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II. — Examen db la doctrine de M. Marx

Archimède, dit-on, cherchait un point d’appui pour soulever le monde physique; dans les domaines politiques et économiques les points d’appui abondent, ils peuvent être multipliés à volonté, car ils consistent en suppositions, en moyennes, en abstractions. Ces agents dialectiques peuvent avoir leur utilité dans le domaine de la pensée, mais dans la vie réelle, la supposition est une chose qui n’existe pas, la moyenne, une chose exceptionnelle, l’abstraction, l’ombre d’une chose. En employant de pareils moyens et en restant dans les régions de la pensée , on prouve ce que l’on veut. N’a-t-on pas prouvé — et avec un art admirable — que les objets qui existent autour de nous n’existent pas (i). M. Marx, qui possède un don éminent d’analyse, se meut h son aise dans cette région, qu’il peuple à son gré des suppositions et des abstractions utiles & son système. Mais ce ne sont là que fantômes, la réalité est ailleurs Or, la vérité est dans la réalité et non dans l’abstraction : nourrissez-vous donc de l’ombre d’un pain, couvrez-vous donc de

(i) Voy. par exemple le célèbre ouvrage de l’évêque Berkeley.

l’ombre d’un manteau, abritez-vous sous l’ombre d’une maison, et nous verrons si vous vous en trouvez bien. Passons à l’examen des propositions de M. Marx.

Dès la première nous hésitons. « La richesse des sociétés dans lesquelles règne la production capitalistique » ne consiste- t-elle réellement qu’en marchandises ? Est-ce que nombre d’hommes ne produisent pas eux-mêmes leurs aliments et une partie au moins de leurs vêlements, et peut-on considérer comme une marchandise la maison que ces hommes habitent? Une marchandise, n’est-ce pas un objet qui est à vendre? Or, n’existe-t-il pas de nombreux objets qui ne sont nullement destinés à être vendus? Selon M. Marx, un homme serait d’autant plus riche qu’il aurait plus de marchandises; ne serait-il pas plus exact de dire qu’un homme est d’autant plus riche qu’il dispose de plus d’objets do consommation? En fait on n’est pas riche parce qu’on possède dans ses coffres 2 millions de pièces d'or qu’on laisserait chômer, mais parce qu’on dispose annuellement de 100,000 pièces d’or pour satisfaire ses besoins et ses caprices. Mais ce ne sont pas seulement les objets de consommation immédiate qui constituent la richesse d’une nation ; l’abondance des moyens de production perfectionnés, qui permet de produire avec intensité (machines, etc., terres fertiles) font également partie de la richesse. .

Et la science? M. Marx semble l’exclure de son monde économique : sa marchandise est un objet matériel, son travail est du travail manuel. Tout au plus, dans le cas le plus favorable à la doctrine, pourrait-on raisonner ainsi : Si Newton s’adresse à un élève intelligent, qui comprend son maître et profite de son enseignement, Newton a travaillé; si son élève est inintelligent ou paresseux, Newton n’a pas travaillé. Car tout dépend du résultat : il faut que le travail se fixe, se coagule, se cristallise, se matérialise dans l’objet... qui n’est pas toujours une marchandise. Car, enfin, l’intelligence de l’élève n’est pas à vendre, que nous sachions. 11 est vrai qu’il peut parfois vendre les produits de son intelligence.

Il est inutile d’insister sur ce point, car M. Marx distingue profondément entre l’utilité et la valeur et, dans le cas présent, il déclarera l’intelligence une simple utilité. Nous sommes, du reste, d’accord avec lui sur ce point, que ce qui est utile n’a pas toujours de la valeur ; mais que ce qui a de la valeur est toujours (plus ou moins) utile. Mais qu’est-ce qui distingue les utilités qui ont de la valeur des utilités qui n’en ont pas? C’est le travail, dit M. Marx. Les utilités que le travail a produites ont seules de la valeur, et c’est le travail qui la leur donne. M. Marx n’est pas seul de cet avis, plusieurs économistes le partagent, entre autres Ad. Smith et H.i-

cardo, mais aucun d’eux n’est absolu, ils reconnaissent encore l’influence d’autres circonstances.

La théorie do l’influence absolue du travail est-elle fondée? M. Marx se borne à l’affirmer, ce qui n’est pas assez. En tous cas, de l’aveu de M. Marx, pour qu'un objet ait de la valeur : 1° il doit être utile; 2° il doit être approprié (exister en quantité limitée). Mais est-ce que ces deux qualités ne suffisent pas pour expliquer la valeur? ajoutons, si vous voulez, que l’objet soit demandé et que le possesseur soit disposé à le vendre. Si en vous promenant dans les montagnes vous trouvez une pépite ou un diamant, cet or ou ce diamant n’aura-il pas la même valeur que si vous aviez travaillé durement pour l’obtenir. Est-ce que je vous paye parce que vous avez remué bras et jambes « à la sueur de votre front, » ou parce que vous me procurez une utilité? M. Marx reconnaît lui-même qu’un travail stérile est sans valeur. Nous prévoyons que vous allez déclarer la découverte d’un métal précieux un cas exceptionnel qui ne prouve rien contre la règle; nous reconnaissons volontiers que généralement les objets utiles sont les produits du travail, comme généralement les maisons sont en pierre; mais il est des objets utiles qui n’ont coûté aucun travail (les ramasser n’est pas un travail) et qui ont pourtant de la valeur.

Insistons. Qui est juge de l’utilité d’une chose? C’est évidemment le consommateur qui en apprécie la valeur? Veuillez remarquer que nous disons valeur et non prix. Pour fixer le prix, le concours du producteur ou propriétaire est nécessaire; mais, pour déclarer que tel objet est désirable et que pour l’obtenir on donnerait en échange un autre objet, le consommateur suffit. Ce qu’on demande à acheter c’est Futilité qu’on ne peut pas se procurer gratis. Qu’estce donc qui distingue l’utilité de la valeur. ? L’appropriation. Pour M. Marx, la valeur est une utilité travaillée, pour nous, une utilité appropriée (ou limitée). L’immense majorité des utilités appropriées sont le produit du travail ; mais pour définir une chose il faut indiquer les qualités essentielles de préférence aux qualités habituelles.

Ce qui fera jeter par quelques esprits notre définition de la valeur, c’est qu elle ne fournit pus un moyen commode pour arriver à déterrai r: r ou à mesurer la valeur. Si l’on adopte le travail comme générateur unique de la valeur, on a une mesure toute prête : la journée (ou l’heure) de travail. Mais cetle mesure — qui n’appartient pas exclusivement ii M. Marx — n’a aucune réalité. C’est une pure abstraction; et une abstraction à une puissance élevée. Il y a, en effet, travail et travail (nous supposons, pour abréger, les journées d’une longueur égale). Ce manœuvre qui ap-

porte le plâtre au maçon, travaille; ce bijoutier qui modèle un sujet d’art, travaille ; Raphaël en peignant une de ses madones, travaille; Stevenson en combinant sa locomotive, travaille; et quoi qu’en dise M. Marx, Newton en formulant les lois de l’attraction, travaille. Et puisque la société paye la journée de l’un 3 fr., celle de l’autre 30 fr. et môme bien au delà, il faut bien qu’elle ait quelque raison pour être si généreuse.

Cette raison, M. Marx ne fait d’ailleurs aucune difficulté de la reconnaître; aussi parle-t-il d’un travail moyen simple. Mais citons le texte de l’auteur (Dns /Capital, p. -4) : a L’unité de mesure du travail est le travail moyen simple, dont le caractère change selon les pays et les époques culturales (le degré de la civilisation) ; mais qui est donné dans chaque état social (1). Le travail compliqué est à considérer comme travail à une puissance supérieure (potenzirte Arbeit), ou plutôt comme travail simple multiplié (plusieurs fois), de sorte qu’une quantité déterminée de travail compliqué est égale à une quantité plus grande de travail simple. Comment s’opère la réduction d’une sorte de travail en un autre ? cela importe peu en ce moment. Il suffit que l’expérience montre que cela est possible.» Jusqu’à présent M. Marx n’a pas encore dit clairement comment il faut procéder pour opérer cette réduction; mais à en juger d’après l’esprit de la doctrine, le travail compliqué emporte un prix plus élevé, parce que l’acquisition des connaissances spéciales de l’ouvrier a coûté du temps et de l’argent, et qu’il faut rentrer dans les frais de production. Il est trop évident qu’un homme qui n’est apte à un travail productif qu’à l’âge de 23 ans, doit être mieux payé qu’un homme qui a commencé son travail dès l’âge do 13 ans. Si le travail plus compliqué exigeait une nourriture plus raffinée, des vêtements plus chers, etc., ce serait encore une raison d’élever le salaire. Nous ne savons si M. Marx fait entrer le talent en ligne de compte. Nous avons lieu de croire que non ; car le talent constitue un monopole relatif, et il ne considère dans la société que les classes qui subissent l’action de la concurrence : le talent ou le génie n’existe pas pour lui. Tout en reconnaissant qu’il y a du plus et du moins, des hauts et des bas, il raisonne comme si rien ne dépassait sa moyenne abstraite.

Mais cette moyenne est l’exception dans la société et les différences des niveaux intellectuels et moraux exercent une immense influence sur la production comme sur la répartition des produits. Les abstractions donnent au raisonnement un certain air de pro-

(t) Plus clairement : Qui est produit par la concurrence.

fondeur, mais elles n’aident en rien dans la pratique. Le travail moyen et la journée moyenne ne font pas disparaître l’offre et la demande, ni aucune des autres données vagues (indéterminées, non chiffrées) qu’on ne précise pas davantage en les présentant sous l’aspect de formules algébriques.

Une de ces formules algébriques mérite de fixer un moment notre attention. C’est celle qui représente la proposition qu’on échange valeur égale contre valeur égale. Cette formule date des Physiocrates, mais elle entre parfaitement dans le système de M. Marx. Quelle est la mesure du travail? — Sa durée (le temps employé). — Par conséquent, il nous a fallu cinq jours pour faire une table, il nous faudra un jour pour faire une chaise, donc une table vaut

5 chaises. Dans une certaine et même assez grando mesure, cela est exact, seulement cette formule ne tient compte ni de l’habileté de l’ouvrier qui peut faire plus que la moyenne du travail (par exempte

6 chaises en cinq jours), ni des goûts, ni des besoins variés, ni des passions (1), ni des autres causes perturbatrices. Mais son pins grand défaut c’est d’attribuer implicitement au producteur une plus grande influence qu’au consommateur, tandis que ce serait plutôt le contraire qui serait vrai (2).

La société est traitée en machine raisonnableou si l’on veut, automatique, et Lassalle le dira expressément. Voyons en attendant si la formule : on n’échange que des équivalents (valeur égale contre valeur égale) ensupposant qu’elle fût rigoureusement exacte, apour conséquence logique que leprofit du commerce est illégitime? A achète à Paris pour 100 francs de sucre, soit valeur égale contre valeur égale; puis, il porte sa marchandise à Saint-Denis et la débite de manière à en retirer 120 francs. Et vous dites que ces 20 francs sont volés ! Vous admettrez bien que A a eu quelques frais de transports ; qu’il a subi quelques risques d’avarier la marchandise ; que le commerce a des frais généraux ; enfin que celui qui rend un service mérite salaire ? Or, 100 francs de sucre, c’est peut-être la consommation de 400 personnes dans une journée; n’est-ce pas rendre service aux individus intéressés et à la société en général que d’économiser le voyage de Paris à ces 400 personnes; est-ce qu’elles n’auraient pas dépensé plus de 20 francs en y allant elles-mêmes,

(1) On sait que « chacun tire à soi. » Or ce n’est pas la raison, mais la passion (l’égoïsme) qui inspire ce mouvement.

(2) Comme c’est le consommateur et non le producteur qui est le souverain juge de l’utilité d’une chose, son influenco est, en fin de compte, plus grande que celle du producteur.

sans compter le temps perdu ? Et le négociant qui va chercher le sucre au Brésil? Tout cela est d’une évidence élémentaire, on ne comprend pas qu’on puisse le nier. Mais si, on le peut, on n’a qu’à employer les formules algébriques. Ainsi A (argent) = M (marchandises), si A est égal àM, M est égal à A; par conséquent leM acheté pour A doit être vendu pour A et non pour A + x. Et pourtant ! Vous avez acheté M (poisson) à la grande halle pour A (S francs), vous l’avez porté à Passy, les Passyssiens vous reconnaissent parfaitement votre droit de le vendre plus cher, tant pour votre peine que pour les risques courus, seulement n’en abusez pas.

Ce qu’on a commencé par des formules algébriques, on l’achève par des tours de passe-passe dialectique. On a lu plus haut ce qui suit : « Pour se convaincre que le commerce ne t ut pas produire de plus-value, il ne faut pas perdre de vue qu’il échange des équivalents ou des valeurs égales. Mais supposons un moment le contraire, supposons que tous les vendeurs obtinssent de leurs marchandises 100/0 de plus qu’elles ne leur ont coûté; comme tout le monde est tour à tour acheteur et vendeur, le vendeur d’aujourd’hui payera demain 10 0/0 en sus comme acheteur, de sorte que le niveau serait rétabli ». M. Marx oublie qu’un peu auparavant il a fait connaître l’existence de deux sortes d’acheteurs : ceux qui achètent pour consommer et ceux qui achètent pour vendre. Pierre produit des souliers et les vend à Paul, et avec l’argent qu’il en a reçu, il va chçz Jacques acheter du pain. Pour Pierre il n’a pas lieu de majorer de

10 0/0 le prix de ses souliers. Il demande un prix répondant à ce qu’il en croit la valeur, et s’il l’obtient, il a bien évalué sa marchandise. Qu’on veuille bien relire cette phrase avant de continuer, car M. Marx ne peut pas la contester: il y a le travail simple et le travail plus ou moins compliqué et c’est l’expérience sociale qui fait constater le degré de complication. Or le premier .juge c’est ici Pierre et pour lui il n’ya pas lieu, répétons-le, à majoration. Pour Jacques non plus. Il vend du pain, c’est le produit de son travail comme les souliers Sont celui du travail de Pierre. Quant à Paul, il faut distinguer. S'il a acheté les souliers pour sa consommation personnelle

11 n’y a pas de 10 0/0 à recevoir; s’il les a achetés pour les revendre il fait le commerce et rend les services que le commerçant peut rendre : il met la marchandise à la portée du consommateur. Si par hasard il se mettait à spéculer sans rendre de service, « l’expérience sociale » démontre qu’il a deux chances contre une de perdre: il a pour lui son raisonnement, et contre lui : 1° ses erreurs de calcul et 2° l’imprévu.

Une fois arrivé à tirer de ses prémisses cette conséquence que le commerce n’a auoun droit au bénéiiee, M. Marx s’efforce de prouver

que le fabricant n’a aucun droit au proüt. Voici comment il raisonne: pour produire, il faut réunir des moyens de production (matières premières et instruments) et de la force productive ou arbeitskraft. C’est le capitaliste qui les réunit. Il a tout acheté, selon M. Marx, valeur égale contre valeur égale, sauf l’arbeitskratl. S’il achète du coton, le fabricant est obligé de donner juste la quantité d’argent que vaut le coton, de même pour les machines et tous les accessoires; mais quand il est en présence de l’ouvrier ce n’est plus la même chose, l’ouvrier est payé au-dessous de sa valeur. Pourquoi ? Parce que si l’ouvrier était payé juste selon sa valeur, il n’y aurait pas de profit. Les 1,000 mètres de tissus produits ne valent précisément que ce qu’ils ont coûté, en coton, usure de machine, travail et autre moyens, le fabricant n’a droit à rien, et ce qui est remarquable, le fabricant le reconnaît. 11 trouve très-naturel, selon M. Marx, d’être obligé d’avancer son capital gratis. Du moins, M. Marx, qui aime dramatiser, nous le présente ayant fait ses calculs et s’étonnant qu’après avoir payé 200 francs pour le coton, 200 pour les machines, 100 pour les accessoires, 100 francs pour le travail, ses tissus ne valent que juste 600 Irancs (1). Oui, « le fabricant est surpris! » Il y a de quoi. Mais le fabricant de M. Marx n’est pas sot. C’est que, se dit-il après s’être gratté l’oreille, l’ouvrier n’a travaillé que les six heures que je lui ait payées; je m’en vais le faire travailler douze heures pour le même salaire, alors je profiterai des six heures supplémentaires. Et l’ouvrier, avec la docilité qu’on lui connaît, courbe la tête et travaille douze heures et nourrit ainsi de son sang le rapace capitaliste.

Pourquoi six heures? Voilà la question que le lecteur ne manquera pas de faire. C’est que l’ouvrier ne doit légitimement que juste le temps nécessaire pour produire les aliments (2) nécessaires à son entretien et à sa reproduction. Or, dit M. Marx, SUPPOSONS que six heures suffisent en MOYENNE pour les produire, donc il ne doit que six heures ; et si nous SUPPOSONS que le fabricant le

(1) M. Marx ne dit jamais que c’est la concurrence qui fait réduire les prix à leur minimum, c'est une lacune dans le raisonnement; mais peu importe, en réfléchissant on la comble. Seulement, croit-on que les producteurs seront tous d’accord pour admettre qu’il ne leur est rien dû pour le concours do leur capital? S’ils ne l’admettent pas, le prix qui résultera de la concurrence renfermera encore un x pour le profit du capital. Les 200 francs donnés pour le coton contiendront un bénéfice.

(2) Ge mot pris daps une acception assez large pour comprendre l'ensemble des besoins naturels de l’ouvrier. [Dos Kapilal, p. 135.)

fasse travailler douze heures, il lui retiendra indûment, tranchons le mot et ne nous gênons pas plus que M. Marx, il lui volera six heures de travail. Voilà donc la base du système de M. Marx: une supposition. En Allemagne et en Angleterre, le dicton français: « bâtir des châteaux en Espagne », a un équivalent complet dans celui-ci: « bâtir des châteaux en l’air»; eh bien, M. Marx sait exécuter ce tour de force, il s’appuie simplement sur une supposition. Et elle est bien perfide cette supposition. Ne pourrait-il pas supposer que l’ouvrier travaille dix heures, et que neuf suffiraient pour produire l’équivalent de sa subsistance? Si quelque part la liberté de l’homme est entière, c’est dans la région des suppositions. Mais si la supposition avait été plus anodine, le bourgeois n’aurait pasété assez noirci. Ne croyez pas cependant que la supposition soit une chose indifférente; elle n’est jamais indifférente quand elle sert de base au raisonnement, car souvent auteur et lecteur ne tardent pas à confondre l’hypothèse avec la réalité.

11 nous semble qu’un penseur aussi profond que M. Marx aurait dû, dIus qu’un autre, éviter une base aussi fragile. 11 distingue (p. 35), entre l’économie politique classique qui vaau fond des choses et l’économie politique vulgaire qui se contente des apparences; mais en évaluant à six heures, ou à un nombre quelconque d’heures inférieur à la réalité, la .journée de travail, il n’a été ni profond, ni conforme aux apparences, mais il s’est borné à affirmer une chose, parce que cela était nécessaire au but qu’il voulait atteindre. Selon sa manière de raisonner il aurait dû dire que la durée du travail nécessaire pour produire les subsistances de l’ouvrier, est mesuré par le montant des salaires qu’il reçoit. Personnifions l’ensemble des besoins de l’ouvrier en un pain, et supposons — nous aussi nous supposons, mais sans en faire la base d’un système — qu’un pain coûte 5 francs; il en résulterait que l’ouvrier doit travailler le nombre d’heures nécessaires pour pouvoir acheter un pain. A première vue, nousdisonsla même chose queM. Marx ; en y regardant de près, on trouvera que M. Marx affirme gratuitement que x heures suffisent mais que le patron force l’ouvrier à travailler 2 fois x heures, tandis que nous disions que si dans une profession six heures forment la journée habituelle, c’est que six heures sont nécessaires; si huit heures ou dix heures sont la journée habituelle, c’est que huit ou dix heures sont nécessaires. C’est le fait habituel qui doit nous servir de guide, car le fait habituel est le résultat d’une « réaction sociale » , terme que nous sommes assez disposé à interpréter par offre et demande. Voici d’ailleurs comment M. Marx l’introduit. Après avoir dit que le travail vaut plus ou moins selon qu’il est simple ou compliqué (habile, intelligent), il continue ainsi (Da$

Kapital, p. H), «Les proportions d’après lesquelles on réduit les différentes sortes de travail 'compliqué) en travail simple, qui est leur commune unité de mesureront fixées, à l’insu des producteurs par une réaction sociale ( gesellscliaftlicher process), etleur apparaissent comme dos données traditionnelles (ou coutumières) ».

Quoiqu’il en soit, celte proposition de M. Marx, que l’ouvrier n’n besoin que d’une partie de sa journée de travail pour produire sa subsistance et que l’autre partie (quelle qu’elle soit), lui a été enlevée de Force par le patron, qui ne le paye pas, est une assertion qui ne s’appuie sur rien, sur aucun fait, sur aucun argument, pas môme sur l’apparence d’un raisonnement. Du reste, où en serait le système de M. Marx sans cette assertion?

11 convient maintenant de donner la parole à M. Marx, pour que le lecteur puisse juger par lui-même, combien la haine du bourgeois pénètre tout le tissu de son argumentation ; nousnechoisissons pas les passages les plus acrimonieux et les plus sarcastiques, mais ceux qui continuent à peu près le fil de nos réflexions.

La page 157 nous montre le fabricant qui a acheté le coton, etc., payé l’ouvrier et produit des filés qui lui reviennent M shilling \ l'2 et qui se trouve étonné de voir, que tout le monde les vend à ce prix. Voilà bien une supposition contraire aux faits! Mais passons et laissons parler M. Marx et traduisons littéralement. « Le capitaliste, qui est savant en économie politique vulgaire, dira peutêtre, qu’il a avancé son argent avec l’intention de le multiplier. Mais le chemin (1) vers l’enfer est pavé de bonnes intentions, et il pouvait tout aussi bien avoir eu l’intention de faire de l’argent sans travailler. II promet qu’on ne l’y prendra plus. A l’avenir il achèterait sur le marché des marchandises toutes prêtes. Mais si tous ses confrères les capitalistes en font de môme, comment trouver des marchandises au marché? Pourtant il ne peut pas manger delà monnaie. 11 se met à raisonner ainsi, ün devrait admirer son abstinence. Il pouvait dissiper ses 15 shillings (avec lesquels il venait de faire un essai de production). Au lieu de cela, il les a consommés productivement eltransformésen filés. Aussia-t-il des filés et non des remords. Où il n’y a rien César perd son droit. Quel que soit le mérite de son renoncement (au bénéfice), il n’y a rien pour lui, puisque la valeur du produit qui se présente après l’opération est tout juste égale à la somme des valeurs qui y sont entrées. Que le capitaliste se résigne

(1) C’est la forme allemande du proverbe connu; nous croyons que cette forme doit être la primitive. (Ce n’est pas l’enfer, mais le chemin vers l’enfer qui est pavé de bonnes intentions.)

donc à penser que la vertu est la récompense de la vertu. Mais non, il devient importun.il n’a que faire de ses filés. Il lesaproduits pour la vente. Qu'il les vende donc ! ou, ce qui serait plus simple, qu’il ne produise à l’avenir que des objets nécessaires à sa propre consommation, recette que lui a déjà donnée son médecin habituel Mac Culloch, comme un moyen infaillible contre l’épidémie de l’excès de production. Il regimbe. Quoi, suffirait-il que l’ouvrier dessine en l’air avec sa main la figure d’objets utiles pour que les marchandises se trouvent produites? Ne lui a-t-il pas donné la matière et le local qu’il lui a fallu pour que son travail pût prendre corps? Et comme la plus grande partie de la société (humaine) se compose de pareils sans-le-sou (Habenichts), n’a-t-il pas avec ses moyens de production, son coton et ses broches, rendu un service immense à la société, et plus particulièrement à l'ouvrier, auqpc! il a fourni sa subsistance? Et il ne se compterait rien pour ce service? (Le fabricant s’arrêterait ici, M. Marx le fait sortir de son rôle en le faisant sans solution de continuité, poursuivre ainsi son monologue). Mais est-ce que l’ouvrier ne lui a pas rendu en échange le service de transformer son coton et ses broches en filés? Il ne s’agit d’ailleurs pas ici de services. Le service n’est que l’action utile d’un objet utile, que cet objet soit une marchandise ou du travail. Il ne s’agit ici que de valeurs. Il a payé à l’ouvrier la valeur de 3 shillings. L’ouvrier lui en rendit l’équivalent exact en ajoutant 3 shillings à la valeur du coton : valeur contre valeur. Notre ami, que nous venons de voir gonflé d’orgueil, de son importance de capitaliste, prend la pose modeste d’un simple ouvrier. N’a-t-il pas travaillé lui-même? N’a-t-il pas accompli le travail desurveillance et d’inspection auprès des tisseurs? Son travail ne contribue -t-il pas à produire delà valeur? Le directeur de sa manufacture et son surveillant haussent les épaules. (C’est une manière bien leste de se débarrasser de cet argument.) Du reste, il a déjà repris avec un sourire, sa physionomie antérieure. Il s’était moqué de nous par cette apologie. 11 ne donne pas un sou pour si peu. Il abandonne ces finasseries creuses aux professeurs d’économie politique payés pour cela. Quant à lui, il est un homme pratique, qui ne réfléchit pas toujours à ce qu’il dit en dehors de ses affaires, mais qui sait parfaitement ce qu’il fait quand il s’en occupe ».

Chers confrères en économie politique — professeurs ou non — nous voilà battus avant d’avoir lutté. M.Marx, avec sa sagacité si « profonde» prévoit que nous voudrons faire la part du capital ; que nous trouverons que le service rendu par le capitaliste mérite récompense et même, qu’il n’est pas sans travailler de son côté, travail qui ne consiste pas seulement à surveiller les ouvriers, mais à cher-

cher des débouchés. Il prend donc le devant et persiffle la prétention du capitaliste de vouloir être payé. Vous a-t-il convaincus? Nous avouons pour notre part être resté rebelle à l’argumentation mêlée du sel nullement attique que vous avez vu, et dont vous aurez encore des spécimens. M. Marx s’est borné à plaisanter le fabricant, mais il n’a pas prouvé, il n’a même pas essayé de prouver qu’il avait tort. Il admet qu’il a dû commencer par se faire un capital par son travail et son économie, mais une fois que ce capital existe, il doit le prêter gratis. Nous ne nous arrêterons pas ici à réfuter la gratuité du capital, mais nous croyons devoir traduire encore une page; elle fait suite à celle que nous venons de donner:

« Regardons-y de plus près. La valeur de la journée de travail a été taxée à 3 sh., parce qu’elle renferme une demi-journée detravail (1), c’est-à-dire parce que les subsistances nécessaires pour la production de l’arbeitskraft (puissance de travail) coûte une demijournée de travail. Mais le travail passé contenu dans l’arbeitskraft, et le travail actuel qu’elle peut fournir (en d’autres termes), ses frais d’entretien journaliers et sa dépense journalière (en efforts utiles), ce sont là deux choses de grandeur différente. Les uns (les frais) déterminent la valeur de l’arbeitskraft sur le marché, l’autre (la dépense en force), son utilité. Si une demi-journée de travail suffit pour faire vivre l’ouvrier pendant vingt-quatre heures, il ne s’ensuit pas qu’il ne puisse travailler une journée entière. La valeur de l’arbeitskraft et la manière de la faire valoir (utiliser) par le travail sont donc deux quantités de grandeur différente. C’est cette différence que le capitaliste avait en vue lorsqu’il acheta l’arbeitskraft. L’utilité de celle-ci — (par exemple) son aptitude à faire du filé ou des bottes — était une conditio sine qua, car le travail doit être dépensé sous une forme utile pour produire de la valeur. Mais ce qui décida (le fabricant à acheter l’arbeitskraft), c’est l’utilité spéciale de cette marchandise (Parbeitskraft) qui en fait la source de la valeur, et de plus de valeur qu’elle n’en a elle-

(4) Il y a en allemand : « La valeur de l’emploi de l’Arbeitskruf't pendant une journée est de 3 sh., parce qu’elle (cette valeur) renferme une demi-journée de travail. » ( lier Tageswerth der Arbeilskraft betrvg 3 sh., weil in ihr selbsl ein halbcr Arbeitstag vergegenstaendliclit ist ) On connaît la note du restaurant: Un petit pain d’un sou.... deux sous. M. Marx retourne la formule : Un petit pain de deux sous.... un sou.

Les parenthèses qu’on trouve dans le texte sont de nous, l’auteur étant très-elliptique, et la langue allemande s’y prêtant mieux que le français.

même. C’esl là le service spécial que le fabricant lui demande. Il procède d’ailleurs conformément aux lois éternelles de l’échange de marchandises. Et, en effet, le vendeur de l’arbeitskrufl (l’ouvrier), comme le vendeur de toute autre marchandise, en réalise la valeur et en aliène I’ütilité. 11 ne saurait obtenir l’une sans donner l'autre. L’utilité (le résultat utile) de Parbeitskraft, c’est-à-dire le travail proprement dit, n’appartient pas plus au vendeur que l’utilité de l’huile vendue (n’appartient) au marchand d’huile. Le possesseur d’argent a payé la valeur d’une journée (de l’emploi) de Parbeitskraft; elle lui appartient donc pendant la journée, il en dispose pendant la durée d’une journée. La circonstance, que l’entretien journalier de Parbeitskraft ne coûte qu’une demi-journée, bien que Parbeitskraft puisse opérer pendant la journée entière, que la valeur qu’elle produit pendant une journée entière est le double de sa propre valeur pendant une journée (cette circonstance) est une chance dont l’acheteur jouit, et cela sans injustice ENVERS LE VENDEUR » p. 160.

C’est donc la fuute de l’organisation sociale, de la nature des choses, contre lequel il n’y a rien à faire, et contre laquelleM. Marx ne propose rien — que nous sachions, du moins. Mais pourquoi alors cette haine contre le bourgeois? Du' reste, M. Marx n’en veut pas à l’individu, il n’en veut qu’à la classe des bourgeois, et c’est pour ce but qu’il invente cette théorie que le salaire ne paye que la moitié de la journée de l’ouvrier, et que partout ailleurs dans son livre qu’en cet endroit (p. 160), il proclame que le fabricant commet une exaction, qu’il vole, sans parler des autres gros mots qu’il emploie. Nous sommes mômes obligé de prendre le passage que nous avons souligné comme une simple ironie. Mais ironie ou non, nulle part M. Marx ne prouve que le salaire ne représente pas le travail d’une journée entière, qu’il ne faut pas une journée entière pour produire les subsistances de l’ouvrier.

C’est, du reste, la théorie de la demi-journée payée qui permet à M. Marx de joindre les deux bouts de son système et de soutenir que le capital ne gagne rien, qu’il ne produit aucune plus-value cl ne contribue même PAS à la produire. Il divise, on se le rappelle, le capital en constant et variable. Le capital variable, c’est le travail de l’ouvrier, parce que la plus-value qu’il crée est tantôt plus, tantôt moins élevée ( Das Kapital, p. 176); le capital constant se compose du local, des machines, du combustible, des matières premières et des accessoires, en un mot des « moyens de production.» Ce capital est appelé constant , parce que tout ce qu’on peut en sa faveur c’est de le maintenir intact. « Le capital, dit M. Marx en parlant du capital constant (p. 200), est du travail mort qui ne peut

se revivifier qu’en suçant comme le vampire du travail vivant, et qui vit d’autant plus vigoureusement qu'il en a absorbé davantage.» ür M. Marx sait que personne ne constituerait un capital, s’il ne devait en tirer profit, il lui accorde un bénéfice, mais aux dépens de l’ouvrier.

Examinons cependant, en restant dans le système de M. Marx, si réellement la proposition, que toutes les valeurs sont le produit du travail, renferme nécessairement la conséquence que le capital dit constant n’ajoute rien à la valeur du produit. Une journée de travail s’échange sans soulte contre une journée de travail de même nature : journée de maçon contre journée de maçon, journée de tailleur contre journée de tailleur, journée de peintre contre journée de peintre ; nous ne saurions ajouter journée de médecin contre journée de médecin, le médecin étant exclu du système de M. Marx, il ne produit pas de marchandises. Mais les journées nesontégales que lorsque le travail a subi la pression de la concurrence, ou comme dit M. Marx, lorsque c’est du travail social (usuel) moyen. Le travail moyen suppose que tous les ouvriers possèdent les machines et instruments. Dans ce cas-là, en effet, l’expérience nous apprend que le produit d’une journée est à peu prèségal pour tous. Nous le constatons comme lui, tout en l’expliquant difiéremment. Si nos explications diffèrent, c’est apparemment parce que l'opération est compliquée et qu’elle peut se présenter sous des aspects divers, selon ces points de vue. Nous devons donc la décomposer en suivant la méthode des chimistes, en isolant l’un des éléments. Comparons donc un ouvrier qui creuse la terre avec ses mains avec un ouvrier qui la creuse avec une bêche. Evidemment l’instrument permettra à ce dernier de faire au moins trois fois autant de travail qu’au premier, de quoi payer la bêche, ET AU-DELA. M. Marx ne voudra pas admettre cette comparaison, il lui faudra deux ouvriers armés de bêche, mais c’est là précisément le vice de son raisonnement, car comment savoir dans quelle mesure un instrument augmente l’efficacité du travail, si vous ne mettez pas en présence le travail armé et le travail non armé ? Si vous voulez comparer les portées d’un snyder et d’unchassepot, vous n’armerez pas deux hommes avec des chassepots, mais un homme avec unehassepot et un autre homme avec un snyder. Il s’agit précisément de dégager la différence !

Mais nous dépasserions les bornes d’un article, si nous insistions. Én résumé, aucun argument n’a été présenté en faveur de l’assertion de M. Marx que le patron paye une partie seulement du travail de l’ouvrier et s'approprie indûment le reste; il estfauxque le capital ne contribue pas à la production de la valeur: il n’est pas

vrai non plus que le rapport entre le patron et l’ouvrier ne se décide que par la force ou la violence ( « Gewalt, » Das Kapital, p. 202). Tout au contraire, l’opération de la production a lieu par le concours de l’agent-capital et de l’agent-travail qui se partagent les résultats conformément à des conventions que la concurrence (M. Marx dirait « la moyenne sociale») tend à rapprocher de la justice tout en laissant, tantôt au patron, tantôt aux ouvriers, une certaine latitude pour empiéter sur les droits d’autrui. M. Marx reconnaît lui-même l’existence d’oscillations, puisqu’il ne raisonne que sur des moyennes. Seulement, il donne toujours raison à l’ouvrier et toujours tort au patron ; il conteste au patron jusqu’à l’eau et le feu. Le patron n’a droit à rien. Et pourtant, c’est lui qui court tous les risques, c’est lui qui prévoit les besoins d’un consommateur et les satisfait, c’est lui qui cherche et découvre les débouchés et opère la vente. Or la possession du capital est l’alpha, et la vente du produit l’oméga de la production; eL sans vouloir en rien diminuer l’importance du travail — qui relie ces deux points extrêmes — il faut bien constater que le travail ne peut pas plus se passer du capitaliste que le capitaliste du travail. C’est toujours la fable des membres et de l’estomac.

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