L'IDÉE DE L'ÉVOLUTION AVANT DARWIN
notion absolue de l’espèce, conception contraire à
ce qui s’observe réellement dans la nature. Les espèces ne nous paraissent fixes, dit-il, que parce que nous les considérons pendant un temps très court : pendant la durée de notre existence. En réalité, elles changent constamment sous l’influence du milieu, du genre de vie, du climat, de la température, de l’atmosphère, du milieu vivant constitué par les espèces voisines, etc... « Ce ne sont pas les organes, c’est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d’un animal qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières, mais ce sont, au/contraire, ses habitudes, sa manière de vivre et lies circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le nombre et l’état de ses organes, enfin les facultés dont il jouit »1. Les espèces descendent ainsi les unes des autres par la transmission héréditaire de ces variations dues à des causes naturelles et visibles pour tous. L'homme lui-même provient d’une transformation des quadrumanes, et ses facultés mentales n’ont pas plus que celles des autres animaux une origine supérieure et surnaturelle. Entre lui et eux il n’y a, sous ce rapport, qu’une différence quantitative et non qualitative. Nous voyons là l’idée tout entière de l’évolution, avec son principe de causalité appliqué à toutes les branches de connaissances.
4. Recherches sur les corps vivants, p. 50, cité dene ls Philosophie zoologique, p. 237-238.
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Les idées de Lamarck sur le processus même par lequel s'effectue cette évolution : sur l’influence du milieu et de l’usage des organes, ont reçu par la suite, au xix° siècle et à notre époque, un développement très considérable. Toute une école de naturalistes modernes — les néolamarckiens — en procède. Nous consacrerons à cette tendance du transformisme un chapitre spécial ; les vues de Lamarck y seront examinées avec plus de détails. Pour le moment, qu’il nous suffise de dire que c’est à lui que nous devons faire remonter l’idée transformiste moderne, sous sa forme /complète et avec toutes ses conséquences logiques. ‘Elle n’a pas rencontré d’écho au temps de Lamarck ét n’a triomphé qu'avec Darwin, un demi-siècle plus tard, lorsque la pensée scientifique de l’Europe fut prête à la recevoir, mais c’est à Lamarck que revient l'honneur de l'avoir, le premier, proclamée.
Parmi ses contemporains, Lamarck trouva, en France, un disciple dans la personne d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. C’est lui qui soutint contre Cuvier, au sein de l’Académie des Sciences, en 4830, la controverse célèbre qui dura presque six mois et fut un duel entre l’idée transformiste et celle de la fixité de l’espèce. Le bruit de cette discussion se répandit dans tout le monde scientifique de l’époque ; Gœthe, alors âgé de quatre-vingt-un ans, y prit l’intérêt le plus vif, et le dernier de ses ouvrages, achevé en 1832, peu de temps avant sa mort, fut consacré à ce débat, dont il indiqua la
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sue de cette discussion retentissante ne fut cependant pas favorable aux nouvelles idées : aux yeux de la majorité, la victoire resta à Cuvier qui écrasa son adversaire sous le poids de faits à l'interprétation desquels son autorité donnait la valeur d’arguments incontestables.
En Allemagne, les idées évolutionnistes étaient
défendues par les philosophes de la nature. Certains, parmi eux, furent des naturalistes remarquables : tel Oken, par exemple, qui formula, avec
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. Gœthe, la théorie vertébrale du crâne, et eut aussi, avant la découverte de la cellule, l'idée prophé- * tique que tous les êtres proviennent d’une sorte # de substance colloïde primitive (Urschleim), se “ présentant dès l’origine sous la forme de « vésicules ». Les animaux les plus simples ne sont rien de plus : tous les autres sont formés d’agrégats de Le ces vésicules. ‘4 D’autres philosophes avaient signalé dès cette poque le caractère changeant de toute organisation A vivante (comme Tréviranus, qui avait publié un travail dans ce sens en 1802). Mais ces idées étaient, noyées au milieu de spéculations nuageuses et . . s , y À aboutissaient à des conclusions absurdes, ré- ar. sultat inévitable de la méthode même adoptée’ à par cette école philosophique qui, au lieu de FE remonter des faits observés aux généralisations a” théoriques, partait, au contraire, de ses concep- me tions abstraites pour conclure que le monde exté- ‘ie à a 4
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rieur est réellement ce que ces conceptions veulent +4 qu’il soit. Ces spéculations, contraires à l’esprit
des sciences naturelles, ne pouvaient inspirer
aucune confiance ; aussi les idées transformistes,
mal représentées par ces philosophes, furentelles délaissées par le public scientifique. 1l y eut même une réaction contre toutes les idées générales, et la période suivante, qui dura presque trente ans (depuis 1830, année des débats célèbres entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, jusqu’à l'apparition du livre de Darwin), fut empreinte
d’un esprit terre à terre, exempt de toute recherche |
philosophique.
Il y eut cependant des exceptions, et même très importantes. En 1830, Lyell publia ses Principles of Geology, qui faisaient entrer la géologie dans la voie de l’évolutionnisme. L'auteur se dressait contre l’idée cuvierienne des grandes catastrophes et proclamait que toutes les transformations subies par notre terre dans le passé sont parfaitement explicables par les phénomènes les plus ordinaires, semblables à ceux que nous voyons de n0S jours.
Les géologues, s’engageant dans cette voie, constatèrent des traces de pluie dans les formations carbonifères, étudièrent l'influence des fleuves sur la configuration de leurs rives, la destruction subie par les côtes sous l’influence de la mer, l’action des glaciers, etc. Tout confirmait l’idée que l'écorce terrestre s’est formée graduellement, par l’action
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