III. Lassaxle
Il n’entre pas dans notre cadre de faire la biographie du célèbre agitateur allemand. Bornons-nous à dire que Ferclinand Lassallc est né à Breslau le i l avril 1825, qu’il a fait de bonnes études, qu’il a écrit de nombreux ouvages, nous en donnons la liste en note(i), qu’il a commencé à être connu par une affaire d’amour qui s’est compliquée d’une cassette qui l’a conduit devant les tribunaux cri-
(ll En voici la liste :
Die Philosophie Herakleitos des dunkeln von Ephesos (La philosophie d’Héraclite). Berlin, Duncker, 1858, 2 vol.
Franz von Sickingen, etc. (François de Sickingen, Drame historique). Berlin, Duncker, 1858, 1 vol.
Dcr italienische Krieg, etc. (La guerre italienne et la mission de la Prusse). Berlin, Duncker, 1859, brochure.
Système der erworbenen Rechte (Le système des droits acquis). Leipzig, Brochaus, 2 vol., 1861.
lierr Julian Schmidt, etc. (Lettre critique à M. 'Julian Schmidt). Berlin, Jansen, 1862, 1 vol.
Ueber Verfassungs wesen (Des constitutions). Berlin, Jansen, 1862, broch. — Was nun? (Que faire maintenant?) Zurich, Meyer et Zeller,
minels et qu’il a fini sa vie dans un duel, amené par une affaire d’amour. 11 est mort à Genève le 3 août 180t. Sa carrière a été courte, et comme agitateur il figuré a peine cinq à six ans sur la scène.
En économie politique, ou plutôt en socialisme, Lassalle est élève de M. Karl Marx. Mais il a des idées qui lui sont propres. Il se sépare notamment sur un point important : la coopération, dont Lassalle attend la régénération de la société et dont M. Marx n’attend rien. Lassalle a trop éparpillé son temps pour rien approfondir, et nous ne lui connaissons aucune idée nouvelle. Nous ne parlons, bien entendu, de Lassalle uniquement que comme socialiste. Nous n’avons pas vu son ouvrage sur Héraclite : quant à son système des droits acquis (sous-titre : Conciliation du droit positif avec la philosophie du droit), c’est un ouvrage de droit très -savant sur la rétroactivité en matière de droit et qu’on devra étudier chaque fois qu’on écrira sur cette question. 11 prouve que Lassalle était un penseur. Notre cadre ne nous permet pas de l’analyser, bien qu’on y trouve déjà (p. ex. tome I, p. 262 et suiv.) des idées d’une forte teinte socialiste. Nous devons nous borner à l’examen de ses pamphlets et notamment aux trois plus importants : La lettre en réponse au comité, le Livre de lecture de P ouvrier et surtout sa brochure (268 pages) dans laquelle il critique Bastiat et M. Schulze-Delitzsch. C’est ce dernier travail (le dernier d’ailleurs que Lassalle ait publié) qui sera la base de notre examen, nos citations s’y reporteront, les autres pamphlets ne nous fourniront que des développements.
1863, br. — Macht und Recht (Force et Droit). Les mêmes, 1863, broch. — Arbeiter programm (Programme ouvrier). Les mêmes, 1863. — Offnes Antvvortschreiben, etc. (Lettre ouverte en réponse au Comité central pour la réunion d’un Congrès général des ouvriers à Leipzig). Les mêmes, 1863. — Die Wissenschaft und die Arbeiter (La science et les ouvriers). Les mêmes, 1863. — Criminal-Urtheil (arrêt au criminel, avec des gloses pour servir à la défense en appel). Les mêmes, 1863. — Lassalle’scher Criminalprocess (Procès crim. de Lassalle). Les mêmes, 1863 — Die indirecten Steuem, etc. (Les impôts indirects et les ouvriers, etc.). Les mêmes. — Arbeiter lesebuch (Livre de lecture pour les ouvriers). Francfort. R. Beist, 1863. — Die Feste, die Presse, etc. (Les fêtes, la presse et la diète de Francfort, trois symptômes de l’esprit public). Dusseldorf, Schaube, 1863. — An die Arbeiter Berlins (Aux ouvriers de Berlin, etc.) Berlin, Schlingmann, 1863.
Herr Bastiat-Schulze von Delitzsch, etc. (M. Bastiat Schulze de Detzsch, ou Capital et Travail). Berlin, Schlingmann, 1864.
Gomme M. Marx, Lassalle considère le capital comme une eatéyorie historique (style Hegelien), traduisons par: évolution historique, c’est-à-dire que c’est un terme, ou une idée ou une chose propre à une certaine époque, à une certaine organisation sociale. L’arc du sauvage est un instrument, mais pas du capital, car il ne peut servir qu’à le nourrir lui et sa famille sans lui permettre de faire des économies, c’est-à-dire, de produire sa subsistance, plus un excédant. Celui qui ne travaille que pour lui et sa famille, en d’autres termes, « le travail individuel » ne saurait faire naître cet excédant.
L’excédant n’est possible que lorsqu'il y a division du travail (p. 99). Mais « la partie du revenu mise de côté» n’est pas du capital ; un simple «instrument de travail» n’en est pas non plus ; on ne saurait non plus définir le capital par «du travail accumulé. Tout au plus peut-on se servirde celle-ci : le capital se compose des produits qu’on emploie à engendrer des produits ; encore la définition devraitelle être complétée pour indiquer que la production a lieu sous le régime de Indivision du travail et de la concurrence avec échange universelle de produit. Dans l’antiquité, par exemple, un possesseur d’esclaves pouvait diviser le travail entre les membres de son troupeau humain; il pouvait accumuler le produit de leur travail, avoir des instruments, et même échanger accidentellement son superflu ; mais ce propriétaire, quelque riche qu’il fût, était un seigneur et non un capitaliste. Le moyen âge non plus, soutient Lassalle, n’a pas connu le capital, parce que les seigneurs féodaux faisaient produire chez eux à peu près tout ce dont ils avaient besoin et que les artisans étaient empêchés, par les règlements corporatifs, d’accu muler les capitaux. Qu’auraient-ils fait du superflu qu’ils auraient mis de côté, puisque les règlements les empêchaient de le rendre productif, de le placer dans l’industrie. Il n’était pas question alors de machine et le nombre des ouvriers était limité (p. 179).
C’est par le commerce international que se forma, vers la fin du moyen âge, le capital, et dès qu’il se sentit assez vigoureux, il brisa toutes ses entraves légales, déchira tous les règlements, établit — sous les auspices de la Révolution de 1789 — la libre concurrence, et ce n’est qu’en ce moment que « le géant déchaîné, le capital, est debout dans tout son développement (p. 180). » « La liberté bourgeoise est conquise, et cette soi-disant liberté consiste en ce que les lois permettent à chacun de devenir millionnaire. » Le caractère dominant de l’époque moderne, c’est la production en vue de l’échange, mais surtout la concurrence. C’est seulement sous le régime de la concurrence que la loi de Ricardo ; le prix du produit est égal à ses frais de production, est complètement vraie. Sous le
régime réglementaire des corporations, les prix dépendaient en grande partie de la détermination des producteurs, la production aussi bien que les débouchés étant limités. Mais la libre concurrence nivelle tout. Chacun offre sa marchandise à des prix inférieurs à ceux de son confrère, afin d'attirer sa clientèle, qui se voit forcé de réduire ses prix pour soutenir la concurrence qu’on lui fait. De cette façon les prix descendent nécessairement jusqu’au niveau des frais de production.
Frais de production soit, mais MM. Marx et Lsssalle refusent de comprendre parmi ces frais le proQt de l’entrepreneur et l’intérêt du capital. Le motif du refus c’est que si l’on reconnaît au patron un bénéfice légitime, on ne peut plus soutenir que la totalité de son profit est volé sur le salaire de l’ouvrier. Mais continuons l’analyse.
La concurrence, en produisant le bon marché, par la réduction des profits (p. 182) (1), est avantageuse au consommateur. Mais la réduction des profits par pièce no peut avoir lieu que par la multiplication des pièces et l’extension des débouchés, afin de compenser par le nombre ce qu’on perd par la diminution du taux. Il en résulte, qu’on cherche à produire sur une échelle de plus en plus grande, ce qui a pour effet de concentrer les capitaux, de faire absorber les petits par les grands. Le capital fait ensuite naître le crédit; parle crédit, l’argent devient vivant, il produit, et on peut le placer productivement.
Le producteur a été considéré jusqu’à présent dans sa forme abstraite, mais sous le régime de la u libre concurrence » (c’est Lassalle qui guillemette) il faut distinguer entre l’entrepreneur (patron) et l’ouvrier, et déterminer quel est la part qui revient à chacun d’eux dans le prix du produit. Lo prix des marchandises étant déterminé par la concurrence, c’est-à-dire par l’offre et la demande, qui le réduit au niveau des frais de production, il est en réalité déterminé par la quantité de travail, ou plutôt par la durée (le temps) du travail nécessaire pour produire la marchandise. C’est la durée du travail qui est la vraie mesure de la valeur. Sans doute, le prix ne s’arrête jamais à ce niveau où il représente exactement le temps employé pour le travail, il est tantôt un peu au-dessous,
(I) Il y en a donc? Oui, avant la réduction des prix par la concurrence. Par conséquent, toute la partie du prix qui n’est pas nécessaire pour la simple reproduction du capital n’est donc pas duc à l’ouvrier? Du reste, dans ce système, tout prolit est un vol, soit envers l’ouvrier, soit envers lo consommateur. Le patron doit travailler gratis.
tantôt un peu au-dessus de ce niveau ; quelquefois môme les oscillations sont causées par des événements qui ont lieu au loin — une mauvaise récolte à Java ou au Brésil exerce son influence sur les cafés qui se trouvent dans les magasins des négociants européens — il en résulte que tantôt un capitaliste gagne, tantôt un autre perd dans ces coups du hasard : mais ce n’est qucl’individu qui en souffre, pour le capital en général ces oscillations se compensent et se réduisent il une moyenne.... la durée du travail. De sorte, conclut Lassalle, «pas une heure de travail, pas unegoutte de sueur de l’ouvrier n’est perdue pour la classe des patrons ou pour le capital par le prix des produits. Le consommateur lui repaye tout, jusqu’à la dernière goutte. »
Si telle est la position du patron vis-à-vis du consommateur, quelle est la part de l’ouvrier? La réponse que Lassalle répète et développe à plusieurs reprises, c’est que le salaire moyen descend nécessairement au niveau des subsistances indispensables.
Nous devons, avant de continuer, appeler l’attention du lecteur sur un double artifice de dialectique dont Lassalle n’est pas le seul à se rendre coupable : 1° On dit que la moyenne des salaires se réduit au strict nécessaire; or qui dit ici moyenne dit qu’une partie de la population ouvrière dépasse et que l’autre reste en dessous de la moyenne — chose assez difficile, puisque la moyenne est le minimum de ce qu’il faut pour vivre. Mais dans le raisonnement, et toujours en se servant du mot moyenne, Lassalle a l’art do faire naître l’idée que tous les ouvriers en sont à n’avoir que ce minimum qui les empêche de mourir de faim de suite, tout en les laisant périr lentement de misère.
Le second artifice consiste à dire de temps à autre que la moyenne des besoins varie selon les temps, les pays et môme les catégories d’ouvriers, ce qui fait penser qu’il peut y avoir une contrée où, à une époque donnée, l’ouvrier aura besoin de 6,000 fr., par exemple, pour se trouver sur la ligne médiane; ailleurs ce sera 1,200 francs. Mais après avoir énoncé la généralité pour l’acquit de sa conscience scientifique — et pour pouvoir l’opposer à l’économiste — on ne pense plus aux temps et aux contrées favorisées et raisonne sur le pied de 1 ,200 francs. La moyenne n’est qu’un leurre. On s’en sert pour inculquer à l’ouvrier cette idée, qu’il est misérable... par la faute du patron, ou plutôt par la force de l’organisation actuelle de la société. Celte vilaine société qui ne permet au capital que tout juste sa reproduction, sans le moindre profit, veut que l’ouvrier ne gagne, lui aussi, que strictement ses subsistances. Seulement, dit Lassalle, le capitaliste est assez riche pour garder sa marchandise au besoin pendant quelques semaines (p. 188) jusqu'au moment fa-
vorable, tandis que l’ouvrier, pressé par la faim, ne peut pas attendre, il faut qu’il travaille à tout prix. Et maintenant si vous supposez qu’il peut arriver une époque où le travail eslsi abondant que l’ouvrier est bien payé, que l’ouvrier a du superflu, M. Marx aussi bien que Lassalle nous apprennent que l’ouvrier sera assez imprévoyant pour se multiplier sans mesure; bientôt le travail sera offert et son prix retombera au minimum. Croyez-vous que ces messieurs en blâment les ouvriers, leur donnent des conseils comme ce serait leur devoir ? Ils s’en gardent bien. Leur mission consiste à critiquer les patrons, mais non les ouvriers (t).
Reproduisons maintenant quelques passages saillants de la polémique de Lassalle contre Basliat et surtout contre M. Schulze- Delitzsch. Nous ne nous associons aucunement aux grossièretés de Lassalle, mais nous tenons à ce que l’on se fasse une idée exacte de sa manière. Nous nous reporterons donc aux pages tfH et suivantes présentées comme des conclusions.
« (La part de l’ouvrier étant réduite au strict nécessaire) il en résulte que l’excédant entier du produit du travail sur ce qu’il faut à l’ouvrier pour vivre revient au capital sous la forme de profit, intérêt ou rente du sol, en un mot constitue une prime pour le capital.
« Vous connaissfz — pardon, Monsieur Schulze, si, pourla forme, .jesuis obligé de vous traiter de temps à autre comme quelqu’un qui est au courant des choses économiques — vous connaissez l’intéressante catégorie (idée) économique que les physiocrates désignent par l 'excédant du produit. Les physiocrates ne considéraient comme productif que le travail qui fournissait un excédant sur ce qu’il fallait au travailleur pour vivre, et ils appelaient stérile le travail qui ne rapportait que tout juste les subsistances. Les physiocrates ont tiré de ce principe une conséquence fausse, savoir : que le travail agricole est fécond et le travail industrie! stérile. Mais le principe en lui-môme est assez vrai dans l’état social actuel. Celui qui en est perpétuellement, réduit au montant de ses subsistances, et obligé de livrer l’excédant croissant du produit de son travail à d'autres qui le placent fructueusement; celui-là, disons-nous, travaille improductivement. Les subsistances, il fallait bien les donner aux esclaves, et l’esclave de l’antiquité en était plus abondamment pourvu que nos ouvriers mal nourris. L’opposition (entre jadis et aujourd’hui) est d’autant plus grande et insupportable, que l’es-
(1) Nous ne savons si les ouvriers sont oui ou non imprévoyants en ce qui concerne la reproduction, mais ils savent très-bien poser aux patrons des conditions relatives au nombre des apprentis.
+ t LES THÉORICIENS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE.
clave moderne, l’esclave de fait, esl en| droit un homme libre.
« C’est donc dans la stérilité du travail que gît le mystère de la productivité du capital, et vice versa... Les qualités personnelles de l’entrepreneur (patron), son assiduité ou sa paresse, son esprit d’entreprise ou sa stupidité, etc., influent sans doute sur la part dont tel patron déterminé s’emparera sur l’ensemble des profils recueillis dans l’année par l’ensemble des patrons. C’est une affaire de concurrence entre eux... Mais ces qualités personnelles ne sont pour rien dans la quote-part de la classe des patrons dans la production.
« Supposons que le montant total des produits du travail d’une année soit = A, et que le total des subsistances moyennes de la classe ouvrière, c’est-à-dire la somme des salaires, soit — Z. Il en résultera, que la part des patrons sera de A — Z, que lesdits patrons soient paresseux ou actifs, intelligents ou niais; seulement la quantité A — Z se répartit entre les patrons selon leurs qualités personnelles.
« L’industrie des patrons peut sans doute parvenir à accroître la somme totale des produits, de sorte que la production s’élève de A à A -f- B, et cette augmentation a lieu, quand on accroît la quantité brute du travail fournie par la nation. Mais, lors même que l’augmentation de la quantité du travail aurait pour effet d’accroître la somme des salaires, — ce qui n’est pas toujours le cas, — cette augmentation aura pour cause ou pour effet l’accroissement du nombre des ouvriers... La somme totale des salaires est plus élevée, mais la nouvelle somme se répartira bientôt comme l’ancienne, et la part qui reviendra à chaque ouvrier restera la même ...
« Vous aurez appris, par ces longs développements, Monsieur Schulzc, combien est grande l’erreur répandue parmi les économistes bourgeois, lorsqu’ils considèrent le capital, ainsi que toutes les idées (1) économiques, comme des idées logiques et éternelles. Les idées économiques ne sont pas des idées logiques, mais des idées historiques (c’est-à-dire, vraies seulement à une époque déterminée). La productivité (2) du capital n’est pas une « loi naturelle, » mais l’effet d’une situation historique déterminée, qui disparaîtra par une nouvelle évolution de l’état social...
(t) 11 y a en allemand catégories, dans le sens que lui a donné Hegel. Il s’agit donc d’une idée arrivée à un point déterminé de son développement. On pourrait mettre dans certains cas: évolution économique.
(2) Qu’on nous permette l’emploi de ce mot nouveau qui dit un peu moins que fécondité.
Après avoir récapitulé les évolutions antérieures : le travail individuel, puis la division du travail qui a pour eflet les échanges, puis la concurrence, qui réduit la valeur aux frais de production et fait naître le capital, Lassalle dit : cette dernière évolution a eu pour résultat que l’instrument du travail (le capital) s'est séparé du travail et est devenu indépendant, qu’il absorbe toute la productivité du travail et réduit ce dernier à la portion strictement nécessaire pour se reproduire, en d’autres termes le rend stérile.
« Au lieu de l’ouvrier, dit Lassalle, c’est son instrument de travail qui seul est devenu productif. L’instrument de travail, qui est devenu indépendant (selbstaendig, presque : une individualité), a changé de rôle avec l’ouvrier; il a dégradé l’ouvrier vivant et l’a fait devenir un instrument inerte, et lui, l’instrument inerte, sans vie, s’est transformé en un vivant organe générateur; cet instrument, c’est le capital!... (p. 204).
« Il résulte de cette interversion des rôles (p. 207) qu’il s’est établi, du moins en principe, une situation sociale de la propriété, dans laquelle chacun ne s’attribue que ce qui n’es< pas le produit de son travail.
« On pourrait croire que ceci ne s’applique qu’au capital et au travail ou qu’aux rapports entre capitalistes et ouvriers. Mais ce serait là une grave erreur. Le principe sur lequel le système de la production est établi dans une société, en pénètre toutes les classes; il agit donc également sur la classe des capitalistes ou des patrons, c’est-à-dire, sur les rapports entre capitalistes ou patrons....
L’auteur revient ici sur ce qu’il a déjà développé antérieurement (p. 22 à 32), où il a contesté le principe de la responsabilité individuelle en matière économique, car, dit-il, en matières économiques, chacun n’est responsable pour ce qu’il n’a pas fait. Ainsi, si la récolte de blé a été abondante dans la vallée du Mississipi, en Russie et en Roumanie, le marchand de grains de Paris ou de Berlin qui a un fort stock en magasin perd la moitié de sa fortune. Si le coton des États-Unis manque pour une raison quelconque, les ouvriers de certaines manufactures françaises, anglaises, allemandes, perdent leur travail. Une simple dépêche télégraphique annonçantque le colza réussira en Hollande ôtera tout bénéfice aux marchands d’huile de Hanovre, et ainsi de suite. 11 en résulte que toute l’humanité est solidaire (c’est un peu trop forcer les conséquences), et que si l’on n’en tient pas compte, on est puni. « Si les institutions méconnaissent cette solidarité et ne la règlent pas, elle n’en existe pas moins, mais elle n’apparait alors que comme une force naturelle brutale qui se venge d’avoir été méconnue, elle devient le
Sort qui se joue de la prétendue liberté de l’individu réduit à luimême.... » Encore un passage (p. 20) : « Après de sérieux efforts, vous commencerez à comprendre maintenant, Monsieur Schulze, que lè où règne le hasard, la liberté de l'individu n’existe pas. Vous comprendrez que le hasard, c’est tout simplement la négation de toute responsabilité morale et légale, par conséquent de toute libre disposition (Freiheit). »
Nous revenons aux conclusions de Lassalle et reprenons h la page 208 : « N’est-il pas comique, Monsieur Schulze, que MM. Bestial, Thiers, Troplong, etc., en un mot tous les économistes et légistes qui se mettent en campagne contre les socialistes, justifient la propriété actuelle par la proposition qu’elle est le fruit de son travail, c’est-ù-dire le produit d’un travail individuel, bien que, comme nous l’avons prouvé à fond et sans qu’aucune contradiction ne soit possible (?), chacun ne considère comme sa propriété que ce qui n’est pas le produit (direct) de son travail. N’est-il pas comique, encore une lois, que tous ces messieurs soient obligés, pour défendre cette propriété, d’avoir recours à l’idée opposée? La propriété est devenue son contraire (Eigenthum isl Fremdthum geworden }, telle est la courte proposition en laquelle nous pourrions comprimer notre exposé critique (de la situation économique actuelle). »
Après avoir ensuite qualifié l’époque actuelle d’époque de spéculation et d’agiotage, dans laquelle les propriétés vont de l’un il l’autre non par l’effet de l’habileté, de la prévision et du travail des intéressés, mais par des événements et des circonstances qu’on ne peut pas contrôler ni dominer, il continue :
« Comment définiriez- vous le socialisme, Monsieur Schulze? Vous diriez sans doute : c’est la distribution de la propriété par voie de décision sociale. Or, je viens de vous prouver que cet état social existe précisément de nos jours.... C’est de nos jours précisément que règne un socialisme anarchique, et ce socialisme anarchique, c’est la propriété bourgeoise. Ce que le socialisme se propose, ce n’est pas de supprimer la propriété, c’est au contraire d’introduire, de créer la propriété individuelle, la propriété basée sur le travail. »
Le moyen? Lassalle au moins nous fait connaître le sien. C’est la coopération ouvrière établie avec des fonds de l’État à titre de transition pour arriver à l’association universelle où tout est réglé, prévu; par qui? probablement par un homme ayant le génie administratif de Lassalle.
On sait que MM. Schulze-Delitzsch et Lassalle ont été pendant quelque temps les deux pôles du mouvement ouvrier allemand,
l’un demandant que les ouvriers s’élevassent par leuis propres forces (selbshtilfe), l’autre soutenant que cela est impossible, qu’il faut absolument l’intervention de l’État. Or, M. Schulze-Delitzsch ayant réuni une somme de 100,000 thalers pour aider des ouvriers à s’établir en sociétés de production, Lassalle eut beau jeu. Vous avouerez donc, s’écria-t-il, que les ouvriers ont besoin d’aide, bien que vous enseignez le contraire dans votre catéchisme. Et s’il leur faut un aide, il vaut mieux qu’ils le cherchent auprès de l’Étal, qui ne leur prend pas la liberté en change, que chez « les hommes de Manchester. »
La seule objection à laquelle Lassalle consente à répondre, c’est le risque que l’État courrait en avançant des fonds. Mais, répond-il, u le risque est une illusion, Monsieur Schulze. Sans doute, le patron Pierre et le patron Paul courent le danger de perdre leur capital, car il est possible que les patrons Christophe, Théophile et Jean s’emparent de leur clientèle. Mais si le producteur individuel court ce danger, la production en général no la Court en aucune façon. La production ne cesse de s’accroître et de gagner. Voyez le premier ouvrage de statistique venu et vous trouverez que le capital national augmente tous les ans. »
Il faut une ligne pour énoncer une erreur, et vingt pour la réfuter. Parce que généralement les gens actifs font tant de progrès que leurs gains compensent, et au delà, pour l’ensemble de la société, les perles subies par les paresseux. L’État, s’il prêtait à tout le monde, — en supposant que cela fût possible — se trouverait-il dans le même cas? Est-ce que le débiteur Paul, qui prospère, se chargera de payer pour le débiteur Pierre, qui périclite? Puis, est-ce que Paul, en travaillant avec l’argent de l’État sous un régime d’association universelle, prospérera comme sous le régime actuel, où, quoi qu’en dise Lassalle, il est parfaitement responsable de ses actes? Et comme c’est « comique » de croire que le capital ne peut se perdre que par reflet de la concurrence! En supposant que tous les tailleurs d’une localité fussent associés, que tous les tailleurs d’un pays, comme le veut Lassalle, aient une assurance mutuelle (de même pour chacune des autres industries), en supposant donc que tous les tailleurs fussent complètement solidaires, si un grand nombre de vêtements étaient prêts et que la mode vint à changer, la marchandise ne déminuerail-elle pas de valeur et le capital n’en souffrirait-il pas? Et si la pluie gâtait partout les récoltes? Et la guerre? El les révolutions?
Mais ne nous arrêtons pas davantage aux « gros bataillons des associations productives. » Qu’il nous suffise de savoir que Lassalle veut enrégimenter l’ensemble des ouvriers dans une vaste assoeia-
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Uod, et supprimer toute concurrence; et il prétend que de cette façon seule l’ouvrier aura la totalité dcB produits de son travail. L’idée d’une association universelle de tous les travailleurs du monde s’énonce, mais ne se réfute pas; c’est inutile. La critique est aisée, dit un vieux proverbe; c’est donc aux propositions positives qu’il faut attendre ceux qui prétendent transformer la société. C’est là où les gens sérieux prennent leur revanche.