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ment formelle. Cela ne prouve nullement que le moi est en effet, en soi, une substance sunple, identique, etc. Surtout, cela ne nous le fait pas connaître. Les affirmations que ce jugement permet, sont analytiques et logiques, nullement synthétiques ni métaphysiques. On n’a pas le droit de passer ainsi des conditions de la pensée à la réalité objective, à l’existence déterminée de Pobjet pensé. :
Kant ne sort pas de là: pour connaître l'âme il faudrait en avoir l'intuition, c’est-à-dire se la représenter. Or nous ne pouvons nous représenter que ses états. Donc nous ne connaissons que ses états et non elle-même. Le raisonnement par lequel on prétend conclure de la pensée à l'existence, et de la nature de la pensée à la nature de l'être pensant, est un paralogisme. Nous donnons à la nécessité logique une valeur objective; et nous n’en n'avons pas le droit. Tous les arguments de la psychologie rationnelle ne sont que le développement de cet axiome fondamental de toute la Critique : « Lapsycho- « logie rationnelle (celle qui prétend connaître l’âme) «tire son origine d’une pure confusion. L'unité de la « conscience, qui sert de fondement aux catégories, est « prise ici pour une intuition du sujet en tant qw’objet « et la catégorie de la substance y est appliquée. Mais « cette unité n’est autre que celle de la pensée, qui à « elle seule ne donne point d'objet (1). »
Kant indique en passant la solution pratique d’un problème que la spéculation laisse ouvert: je n’ai pas à m'occuper ici de la Critique de la Raison pratique.
En ce qui concerne la cosmologie rationnelle, la raison aboutit à une antithétique inévitable. On connaît les antinomies. Je ne les discuterai pas après tant
(1) Ibid, p. 21.
d’autres, j'en dégagerai seulement ce qui a rapport à mon sujet.
Remarquons d’abord que, d’après Kant, « la raison ne « produit proprement aucun concept, mais qu’elle ne « fait qu'affranchir le concept de l’entendement des res- « trictions inévitables d’une expérience possible. Les « idées transcendantales ne sont proprement rien autre « chose que des catégories élevées jusqu’à l'absolu (4).» C'est-à-dire que l’idée du monde est une limite vers laquelle s’orientent toutes nos synthèses cosmologiques. Kant aurait donc pu déjà l'appeler un idéal. Il aurait ajouté, car c’est bien sa pensée, que cet idéal est, pris en soi, absolument vide. Kant préfère montrer, ce qui revient au même du reste, qu'il est contradictoire, c’està-dire que les prédicats positifs ajoutés à cette idée du monde, prise comme sujet, s’excluent réciproquement. En effet on peut établir successivement les quatre thèses suivantes et les antithèses correspondantes : 1° le monde est infini quant au temps et quant à l'espace — il est finis 2° tout dans le monde est composé de parties simples; — rien ne peut être composé de parties simples ; 3 il est des phénomènes qui échappent au déterminisme et il faut admettre la liberté — la liberté est impossible et tout est déterminé ; 4° la cause du monde est un être nécessaire — il n'y a pas d’être nécessaire, cause du monde.
Il n’y a qu’une manière de sortir de ces antinomies, c’est de prendre Pidée du monde comme un concept purement subjectif qui ne s’applique pas à l’objet de notre pensée, mais seulement à notre pensée. Dès lors, le monde n’est ni fini ni infini; il est indéfini; la matière n’est divisible ni d’une manière finie ni infiniment ; elle
(1) Ibid., p. 23.
l’est indéfiniment en ce sens que la pensée ne peut s’ar-
rêter dans la décomposition d’un tout en ses éléments ; le déterminisme régit tous les phénomènes, c’est-à-dire ordonne en des séries continues la connaissance que nous en avons; mais la liberté est possible dans le monde des noumènes; de même, dans le monde des phénomènes tout est contingent; dans celui des nounomènes un être nécessaire peut exister.
Le conflit de la raison avec elle-même vient donc de ce que nous transportons à la réalité objective les lois de notre pensée ; de ce que nous confondons les phénomènes avec les noumènes. Pénétrons-nous de cette conviction que la connaissance des choses en soi nous est interdite, que nous ne pouvons affirmer quelque chose que de notre pensée, que la raison enfin n’a d'autre fonction que de rendre possible une synthèse suprême de nos expériences, et toute contradiction disparaît.
On le voit, c'est toujours la même conclusion, le phénomène seul est objet de pensée positive; tout le reste est inconnaissable, Bien plus, il faut entendre ici par phénomènes nos états de conscience etnon pas les faits externes en eux-mêmes, puisque nous n’avons pasle droitd’affirmer que les lois de notre pensée sont les mêmes que les lois de la nature. Kant n’impose donc pas seulement le phénoménisme subjectif au phénoménisme objectif Si absorbe celui-là dans celui-ci. C’est de l’idéalisme, du subjectivisme. Les positivistes affirment que matière, force, etc., sont des termes commodes et même indispensables pour faire de nos connaissances des systèmes bien ordonnés. Kant enseigne que l’idée du monde est le lien nécessaire de toutes les données cosmologiques. Quelle différence essentielle de doctrine voit-on là? Pour moi, je n’en aperçois pas entre le chapitre des Premiers Principes consacré par Spencer aux Idées dernières de la Science et la Cosmologie rationnelle de Kant.
Voyons si la théologie critique n’aboutit pas aussi aux mêmes résultats que l’analyse des Idées dernières de la Religion.
Spencer, on l’a vu, retrouve dans tout jugement porté sur le relatif, le concept de l’absolu: impossible de penser l’un sans penser corrélativement l’autre. De même Kant établit longuement et avec soin que toute affirmation implique l’affirmation de Dieu. Il semble même ici sortir du subjectivisme et rentrer dans l’objectif. En effet, non-seulement le principe logique de contradiction (qw’il appelle principe de déterminabilité) régit toutes nos conceptions (4); mais nous ne pouvons connaître une chose et la déterminer que si nous dérivons sa possibilité de la possibilité totale ou inconditionnelle. La connaissance de celle-ci est la condition a priori de toute détermination. « On se représente chaque chose comme « si elle dérivait sa propre possibilité de la part qu'elle « a dans cette possibilité totale (2). » Et c’est bien une sorte de réalisme puisqu'il ajoute: « Le principe de la « détermination complète concerne donc le contenu el « non pas seulement la forme logique (3). »
Cette idée suprême d’ailleurs « s’épure jusqu’à deve- « nir un concept complètement déterminé & priori (4).» Nous ne pouvons en effet nous contenter d’un idéal né-
o P. 168. On croirait entendre Platon parler de la participation du sensible à l'intelligible. Mais ne nous y méprenons pas : pour Platon, l'intelligible est la suprême réalité ; pour Kant, c’est le suprême idéal, absolument vide. Ille remplira, dit-on, par la catégorie du Bien, tout comme Platon. Mais pour celui-ci l’idée du Bien ou de la perfection vaut dans l’ordre spéculatif comme dans l’ordre pratique.
(3) Ibid. Ce n’est cependant qu’un réalisme idéaliste, si l'on peut s’exprimer ainsi. Kant distingue entre la forme et le contenu de la pensée. Il ne sort pas de la pensée.
gatif, par cette raison très-simple que « personne ne peut « Concevoir une négation d’unemanière déterminée sans « prendre pour fondement l'affirmation opposée (1) ; » par conséquent la négation transcendantale suppose l’affirmation transcendantale d’un « tout de la réalité (omniludo realitatis), » d'un ens realissimum qui est en même temps un être individuel, « substratum transcen- « dantal qui contienne en quelque sorte toute la provi- ( Sion de matière d’où peuvent être tirés tous les pré- « dicats possibles des choses. Cet idéal est le prototype « (prototypon) de toutes les choses qui, comme des copies « défectueuses (ectypa), en tirent la matière de leur pos- « Sibilité, et qui, en s’en rapprochant plus ou moins, en « restent toujours infiniment éloignées. Toutes les « choses diverses ne sont que des manières également « diverses de limiter le concept de la réalité suprême. « C’est pourqnoi leur objet idéal s'appelle aussi l'être « originaire (ens originarium); en tant qu'il nyena (aucun au-dessus de lui, l’être suprême (ens sumnum), (et, en lant que tout lui est subordonné comme condi- « tionne}, l’être des êtres (ens entium)..…… Déterminé « dans son absolue perfection par tous ses prédicats, le « concept d’un tel être est celui de Dieu (2). »
C’est donc bien entendu : impossible de penser quoi que ce soit, sans penser Dieu ; tout attribut relatif estun dérivé de ses attributs infinis.
Mais arrivé là, Kant revient brusquement aux principes de la critique ; il fallait s’y attendre et ne pas donner aux phrases précédentes leur sens obvie, celui du Spiritualisme.
Ge concept si nécessaire, d'où dérive toute détermi-
pou. 1 Au Guide ss
nation, est lui-même absolument vide et indéterminé. « C’est une pure fiction (Eine blosze Erdichtung) par « laquelle nous rassemblons et réalisons dans un idéal, « comme dans un être particulier, ladiversité de nosidées, « sans avoir le droit d'admettre la possibilité d’une ( pareille hypothèse (1). »
Bref, Dieu est un pur « phénomène de l’entendement. »
On a dit du Dieu d’Aristote qu’il n’était que le dernier mot de sa métaphysique. Du moins ce Dieu est-il la pensée suprême et à ce titre pleinement intelligible. Celui de Kant, dans l’ordre spéculatif, est une fiction irreprésentable; ce n’est qu’un mot, lien artificiel de toutes nos connaissances sensibles. « La forme de notre « connaissance des phénomènes peut être conçue & & pricri; mais ce qui constitue la matière, la réalité « dans le phénomène (ce qui correspond à la sensation) « doit être donné, sans quoi à! ne pourrail même pas « être conçu (2). » D’ailleurs « il n’y a qüe les objets « des sens qui puissent nous être donnés. » Ce qui est conçu par nous comme la condition de la possibilité des choses, « n’a proprement de valeur que relativement à « celles qui sont données comme objet des sens. »
Le concept de Dieu est donc rempli par nous de déterminations empruntées au monde sensible. En soi il est radicalement vide (3). En un mot, la nature de notre esprit nous oblige à ramener la multiplicité de nos connaissances à une unité de plus en plus générale, et fina-
NS
(1) Ibid., p. 175.
(3) On peut opposer à cette assertion plusieurs textes qui semblent au contraire affirmer que ce concept est le plus riche de tous. J’en discuterai quelques-uns au ?° livre de cette th èse.
lement à l’unité suprême à laquelle le concept de Dieu donne sa forme. Mais, à mesure que nous nous acheminons vers ce sommet, le sol diminue d’étendue sous nos pas ; nous parvenons enfin à une pointe d’où nous embrassons la vaste étendue de la science, mais la pointe est non-seulement d’une ténuité extrême ; elle n'offre aucune espèce de prise à la pensée. Ce que Kant appelle une illusion transcendantale est en réalité un tour de force inimaginable, puisqu'il faut penser tout à l'aide d’un rien, se tenir en l’air pour tout voir.
Nous retrouvons textuellement la doctrine de Spencer : l’induction transcendante est un procédé qui nous conduit du déterminé à l’indéterminé, du connaissable à ’'inconnaissable sous des termes nouveaux : phénomènes et noumènes.
Je ne discuterai point maintenant la critique que fait Kant des preuves de l’existence de Dieu. Au fond, il reproche à la preuve cosmologique et à la preuve physicothéologique de transporter en Dieu les attributs de la nature et de détruire ce concept au moment même où elles prétendent l'établir ; à la preuve ontologique quise retrouve au fond des deux premières et qui par conséquent est la seule, de passer illégitimement de la pensée à V être, des conditions subjectives de nos représentations Paffirmation objective d’une suprême réalité. « Cet « idéal de l’être souverainement réel est, bien qu’il ne « soit qu’une simple représentation, d’abord réalisé, « c'est-à-dire converti en objet, ensuite hypostasié, «et enfin, par une marche naturelle de la raison vers « l'achèvement de l’unité, 1l est personnifié. » C'est alors que l'illusion transcendantale est complète.
Ce n’est pas en effet l'existence de Dieu que Kant nous défend d'affirmer. Il a soin, au contraire, de réserver à la raison pratique le privilége d établir cette exis-
Doc A7 Te
tence (1) que la raison spéculative est impuissante à affirmer, mais plus impuissante encore à nier. On l’a remarqué souvent : la vraie conclusion de la théologie critique est celle-ci : Dieu est possible.
Mais ce n’est qu’une conclusion provisoire; celle qui est acquise par la critique de la raison spéculative, c’est celle-ci: nous ne pouvons connaître Dieu ; les preuves de son existence ne nous donnent pas ses attributs, par cette raison capitale qu'on ne peut déterminer une réalité qu'à l’aide d’un jugement synthétique a posteriori, c’està-dire dont l'expérience a fourni les attributs. Or il n’y a pour nous aucune expérience possible en dehors des phénomènes. Dieu est le noumène par excellence, c'està-dire le suprême inconnaissable.
Je lis bien cette phrase entre autres dans l’exposé général des preuves de l'existence de Dieu : « Où pla- « cerons-nous plus justement la suprême causalité, « si ce n’est là où est aussi la causalité la plus haute, « c’est-à-dire dans l’être qui contient originairement « ensoi la raison suffisante de tout effet possible, et « dont le concept est très-aisément caractérisé par ce « seul trait, la perfection absolue (2)? » Mais je tourne la page et je me trouve en présence de cet autre texte : « On a de tout temps parlé de l’être absolument néces- « saire, et l’on ne s’est pas donné autant de peine pour « comprendre sé et comment on peut seulement conce-
(1) « Supposez des obligations tout à fait rigoureuses dans l’idée de « la raison, mais sans application réelle, si nous ne supposions un « être suprême qui peut assurer aux lois pratiques leur effet et leur « impression. nous aurions aussi l’obligation de suivre des concepts « insuffisants. et cependant décisifs. Le devoir de choisir mettrait fin « à l'érrésolution de la spéculation par une addition pratique. » P/2182
(DIPS185:
« voir une chose de ce genre que pour en démontrer « l'existence. De rejeter au moyen du mot absolu tou- «tes les conditions dont l’entendement a toujours « besoin pour regarder quelque chose comme néces- « Saire, cela est loin de me faire comprendre si, par ce « concept d’un être absolument nécessaire, je pense « encore quelque chose, ou si par hasard je ne pense € plus rien du tout (1). »
L’impossibilité de concevoir Dieu comme objet réel, existant en dehors de notre esprit, est bien, d'après Kant, le vice radical de toutes les preuves par lesquelles nous essayons d'établir son existence. L'existence même comme attribut fondamental est ajoutée par nous illégitimement au concept de Dieu : «Quand je dis : Dieu est, «ou: il est un Dieu, je n’ajoute pas un nouveau prédicat « au concept de Dieu (2). »
Nous pensons nécessairement Dieu; mais « la néces- «sité absolue dont nous avons si indispensablement « besoin comme du dernier soutien de toutes choses, € est le vérilable abime de la raison humaine. L’éter- « nité même ne frappe pas à beaucoup près \l’esprit « de tant de vertige (3). »
Ce dernier mot fait songer à la théorie du vertige mental de M. Renouvier. Un autre disciple de Kant, M. Liard, dit à son tour : « Ce qui paraît être la suprème «exigence de la raison en est peut-être le suprème « désespoir (4). »
Mais pourquoi multiplier les citations (5)? Chacun
DA207; (1) Les sciences positives et la métaphysique.
(5) Encore une cependant: « La théologie physique ne saurait
« nous donner un concept déterminé de la cause suprème du monde. » (P. 216.)