‹ Les théories de l'inconnaissable et les degrès de la connaissance (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Pendant que ce travail était sur le métier, plusieurs ouvrages ont paru, qui traitent le môme sujet ou des sujets connexes, dans le même esprit. La publication de chacun de ces écrits est venue à plusieurs reprises m'arrèter et me décourager. Chacun m'enlevait l'originalité de telle pensée ou de telle expression. J'avais écrit que le phénoménisme se réduit au nihilisme, quand je lus cette phrase dans le mémoire de M. Desdouits sur la Métaphysique. J'y rencontrais d'ailleurs des coïncidences plus importantes entre les vues de l'auteur et les miennes. M. Ollé-Lapruncy dans la Certitvde morale y s'en prenait au positivisme et au criticisme, sur un terrain nettement circonscrit sans doute ; mais ses conclusions peuvent facilement s'étendre de la morale à la métaphysique. J'avais d'ailleurs bien des raisons d'admirer sa thèse, mais en même temps je craignais

courage et poursuivi Tœuvre commencée, avec Tespoir d'ajouter ma petite pierre aux matériaux rassemblés par d'aussi habiles ouvriers pour la consolidation de l'édifice métaphysique, dont on a souvent prédit la ruine, mais qui, en fait, se relève toujours.

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durée qui dure réellement, c'est-à-dire qui soit ramassée tout entière dans tous les moments du temps, qui soit un éternel présent ; et d'une étendue qui soit une réalité vraiment continue, c'est-à-dire indivisible et tout entière dans tous les points de l'espace. En un mot, si l'éternité et l'immensité, c'est-à-dire le temps et l'espace infinis, ne sont pas connues, aucun temps, aucun espace ne sont connaissables.

Qu'on n'insiste pas en prenant comme unité de mesure notre durée et noire étendue. L'une et l'autre sont finies et relatives, et participent du caractère do tout espace et de tout temps finis.

Qu'on n'essaye pas de retourner contre l'éternité et l'immensité, les raisonnements dirigés contre le temps et l'espace finis. Indivisibles et, encore une fois, ramassés tout entiers dans chaque point et dans chaque moment, ou plutôt enveloppant toute durée et toute étendue, l'éternité et l'immensité échappent à la contradiction (1). Présentes dans l'intelligence, elles rendent seules possible la connaissance d'un temps et d'un espace quelconque.

On dit ordinairement que le temps implique succession. Ce n'est vrai que sous un rapport. L'idée du temps est avant tout l'idée de la durée, c'est-à-dire de la permanence, de la stabilité. Quand on dit : cet objet a duré tant de temps, on veut affirmer qu'il a persisté dans l'existence pendant cette portion de la durée. L'idée de

(1) DaDS toute cette discussion, Spencer, et nous verrons que Kant en fait autant, prennent le temps et l'espace à la fois comme absolus et comme appliqués aux phénomènes, c'est-à-dire relatifs. Il leur est facile ensuite de prouver qu'on ne peut les concevoir ni comme finis ni comme infinis. Mais la contradiction, c'est eux qui la posent dans leur point de départ. 1\ suffit pour la lever de rétablir exactement les données du problème : nous le feron» au 11 v. IIÎ.

succession n'y est introduite qu'en raison des limites qui font de cette durée un temps fini et par conséquent divisible en moments qui se succèdent. Gela est vrai également du point de vue subjectif. Une impression du sujet eonscâent dure un certain temps, cela veut dire qu'elle persiste pendant ce temps j et on ne fait de l'impression totale une somme d'éléments successifs, que parce que la durée de Timpression et la durée de la conscience elle-même sont limitées, finies, par conséquent divisibles.

On pourrait faire les mêmes observations à propos de l'espace . Une étendue finie est divisible en éléments juxtaposés et en définitive discontinus. L'idée d'un certain espace est pourtant l'idée d'une portion de l'étendue occupée par un objet, que nous supposons continu et plein, bien qu'il ne le soit pas d'une manière absolue. C'est que nous découpons cette étendue, comme je le disais plus haut, sur l'immensité, absolument pleine et continue, c'est que l'idée d'immensité est au fond de toutes nos idées d'espace, comme l'idée d'éternité au fond de toutes nos idées de temps.

Ainsi toute idée d'un temps et d'un espace déterminés (1), relatifs, présente deux aspects : l'un négatif, impliquant succession et discontinuité ; lesquelles, poussées jusqu'au bout, font évanouir le temps et l'espace dans le moment et le point, et du même coup provoquent Tindétermination de la pensée : c'est le point de vue des limites j l'autre positif, où l'on affirme la permanence et la continuité. L'idée de la permanence et de la continuité, prises en elles-mêmes, c'est l'éternité et l'immensité. On considère alors le temps, comme

(1) Au seas posiUvIate^ c'est-à-dire, limités.

matière, il essaye de prouver que la force est inconcevable.

Un des arguments dirigés par Spencer contre la force est celui-ci : L'axiome de Tégalité de l'action et de la réaction n'est intelligible qu'en supposant les forces de la matière, auxquelles peut s'opposer l'effort musculaire, identiques en nature à la force que nous avons conscience de déployer, supposition qui, d'après lui, est elle-même absurde (1). Pour ma part, je n'y trouve aucune absurdité. L'évolutionisme lui-même soutient qu'il y a entre les forces physico-chiraiqMes ou mécaniques et la force vitale, dont la force musculaire est un élément^ une différence de dogré seulement et non pas de nature. Je vais plus loin et j'admets sans difficulté que la force consciente, que je ne confonds pas, comme Spencer, avec la force musculaire ou vitale, est analogue à toutes les forces de la nature. Elles ont de commun non pas la conscience, l'aperception , mais l'activité, et cela suffit à expliquer l'axiome en question et à lever toute absurdité. C'est le principe de la monadologie de Leibniz et j'y reviendrai (2).

D'autre part, Spencer voit une contradiction entre la loi de l'attraction en raison inverse du carré des distances et la loi de résistance, qu'on applique pourtant Tune et l'autre et avec une égale nécessité à la force (3). Cette contradiction, il l'établit ainsi : la résistance vient de la densité et de l'état d'équilibre interne du corps résistant. Mais en vertu de la loi d^ attraction, cet équilibre existera quelles que soient les distances entre les molécules : la matière prendra donc avec la même faci-

(1) Premiers Principes^ p. 61.

(2) Liv. III.

(3) Op. cit., p. 64.

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Pourquoi ne percevons-nous pas les éléments de la conscience ? Evidemment parce que le regard intérieur est trop faible, de même que les éléments des corps ou des phénomènes externes échappent à la faiblesse de nos yeux. Supposez un regard infiniment perçant, autrement dit une conscience tout en acte, absolue, l'être qui en sera doué se connaîtra tout entier, parce qu'il est d'ailleurs indivisible. Son verbe sera infini comme luimême, substantiellement identique à lui-même, quoique réellement distinct. On peut dire de lui sans aucune restriction : en se pensant, il se pose, parce qu'on peut dire réciproquement et avec une égale vérité : en se posant, il se pense. Pour lui, être et se connaître, il faudrait ajouter : et s^ aimer, c'est un seul et même acte.

Au contraire, un être qui est partie en puissance, partie en acte ; une conscience dont le fond et les éléments sont l'inconscient ; une connaissance de soi dont on ne peut jamais dire : elle est accomplie, mais, elle devient, elle se fait ; elle sort insensiblement, sans jamais cesser d'être indéfiniment décomposable, des ténèbres de l'inconscient, pour émerger à la lumière, mêlée d'ombre, d'une conscience qui n'est jamais pleine et entière : voilà ce qui est difficile à expliquer, voilà l'indéterminé, l'inachevé, l'inconnaissable. En réalité la conscience en nous ne s'explique que par une participation de la vie insconsciente de notre esprit à la vie pleinement consciente de l'esprit absolu. Supprimez cette lumière indéfectible, présente dans notre âme, ainsi que s'accordent à l'enseigner tous les philosophes et tous les théologiens qui ont christianisé le platonisme (1), et Tom-

(1) La théorie de l'inteUect actif d'Aristote suppose également la présence dans notre intelligence de la lumière divine.

Dieu. Kant s'arrête-là. Ena-t-il le droit? Ouïe monde, rame; Dieu sont des connaissances, et il faut en trouver la forme ; ou c'est l'Inconnaissable ; et l'indétermination, placée au sommet, se répand des idées sur les jugements, des jugements sur les intuitions. Les formes sont une sorte de noumène intellectuel qui se superpose et se mêle aux phénomèmes, et cet accouplement de deux inconnaissables ne peut produire que les ténèbres les plus complètes dans l'esprit, c'est-à-dire le scepticisme le plus absolu. Cela devait être : quand on qualifie d'illusion la démarche invincible et naturelle de la raison humaine, on supprime le critérium même de toute certitude, on se condamne à ne plus penser, et les derniers criticistes traduisent fidèlement le maître quand ils écrivent en un langage tout pénétré de scepticisme : € Ce qui semble Texigence suprême de la raison n'en € est peut-être que le suprême désespoir (1). >

J'ai déjà dit comment le criticisme, pour échapper au scepticisme spéculatif, se réfugie dans la foi morale comme condition de la vie pratique, et comment cette solution lui est interdite. Le plus éminent des disciples actuels de Kant, M, Renouvier, a montré mieux que personne la contradiction qui ruine l'une par l'autre les deux Critiques : « La séparation de la raison théorique « et de la raison pratique, rigoureusement posée et « maintenue par Kant, a pour effet de placer la vérité (( dans rincompréhensible agencement de deux systèmes (( qui se détruisent mutuellement. Kant a fait de « l'homme deux hommes en lui : un qui croit nier (( nécessairement pour la logique, l'autre qui veut afiir- (( mer librement pour la morale... La raison théorique « et la raison pratique contractent de leur séparation

(1) Les sciences positives et la métaphysique.

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