‹ Les théories de l'évolutionChapitre 133 sur 162 · LT TR · texte numérisé non relu

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308 LES THÉORIES DE L'ÉVOLUTION f

qu’on désigne sous le nom des théories de l’orthogénèse. Elles sont, en somme, assez différentes entre elles et quelquefois contradictoires, suivant les causes que tel ou tel auteur assigne aux

. directions de ces variations orthogénétiques. +.

La plus typique des théories orthogénétiques est celle d'Eimer. Adversaire passionné des idées weismanniennes, Eimer ne reconnait à la sélection naturelle qu’un rôle très restreint : elle ne peut agir, d'après lui, que sur un matériel ayant acquis un degré de développement suffisant pour lui donner prise. Elle ne crée pas d'espèces nouvelles, mais préserve les espèces existantes. La cause principale de la transformation des espèces réside dans l’existence d’une direction définie de l’évolution, qui n’a rien à voir avec l'utilité. Cette direction ne tient non plus à aucune cause mystérieuse ou métaphysique dans le genre du principe de perfection de Nægeli. « Les causes de l’évolution dirigée dans un sens déterminé sont contenues, à mon sens, dit Eimer, dans les effets produits par les circonstances et influences extérieures, telles que

le climat et la nourriture, sur la constitution de

l'organisme donné. »

L'organisme, cependant, ne reste pas passif : il réagit d’une façon qui lui est propre et conforme à son individualité; c’est là la cause interne de l’évolution. «Le développement ne peut avoir

4, Tu. Ermer. On Orthogenesis and the impotence of natural selection in Species-forming (1898), p. 22.

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lieu que dans un petit nombre de directions parce que la constitution, la composition matérielle du corps détermine nécessairement ces directions et empêche les modifications dans tous les sens. » L'ensemble de ces causes externes et internes agit sur la croissance, individuelle ou phylogénétique, des organismes; à cette dernière Eimer applique le terme de croissance organique (organophysis ou morphophysis). Il reconnait l’hérédité des caractères acquis comme un facteur nécessaire, mais déclare se séparer du lamarckisme proprement dit (qu’il comprend d’une façon trop étroite) en ce qu’il s’agit pour lui non pas de caractères acquis adaptatifs, dus à l'usage ou au non-usage des parties (la cinétogénèse de Cope) mais de caractères indifférents, produits par les conditions extérieures, sans rapport aucun avec l'utilité (la pkysiogénèse). Tels sont par exemple les divers caractères de coloration des ailes des insectes, des coquilles de mollusques, etc., caractères qui, suivant l’expression

d'Euner, ne leur sont pas plus utiles que n’est la

coloration brillante de l’or pour ce métal ou ne le sont pour la bulle de savon ses reflets irisés. Ces caractères qui ont débuté par de petits changèments à peine perceptibles, l’évolution les développe ensuite de plus en plus, et cela non pas dans toutes les directions possibles autour d’une moyenne, comme le pensent les sélectionnistes, mais en ligne droite, en avant ou en arrière.

Dans cette marche en ligne droite, il y a des

pauses : certaines formes s'arrêtent en chemin, tan

dis que d’autres, plus sensibles à telle ou telle, influence externe agissant à ce moment, continuent leur mouvement en avant. Il se produit ainsi entre . les unes et les autres une lacune, et la chaine continue des êtres se trouve rompue. C’est à ce phénomène, auquel il donne le nom de génépistase, qu’Ei-, mer attribue le rôle principal dans le fait de la, séparation des espèces entre elles, même sans le secours de la ségrégation géographique. Les distinctions entre les espèces sont encore augmentées du fait que les différences du degré de développement sont inégales pour les différents organes (phénomène d’hétéropistase).

La séparation géographique, la séparation phy-. siologique (kyesamechanie), c’est-à-dire impossi-., bilité de croisements par suite de quelques modifications de l'appareil reproducteur, et enfin l’apparition soudaine de variations brusques (sous, l'influence du milieu) viennent se joindre à ces causes de création d'espèces nouvelles.

Telles sont les conceptions phylogénétiques, d'Eimer. A côté de ces considérations d’ordre très. général, il a formulé un certain nombre de conclusions, déduites pour la plupart de ses études personnelles et appelées par lui lois de la croissance organique. Ces lois, de valeur et de portée très, inégales, sont destinées à compléter l’idée d’ortho-, génèse en montrant quelles sont ces règles géné-, rales auxquelles l’évolution des êtres est soumise. Nous trouvons là, sous forme de lois, l'affirmation que le développement peut subir un arrêt ou reve-,

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Fra L'ORTHOGÉNÈSE 311

nir en arrière, la constatation du fait de la convergence de caractères entre êtres n'ayant aucune parenté immédiate, et quelques autres analogues: d’autre part, on y trouve des lois très particulières, comme celle des colorations, d’après laquelle, dans

* les classes les plus diverses d'animaux (mollusques, oiseaux, reptiles, mammifères et certains insectes)il apparaît tout d'abord des bandes longitudinales de couleur; ces bandes se fragmentent ensuite entaches, lesquelles se fondent en raies transversales, pour donner enfin, en s'étendant de plus en plus, une teinte uniforme. D’autres lois encore sont formulées, mais il serait oiseux de les énumérer toutes.

Telle est cette théorie orthogénétique. Beaucoup, parmi les idées émises par Eimer, semblent être justes, mais le tout ne donne pas une satisfaction complète à l’esprit. Ses lois sont des constatations qui n’iuvoquent aucune causalité : les raisons pour lesquelles les caractères, une fois le développement commencé, continuent leur marche ascendante ou descendante, sans s’écarter de la direction déterminée, restent pour nous obscures. Eimer déciare qu’il n’assigne à l’organisme aucune propriété mystérieuse pour expliquer sa tendance au développement dans une direction déterminée et que la part principale y appartient aux conditions ambiantes. Mais comme celles-ci sont infiniment variables, il ne peut trouver en elles le facteur nécessaire et est

. obligé, malgré ses déclarations de principes, d’en

. revenir à placer dans l’organisme la cause du déve-

- loppement orthogénétique. Or, cette cause reste

mystérieuse et même métaphysique, puisque Eimer ne la rattache à aucune condition histologique ou physiologique et ne donne sur elle de renseignements d'aucune sorte. |

Nous trouvons un autre représentant des tendances orthogénétiques dans la personne de Cope! dont nous avons déjà eu à parler comme d’un des adeptes les plus marquants des théories lamarckiennes. Mais, indépendamment de ses tendances lamarckiennes, nous trouvons chez lui une théorie qui lui appartient en propre : celle de l’archæsthétisme. C’est surtout cette théorie qui ouvre une place au système de Cope dars la rubrique BÉR6S rale de l’orthogénèse.

Ce qu’il faut expliquer et ce que le darwinisme n’explique pas, dit Cope!, c’est la source des variations. Elle est dans les mouvements -produits par l’être pour la satisfaction de ses besoins. La sensation semble exister depuis les animaux unicellulaires les plus simples; elle seule peut expliquer les divers mouvements que nous observons chez les protozoaires. Ces mouvements, résultats de la sensibiliti, peuvent être envisagés comme conscienis (il faut remarquer que Cope dit volontiers : conscience ou sensation, sans tracer entre les deux la limite nécessaire). La conscience se trouve à l’origine de la vie. Les mouvements automatiques et involontaires du cœur, des intestins, des organes reproducteurs, etc., sont dus à des états de cons-|

1. E.-D. Core, The primary factors of organic mn ch X, The function of consciousness.

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cience qui ont stimulé des mouvements volontaires : on peut se représenter, par exemple, que la circulation s’est établie parce que l’estomac surchargé causait, une souffrance et exigeait des efforts pour distribuer son contenu; c’est ainsi qu'a pu apparaître la vésicule contractile de certains protozoaires. Ensuite, par un fréquent usage. à la longue, cette manifestation de la conscience devient automatique. Ce sont les mouvements réflexes qui sont des produits des actes conscients, el non inversement, comme on le eroit généraleinent. Nous pouvons affirmer, dit Cope, que non seulement « /a vie a précédé l’organisation, mais que la conscience coïncide avec l'aurore de la vie ».

Le processus de l’évolution consiste ainsi en passages successifs des actes conscients à l'état inconscient, automatique; c’est donc un mouvement rétrograde, auquel l’auteur de la théorie donne le nom de catagénèse. Mais il ne faudrait pas croire que ce caractère rétrograde soit celui de l’évolution tout entière : au contraire, les êtres progressent et se développent, au point de vue intellectuel, et c’est aux plus intelligents qu'appartient la victoire. Car à mesure que les anciennes acquisitions tombent dans le domaine de l'inconscient, de nouvelles, conscientes et volontaires, se montrent. À ‘eur tour, elles sont destinées à devenir automatitiques et à servir de plate-forme pour les acquisitions futures.

Telle est la marche générale de l’évolution. Des lois d’un caractère plus spécial viennent ensuite

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