IV. LES FÉDÉRALISTES
Nous empruntons le mot que nous plaçons en tête du présent chapitre à un livre récent de M. Schaefflc, naguère ministre du commerce en Autriche, actuellement de nouveau professeur d’économie politique à l’Université de Vienne, après avoir enseigné jusqu’en 1868 dans la même qualité à Tubinguc, la célèbre université du petit royaume de Wurtemberg. M. Schaeftle a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels son « Système social de récono mique humain n (Das gesellschaftliche System der menschlichen Withschaft, Tubingue, Laupp, 2 e édit., 1867, 1 vol. in-8) peut être considéré comme le principal. Mais quoique nous ayonseu à relire certains passages de cette publication, nous ne parlons ici que de son œuvre la plus récente, intitulée « Capitalisme et Socialisme » (Kapilalismus und Socialismus, Tubinguc, Laupp, 1870, 1 vol. de 732 pages). Dans ce livre, M. Schacffle prétend réconcilier ces deux frères ennemis, mais, disons-lcdc suite, non sans se montrer partial en faveur du capitalisme (il faut nous résoudre à introduire ce mot), et la meilleure preuve qu’il est partial en sa faveur, c’est qu’il lui dit des gros mots d’un air très-sévère tout en acceptant la plupart des doctrines économiques, « les saines doctrines économiques, » tandis qu’il réserve toutes ses caresses pour le socialisme, sans lui emprunter des choses essentielles. M. Schaefflc nous vante, il est vrai, son impartialité, mais n’en croyez rien, car bon gré mal gré il reste économiste avec quelques nuances sentimentales, religieux même, et une certaine tendance autoritaire, à laquelle cependant il ne cède pas toujours.
Il est un autre « fédéraliste » — le lecteur nous arrête pour demander la signification exacte de ce mot. Nous avons le regret de ne pas pouvoir le satisfaire. M. Schaeftle suppose que chacun le comprendra tout seul, il ne s’est donc pas donné la peine de le définir (I). Nous le prenons pour l’équivalent de économiste-socialiste
(t) Page 160 de son Capitalisme et socialisme. L’auteur se borne à dire que le fédéralisme prend ce qu'il y a de bon chez les économistes, le
ou d’économiste qui ne l’est qu’à demi, ou aussi de socialiste qui ne l’est qu’à demi, au choix du lecteur. M. Schaeffle admet en effet des demi-économistes, des demi-libéraux, des demi-socialistes. Mais sans nous embarrasser de pédantesques définitions, nous reprenons le cours de notre exposé pour dire que cet autre fédéraliste s’appelle Winkelblech, mais qu’il a écrit et qu’il est connu sous le nom de Karl Mario. Cet auteur a publié un grand ouvrage resté inachevé (l’auteur est mort en 1839) et portant le titre de « Recherches sur l’organisation du travail, ou système de l’économie universelle» ( System der Weltœkonomie, Cassel, Appel, 3 vol.). Ce système que M. Schaeffle désigne comme le fédéralisme économique par excellence est tout d’une pièce, comme par exemple celui de Fourier le phalanstérien, mais en s’éloignant moins de l’organisation réelle de la société. C’est un socialisme moins absolu, mais ce n’en est pas moins ur.e critique de ce qui existe avec des propositions indiquant comment, selon l’auteur, la société devrait être réorganisée. M. Schaeffle analyse l’ouvrage de Mario dont les deux premiers volumes sont consacrés à la critique ; le 3 e volume expose la théorie de l’auteur, et le suivant devait en faire connaître les applications, mais la partie appliquée est restée inachevée. Nous allons reproduire quelques propositions empruntées à la partie théorique (dite élémentaire).
Le travail est l’activité (l’effort) qui a pour but l’acquisition (la production) des biens économiques (objets utiles). L’économique (1) enseigne que le travail doit être aussi fécond que possible (maximum de résultat pour le minimum d’effort). Le travail est fécond quand il produit plus que les subsistances nécessaires. Quand il ne produit que les subsistances, il est seulement productif. Mario est un ennemi déclaré de ce qu’il appelle le travail lucratif , le jeu de bourse, la spéculation pure. Comment peut-on assurer la fécon-
combine avec ce qu’il y a de bon chez les communistes, et arrive ainsi à rendre tout le monde heureux. « Allen einen Kreis beglückender Freibeit... zu sichern. » C’est tout simplement de l’éclectisme. Nous croyons que M. Schaeffle a choisi le mot de fédéraliste par des raisons politiques, car il apprécie dans son livre le fédéralisme autrichien, qui n’y a que faire. Nous n’avons pas à apprécier ici les opinions politiques de M. Schaeffle, mais nous sommes en droit de dire que l’introduction du terme de fédéralisme dans son exposé économique n’a pas été justifiée.
(I) M. Schooffle se sert souvent de ce terme comme équivalent d’économie politique; il est fort regrettable que ce mot ait tant de peine à prendre en France.
dilé du travail ? En restreignant celle de la population..., parce que le fonds naturel de la production est limité. Nous y reviendrons. Le travail peut être improductif et môme destructif. Mario range l’usure parmi les travaux destructifs, et quant aux prêts, il voudrait les réglementer. Il est très-rude contre les loyers et le fermage, il voudrait exproprier tous les propriétaires qui ne cultivent pas eux-mêmes leurs terres. Mario est contre la protection industrielle, parce que la lutte de tarif ressemble trop à la guerre. Il y a des biens matériels, l’industrie les produit ; il y a des biens immatériels (biens idéels), ils sont le produit de la culture.
Mario désigne son système par Natur und Arbeits System, c’està-dire qui admet le concours de la nature et du travail dans la production ; il se distingue ainsi, d’une part, de Quesnay, qui attribue toute la production à la nature, et de l’autre, d’Ad. Smith, qui attribue tout au travail. Comme Lassalle, mais longtemps avant lui, et avec plus de clarté, Mario distingue entre le produit du travail et le salaire. Il montre que la fécondité du travail dépend à la fois de l’intensité des forces naturelles (terre, machines, etc.), de la puissance du travail et de l’habile combinaison de ces deux agents au moyen du capital (par exemple le sol et le laboureur mis en rapport par une charrue perfectionnée).
Dans la masse d’idées, bonnes ou non, accumulées dans l’ouvrage de Mario, nous avons de la peine à faire un choix. Nous nous bornerons à indiquer brièvement ses vues sur la population, qui sont comme le pivot de son système, mais auparavant nous résumerons son analyse de la grande et de la petite industrie. Voici quels seraient les avantages de la grande industrie : exploitation la plus efficace des forces de la nature ; emploi des machines les plus perfectionnées et des locaux les mieux distribués; économie des moyens de production, bâtiments, instruments, animaux de trait, matériaux ; possibilité de spécialiser les travaux, de faire des expériences, d'accumuler un stock de marchandises et d’entretenir ainsi un travail constant et régulier; diminution des frais généraux et des frais d’assurance; facilité d’obtenir du crédit et d’étendre les débouchés, à cause du bon marché des produits et de la possibilité d’attendre le payement; moyen de mieux supporter les pertes ! Les avantages de la petite industrie sont, d’après Mario: l’étroitesse du cercle des affaires, le peu d’étendue des distances, la facilité du contrôle, la plus grande intensité du travail, la conservation plus soignée de toutes les parties du capital, l’augmentation de la concurrence, l’empêchement de la fraude et de la soustraction, l’égalité plus grande dans la distribution des profits, l’indépendance et la jouissance de la propriété rendues accessibles à un plus grand
nombre de personnes; la petite industrie empêche l’établissement de monopoles de fait, permet de satisfaire plus complètement les besoins locaux et individuels (p. ex. le tailleur ou le cordonnier peuvent prendre mesure, au lieu de faire la marchandise à l’avance pour les consommateurs qui peuvent se présenter). M. Schaeffle fait remarquer que Mario a oublié de mentionner les professions qui se bornent à réparer les objets usuels, ainsi que les industries artistiques.
Nous arrivons aux vues de Mario sur la population. Si l’espace nous le permettait, nous comparerions ces vues avec celles d’hommes d’Etat, publicistes et économistes qui ont le plus d’autorité en ces matières. Mais comme nos lecteurs sont au courant de la question et peuvent eux-mêmes faire toutes les comparaisons nécessaires, nous nous bornons à reproduire la réponse que Mario donne aux personnes qui rejettent l’intervention du gouvernement en matière de population, par la raison que chacun a le droit de s’abandonner à l’instinct de la reproduction.
« L’homme, dit-il, nous ne le contestons pas, a le droit bien fondé de se reproduire, mais il n’a droit qu’à une reproduction normale et non à une reproduction anormale. Malheureusement, cette vérité éthique est tellement contraire au sentiment de la plupart des hommes que les uns évitent de la soumettre à l’examen, et que les autres se cramponnent à l’ombre de tout argument qui lui semble contraire. Nous n’avons négligé aucune occasion de signaler les terribles conséquences du droit de produire un excès de population, et nous répétons de nouveau que l’humanité ne saurait atteindre son but, si l’on ne supprime pas ce droit. Si l’ensemble du droit public, si l’ensemble de la législation avaient atteint le degré le plus élevé de la perfection, mais que le droit illimité de reproduction fût maintenu, on n’en verrait pas moins se perpétuer les maux sociaux les plus graves dont souffre la société actuelle, comme l’oppression des femmes et des enfants, la réduction de l’aisance, la disparition de la classe moyenne, l’appauvrissement — jusqu'à l’indigence — des classes inférieures, avec toutes les conséquences de la pauvreté : brutalité morale et intellectuelle, dissolution de la famille, débauche, prostitution forcée, vol et brigandage, envie, haine, révolte, etc....» L’auteur développe longuement ces idées; mais hâtons-nous de voir quelles mesures il prescrit : Elles sont de quatre sortes : 1» encouragement au célibat ou au veuvage volontaire; 2 0 aggravation des devoirs de famille ; 3® limitation indirecte de la fécondité conjugale; 4® mesures préventives contre les naissances illégitimes.
On encouragerait le célibat des femmes par tous les moyens qui
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eur permettent de se faire une situation indépendante. 11 faut ajouter que Mario veut organiser la société en associations de production et accorde aux membres de ces associations des droits à l’assistance imputable sur la caisse commune. Aussi, chaque couple devrait, avant de se marier, acheter une action. Dans la société actuelle il est des personnes qui se marient de bonne heure, parce que le mariage est avantageux pour leurs affaires, d’autres se remarient parce qu’ils ont des enfants en bas âges qui réclament les soins d’une mère. La coopération dispenserait l’homme de se marier dans l’intérêt de ses affaires, et des institutions d’éducation dirigées par les femmes célibataires élèveraient les jeunes filles. Ces moyens ne tiennent compte ni des instincts, ni des passions, ni de bien autre chose. De même en portant l’âge légal du mariage à 25 ans pour les hommes et à 22 ans pour les femmes, les mariages seront sans doute un peu plus tardifs, mais.... il y a plusieurs mais que le lecteur trouvera tout seul.
L’aggravation des devoirs de famille consiste dans le devoir imposé par la loi au mari de payer une prime d’assurance pour que sa femme obtienne une rente viagère. Voici comment on réagirait contre l’excès de fécondité. Dans chaque pays on connaît le nombre moyen d’enfants par ménage; la loi prescrirait que les fiancés verseront (avant le mariage) dans une banque hypothécaire une somme (portant intérêt composé) de... par enfant, afin de lui assurer une « légitime » que l’enfant ne toucherait qu’à l’âge de 25 ans. Si le ménage dépassait la moyenne, il devrait verser ultérieurement les sommes correspondantes. C’est un moyen de retarder le mariage et de limiterle nombre des enfants. Nous supprimons à regret de curieux développements. Enfin on espère diminuer le nombre des enfants naturels en leur permettant la recherche de la paternité, en leur accordant des droits alimentaires et même le droit d’hériter à l’égal des enfants légitimes. Toutes ces mesures cadrent naturellement avec une organisation sociale qui n’est pas celle que nous voyons autour de nous. Cependant M. Schaeffle qui n’admet pas en tout point l’organisation sociale proposée par Mario, goûte fort ses moyens de régler le mouvement de la population et de le maintenir au niveau des subsistances. Car Mario croit comme Malthus et bien d’autres, que là où il n’y a rien à manger, l’homme ne peut pas vivre, et M. Schaeffle qui paraissait un peu douter autrefois de l’exactitude de cette proposition, l’adopte maintenant et accuserait volontiers d’hypocrisie ceux qui, au lieu de dire: là où il vient un pain, un homme naît pour le manger, soutiennent que là où il naît un homme, vient aussi un pain pour le nourrir. Telle est l’ardeur du converti !
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Nous ne croyons pas qu’il soit bien intéressant de rechercher dans l’ouvrage de M.Schaeffle la part qu’il fait au socialisme, elle est au fond très-petite. Il est tout simplement ce qu’il nomme lui-même un « demi-libéral » , c’est un économiste qui fait des concessions aux socialistes, qui demande, par exemple, la coopération et toutes sortes de caisses philanthropiques; il a parfaitement raison de dire qu'il n’aura pour lui ni les libéraux (économistes), ni les socialistes. Les éclectiques ont toujours ce sort.
Nous nous bornerons à résumer ici, avec toute la concision possible, la théorie de la valeur, exposée par M. Schaeffle dans son Capitalisme et Socialisme.
La valeur est l’effet d’une appréciation, et dépend du point de vue auquel on se place: il y a donc des valeurs au point de vue scientifique, artistique, politique, religieux, économique. L’appréciation de la valeur économique a lieu par les trois questions que voici :
En premier lieu : quelle est l’importance des sacrifices en force vitale; dans quelle mesure l’effort est-il désagréable (pénible); combien coûte le produit? C’est la question relative aux frais de production (1).
En second lieu : combien de force vitale et de jouissances me procurera ce produit? C’est la question relative à l’utilité.
En troisième lieu: quel est le rapport entre les frais de production et l’utilité du produit?
Le producteur aussi bien que le consommateur se posent ces questions, car chacun veut le maximum d’avantages au minimum de frais. Or la valeur d’un objet dépend de l’appréciation que chacun se fait de ces circonstances, et personne ne produit des objets devant occasionner plus de frais que causer d’utilité. Toutefois,
. les frais ne s’élèvent ou ne baissent pas avec l’utilité, puisqu’il y a , des objets de haute utilité, comme l’air, qui ne coûtent rien parce qu’ils ne sontpasappropriés. Mais lorsqu’un échange alieu, l’utilitéet les frais de production ont été appréciés à la fois par les deux parties intéressées dans l’échange, et chacune s’est mise alternativement à
(I) La manie, si répandue en Allemagne, d’inventer des mots nouveaux rend le sens souvent inutilement obscur. Pourquoi M. Schaeffle a-t-il besoin de dire ici Kostenwerth [ Kosten = frais et Werth — valeur), valeur en frais, valeur d’après les frais, selon les frais. Si la pensée était claire, nous n’aurions pas eu besoin de chercher en vain une combinaison quelconque des mots frais et valeur, pour indiquer la chose banale qui s’appelle tout simplement : frais de production.
son propre point de vue et au point de vue opposé. Cette double ou quadruple appréciation se complique par le fait de la division du travail, mais c’est affaire aux vendeurs et aux acheteurs de ne pas se tromper dans leurs calculs. Quel que soit le prix auquel une marchandise se vende, sa valeur (en échange) ne dépend ni entièrement des frais ni entièrement de l’utilité, elle tient compte à la fois de. l’intérêt du producteur et de l’intérêt du consommateur et en forme pour ainsi dire la synthèse. L’auteur développe cotte théorie avec beaucoup de force, et fait entrer ensuite en ligne de compte l’influence de la nature, c’est-à-dire la faveur du climat, la fécondité du sol, ainsi que l’habileté personnelle qui rendent inégauxpour les différents producteurs, les frais de production. 11 formule enfin ses conclusions en ces termes :
« 1 . La valeur d’un bien économique , ou d’un produit, ne dépend pas uniquement des frais de travail; l’utilité du produit l’influencera toujours, plus ou moins, de sorte que le prix du marché ne sera pas identique avec le montant des frais de production ;
« 2. Par l’effet de la différence de fécondité (ou de puissance) des moyens de production, ou par suite de leur absence chez des producteurs sans fortune, le montant des frais de production différera, pour le môme produit, d’un producteur à l’autre;
« 3. La rareté représente l’influence de la nature sur la valeur d’un produit, tandis que les frais et l’utilité représentent l’influence personnelle (des hommes: producteur et consommateur).
Nous n’avons pas besoin d’ajouter que M. Schsefïïe reconnaît les droits du capital, il admet le profit et l’intérêt et ne demande nullement à supprimerlapropriété. Il n’est donc pas socialiste. Seulement il admet l’intervention fréquente de l’État, croit dans une forte mesure à l’efficacité des associations coopératives et espère établir l’aisance et la moralité universelles par l’emploi d’une série de petits moyens, dont nous ne dirons que ceci : en supposant que chacun de ces moyens soit bon, ils sont loin déformer dans leur ensemble une panacée.