V. LES SENTIMENT A LISTES
Nous ne saurions terminer ce travail sans consacrer quelques lignes à une école d’économistes qui a ses représentants un peu partout, mais qui, depuis quelque temps, fait en Allemagne plus de bruit que de (bonne) besogne. Cette école n’est généralement pas Reconnue comme telle; on considère les auteurs que nous groupons en ce moment par la pensée purement et simplement comme des socialistes, et comme ils sont professeurs on les appelle « les socialistes en chaire » ( Katheder socialisten ), nous faisons donc
preuve envers eux de politesse en leur attribuant une doctrine économique, en les reconnaissant comme école, et en les nommant sentimentalistes, car avoir du sentiment est une chose méritoire; mais on peut abuser de tout.
On doit nous savoir d’autant plus gré de notre politesse, que — aut-il dire nos adversaires? — parlent très-dédaigneusement des économistes vrais, que nous réunissons sous le nom d’école rationnelle pour les distinguer des sentimentalistes. Les économistes sentimentalistes traitent les autres « d’école de Manchester » ayant inventé le fameux « laissez faire, laissez passer » (que dites-vous de cet anachronisme?) ; ils n’en parlent que comme d’une école qui a fait son temps, une école fossile, et se donnent pour les seuls économistes. Nous trouvons ces prétentions passablement plaisantes, et nous les aurions complètement ignorées s’il n’était pas dans la nature des choses que les phrases sentimentales attirent facilement ceux qui n’ont pas assez exercé leur raison par de sévères études et par une observation réfléchie des faits.
Nous prenons donc au sérieux l’école sentimentale, et nous examinerons la valeur de ce qu’on peut considérer comme sa doctrine. Mais, avant tout, signalons les différences fondamendales des deux écoles que nous mettons en présence. Les rationalistes en économie politique reconnaissent qu’ils y a des lois économiques comme il y a des lois physiques. Ils admettent parfaitement que, dans certains cas, des individus peuvent avoir à souffrir d’une de ces lois, et qu’il faut alléger ces souffrances; maisils s’efforcent d’y arriver en respectant les lois économiques, c’est-à-dire la nature des choses. Les sentimentalistes prétendent la changer. Par exemple: le rationaliste ayant reconnu que le prix de revient d’un objet est de 10 fr,, ne demandera jamais qu’on le vende à 9 fr.; dût-il en résulter que Pierre et Paul en souffrent. Si son sentiment lui inspire le désir de venir en aide à Pierre et à Paul, il dira simplement : mes amis, voici la différence, allez, achetèz. Le sentimentaliste, de son côté, déclarera qu’il faut être sans cœur pour vendre à 10 fr., que l’État est fait pour se mêler de tout, que c’est sa faute si tout le monde n’est pas heureux, qu’il devrait limiter les prix ; en un mot, il méconnaît la loi économique du prix de revient. Or, si le prix de revient est insensible aux déclamations, Pierre et Paul ne le sont pas;
- les déclamations irritent leur souffrance qui s’envenime, et alors le sentimentaliste s’adressant au patron dit : cédez, vous que mon éloquence n’a pas pu convaincre, sinon, gare à la fureur populaire !
L’espace nous fait défaut pour développer notre pensée ou pour citer de nombreux faits. Obligé de nous restreindre, nous nous bornerons à discuter avec une extrême concision, les idées émises dans
.’ifi I.ES THÉORICIENS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE.
la brochure suivante : Arbeits-aemter eine Aufgabe des deutscken Reichs (Des Bureaux de travail à créer par l’Empire allemand. Discours académique) par M. Gustave Schcenberg, professeurs des « sciences de l’État » (économie politique et droit public) à l’Université de Fribourg en Brisgau (1). Le titre de la publication montre le bout de l’oreille; mais n’anticipons pas.
Puisque nous ne pouvons pas analyser ici le travail dans toute son étendue, passons de suite p. 17, où l’auteur nous dit comment la question sociale ne peut pas être résolue. Nous lui donnerons la parole.
«1. Nous avons abandonné la croyance (Glauben) en une solution absolue, radicale et subite de la question. » Cette proposition et les développements que l’auteur y ajoute, nous les signons des deux mains, et nous osons parler en ce moment au nom de tous les économistes do Manchester et d’ailleurs. Seulement, nous exprimerons notre étonnement de tout le bruit qu’a fait la montagne pour accoucher d’une pareille souris.
« 2. Nous devons en outre nous pénétrer de la conviction qu’on ne trouvera de solution, ni en suivant la loi du socialisme, ni en adoptant les principes de Manchester. » Naturellement, il n’y a de salut qu’en adoptant les idées de M. Schcenberg. Continuons donc à les exposer.
« 3. Nous n’avons, répétons-le, aucun moyen absolu, radical pour produire une guérison réelle et certaine (souligné par l’auteur), mais nous possédons beaucoup de moyens (ou remèdes) que nous indiquons plus loin, qui doivent être appliqués simultanément et successivement, qui ne réaliseront aucune cure merveilleuse, mais qui guériront peu à peu le corps social malade. Il est très-facile d’acquérir la connaissance de ces moyens, mais cela ne suffit pas, caria bonne et rationnelle application de ces moyens n’est pas aussi facile que le pensent la plupart des auteurs. »
Franchement, de cette souris née après tant de tapage volcanique et académique, il ne reste plus que la queue ; la guérison radicale est impossible, et les remèdes sont d’une application si difficile... qu’il est plus sage de n’y pas toucher; que reste-il alors?
« 4... Les efforts individuels (self help) des classes peu heureuses ne suffisent pas pour résoudre le problème ; les résultats de leurs
(t) Berlin, J. Gultentag. — Un pourrait aussi traduire Arbeits-Amt par office de travail. Nous choisissons le travail de M. Schcenberg, parce que depuis quelque temps il se fait beaucoup de bruit autour de son nom.
efforts doivent être plus ou moins complétés par l’assistance sociale et l’assistance de l’État. » L’auteur termine les développements de ce paragraphe par cette phrase : « Ce que nous leur (aux patrons) demandons ici, c'est l’accomplissement d’un devoir éthique (moral), et en ce sens, c’est un droit du travail salarié. » Comment un devoir éthique peut-il constituer un droit pour une tierce personne? Un devoir éthique (connaît-on des devoirs immoraux?), si ceLte expression a un sens, veut dire un devoir envers sa propre conscience morale ; quel rapport y a-t-il entre ce devoir du patron et le droit de l’ouvrier de demander un salaire en échange de son travail? M. Schœnberg, et en général tous les sentimentalistes, sont obligés de se mouvoir dans ce vague nuageux ; mais la pratique a besoin de précision.
« 5. Il reste encore un point à signaler.... Les souffrances des ouvriers ne sont pas toiyours la faute des patrons, de sorte que ceux-ci ne peuvent pas toujours combler les vœux des travailleurs qu’ils occupent. Us dépendent eux-mêmes des conditions générales, du marché et sont soumis à la concurrence de l’ensemble des patrons.... Dans ce cas, la guérison du mal ne pourrait être obtenue que si l’on pouvait réglementer l’ensemble des établissements industriels du monde. » (p. 25.)
C’est-à-dire, si l’on pouvait changer la nature des choses. Est-il nécessaire d’être sentimentaliste pour en arriver à cette solution? Franchement, les rationalistes en diraient tout autant. Dans le courant des développements relatifs à ce cinquième point, l’auteur dit, que (si la concurrence ne l’empêchait pas) on aurait le droit de contraindre le producteur à vendre sa marchandise à un prix plus élevé, afin que le salaire pût être augmenté. L’auteur oublie que les ouvriers sont des consommateurs et que, si l’on augmente tous les prix, on aurait changé beaucoup « et ce serait toujours la même chose. » A quoi sert-il de porter le salaire de 5 fr. à 10, si l’on double en même temps le prix de tout les objets de consommation? Un autre passage doit également être relevé en passant, c’est celui oh l’auteur veut qu’on interdise les travaux malsains, dangereux et les travaux « indignes de l’homme. » Une énumération des industries eût été nécessaire ici, car nous ne pensons pas qu’ou veuille interdire la profession de couvreur ou celle de mineur, ou celle de marin, qui sont en effet dangeureuses, ni celle de vidangeur qui est malsaine ou peut-être «indigne? » (s’il y a de sots métiers). Ce mot de tnemchen-umviirdig (indigne de l’homme) est souvent employé depuis Lassalle, mais personne ne s’est encore donné la peine de le définir. Les termes non définis sont de véritables balles explosibles.
On se rappelle que l’auleur a dit qu’il fallait employer un ensemble de moyens nombreux pour arriver — si l'on peut — à résoudre le problème social. L’auteur les énumère et commence par l’instruction (obligatoire), qui est le pivot de tout; puis il divise les autres en moyens directs et en moyens indirects. Parmi les moyens directs, il indique les suivants :