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retombe pas entièrement sur le grand public : les naturalistes les plus éminents n’y ont-ils pas aidés? Hæckel parla à plusieurs reprises de la loi inéluctable faite pour l’humanité par la lutte pour l’existence, et présenta la théorie de l’évolution commé le meilleur argument contre les aspirations égalitaires (surtout dans sa polémique contre Virchow au congrès des naturalistes de Munich, en 1887). Un autre adhérent de la première heure des idées darwiniennes, Huxley, alla aussi très loin dans la voie de cette sorte d'applications sociales, notamment dans une conférence faite par lui en 1888 et ayant pour titre : « La lutte pour l'existence et sa signification pour l’homme ». L'abus qu’on à fait du principe darwinien est général; quelques-uns n’ont-ils pas poussé l’exagération jusqu’à condamner
même les œuvres d’assistance, destinées à soutenir
les malades, les infirmes, les vieillards, ete., jusqu’à
| répudier toute solidarité sociale, à prêcher un mod:
| de vie qui, Si jamais il était réalisé, nous raméneraiït, sous prétexte de progrès scientifique, à un niveau inférieur à celui des peuplades sauvages.
On était pris ainsi dans un dilemme angoissant : d’un côté les meilleurs sentiments, les meilleures aspirations de lhumanité, auxquelles aucun de nous, s’il n’est aveuglé par ses intérêts égoïstes, ne peut renoncer; de l’autre, la vérité scientifique, à laquelle non plus ne peut renoncer celui qui a acquis le besoïn et Fhabitude de la pensée scientifique. Où trouver une issue ?
Et d’abord, nous devons dire que l'individu a le droit absolu de suivre la voie qu’il croit être la
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CONCLUSION 353 meilleure, même si son action n'est pas justifiée au point de vue scientifique. Ce dernier d’ailleurs v’est pas immuable, et ce qui paraît aujourd’hui une conciusion rigoureusement conforme à la science peut devenir demain, à la lumière de nouveaux faits ou de nouvelles conceptions, une erreur. Et en serait-il autrement, la vérité absolue existerait-elle, qu’on ne pourrait pas persuader à
un homme de devenir une bête de proie foulant -
aux pieds la vie et le bien-être de ses semblables, si cela répugne à son sentiment intérieur. Il serait absurde de nous obliger de prendre pour modèle la vie des animaux, puisque Pévolution nous à amenés à un degré où nous leur sommes supérieurs sous tant de rapports et a créé pour nous un mode d'existence infiniment plus complexe. Autant vaudrait nous priver de tous les bienfaits de la civilisation sous prétexte qu’elle manque dans le règne animal.
Cela dit, hâtons-nous d’ajouter que nous venons de nous placer dans l’hypothèse la plus défavorable et qu’en réalité l’idée de l’évolution et les vérités acquises des sciences naturelles sont loin de justifier l'emploi qu’on en fait. Les grands transformistes, d’ailleurs, n’ont jamais pensé qu’on se servirait de leurs conceptions pour rabaisser le niveau moral de l’homme. Au contraire : Lamarck, par exemple, mettait la solidarité à la base de la vie sociale. « Dans les relations qui existent, dit-il dans son Système analytique des connaissances positives de l’homme,
1. Cité par Marcel Landrieu, ch. xxn : Préoccupations métaphysiques, sociales et morales de Lamarck.
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soit entre les individus, soit entre les diverses
sociétés que forment leurs groupements, la concordance entre les intérêts réciproques est le princive du bien, comme la discordance entre ces mêmes intérêts est celui du mal. » Et il s’insurge contre les inégalités existantes créées par l’institution de la propriété et contre l’oppression de la masse par la minorité.
Darwin se place sur un autre terrain. Si l’homme est une espèce animale descendue des autres espèces, pense-t-il, sa vie psychique doit avoir une histoire phylogénétique au même titre que sa constitution physique, et nous devons trouver dans le règne animal des rudiments de nos sentiments moraux et sociaux {. Et les faits lui montrent qu’ii en est réellement ainsi, qu’il n’y a aucune différence fondamentale entre l’homme et les animaux supérieurs au point de vue des facultés mentales, des sentiments, des émotions, et aussi des instincts sociaux et du sens moral qui est « fondamentalement identique avec les instincts sociaux » (p. 103). Or, « les instincts sociaux poussent l’animal à trouver du plaisir dans la société de ses camarades, à éprouver une certaine sympathie pour eux, et à leur rendre divers services » (p. 75.)
Ces instincts et la vie en commun qui les développe sont, d’ailleurs, avantageux pour lespèce. « Chez les animaux pour lesquels la vie sociale était avantageuse, les individus qui trouvaient le
4. La descendance de l'homme et la sélection sexuelle, vol. 1, trad. J.-3, Moulinié.
plus de plaisir à être réunis ensemble pouvaient mieux échapper à divers dangers, tandis que ceux qui s’inquiétaient moins de leurs camarades et vivaient solitaires devaient périr en plus grande quantité » (p. 84).
Darwin cite, d’après Brehm et d’autres natura-
listes, toute une série de faits montrant l’extension
de l’aide mutuelle dans le règne animal. Beaucoup d'animaux placent des sentinelles pour avertir le troupeau du danger ; dans les troupeaux de ruminants, les individus les plus forts, les mâles, se mettent en avant lorsqu'il s’agit de défendre les autres; les loups chassent en commun, les pélicans pêchent de concert, etc., etc.
« Les hamadryas renversent les nierres pour y chercher les insectes, etc. ; et quand ils en rencontrent une grande, ils se mettent autour tant qu’il en peut aller pour la soulever, la retournent et se partagent le butin » (p.79). Et voici un curieux récit emprunté par Darwin à Brehm : « Un jeune cercopithèque saisi par un aigle s'étant accroché à une branche ne fut pas enlevé d'emblée, et se mit à crier au secours ; les autres membres de la bande se précipitèrent avec beaucoup de tapage, entourèrent l'aigle et se mirent à lui arracher tant de plumes, qu'il oublia sa proie et ne songea plus qu’à s'échapper. Comme Brehm le fait remarquer, il est certain que cet aigle n’attaquerait plus jamais un singe en troupe» (p. 79). |
Le sentiment de sympathie et même de compassion se manifeste quelquefois très clairement.
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Darwin raconte que les singes, tant mâles que
femelles, adoptent toujours les orphelins de leurs
compagnons et les entourent de beaucoup de soins, qu’on a vu des corbeaux et des pélicans nourrir leurs confrères aveugles, etc. Les exemples de ce genre cités dans la Descendance de l’homme sont très nombreux. Suivant son habitude, Darwin s’entoure de tous les renseignements possibles avant de tirer une conclusion. Cette conclusion, c’est pour lui l’origine animale de l’homme
prouvée par l’histoire des sentiments moraux et
sociaux. Pour nous, ce qui nous paraît significatif, c’est qu’en établissant la communauté psychique entre l’homme et les animaux, il leur fait une loi commune non de la lutte inexorable, mais de la solidarité et de l’aide mutuelle.
On voit ainsi que les darwiniens ultérieurs se sont laissés entrainer dans une voie qui est loin d’être celle de Darwin lui-même. Il est même difficile de comprendre que des naturalistes tels que Wäaliace aient cru devoir chercher la solution de ces questions dans l’établissement précisément d’une ligne de démarcation très nette entre l’homme et le reste du monde animal. Depuis que l’espèce humaine s’est constituée comme une espèce spéciale du règne animal, dit-il, aux armes de lutte des autres espèces se sont joints chez l’homme les instincts de solidarité et de sympathie. C’est sur eux désormais et non sur les caractères physiques que s’exercera la sélection naturelle; les adaptations sont chez l’homme d'ordre moral et intei-