnie, à démàler, à saisir, à travers les diiïérentes époques de sa caiTière et les diverses oscillations de sa pensée, la persistance intime d'un même esprit, les impulsions de plus en plus agissantes d'une même foi, enfm, quoi qu'on ait pu dire, l'unité, oui, Tunité d'une ûère et noble vie Tout compté des deux parts, il l'a jui;. ^j^rand, et ne Ta trouvé surfait ni par Tespcce de cuite dont nous avons vu sa vieillesse entourée, ni par les