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minée et fixe : la science comme la théologie deviennent possibles.
On ferait les mêmes raisonnements à propos de la deuxième antinomie. La contradiction vient de ce que Kant ne voit pas de milieu entre la simplicité absolue et la non-simplicité. Celle-là ne convient qu’à Dieu, et vouloir la trouver dans le monde, c’est évidemment se jeter dans l'impossibilité; mais admettez la simplicité relative des monades, image de la simplicité absolue de Dieu, et tout embarras cesse, avec toute confusion.
De même encore pour la troisième antinomie. Déterminisme absolu, liberté absolue sont évidemment incompatibles dans le même sujet. S’en tirer en gardant le déterminisme pour les phénomènes et en rejetant la liberté dans le monde inaccessible des noumènes, c’est rendre à l'avance toute moralité inaccessible pour lPhomme; c’est d’autre part recourir de nouveau et pour le besoin de la cause à cette séparation arbitraire et factice des phénomènes et des noumènes. Tout s’arrange quand on réserve la liberté absolue à Dieu, le déterminisme absolu au néant. (Le déterminisme absolu serait en effet la passivité absolue, c’est-à-dire l’exelusion absolue de l'être.) Dès lors, on peut n’accorder au monde qu'un minimum de spontanéité, qu’une quantité si infinitésimale de liberté que la science n’en tiendra pas compte et calculera l'apparition des phénomènes comme si ils étaient déterminés. La morale à son tour peut, sans craindre les objections de la science pas plus que les contradictions de la raison spéculatrice, constater dans la volonté humaïne un épanouissement de la spontanéité et de la liberté, non pas absolu, mais suffisant pour fonder la moralité humaine et la vertu relative de l’âme, honnête sans être parfaite.
Enfin, la quatrième antinomie est encore plus mal
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posée que les précédentes. La thèse est celle-ci : il y à dans le monde un être nécessaire; l’antithèse : il n’y a nulle part un être nécessaire. L’antinomie n’est réelle que si l’on pose à priori que le monde est tout et que, si Dieu existe, il fait nécessairement partie du monde. Ne faites pas le monde absolu, de ce que le monde ne renferme aucun être nécessaire il ne s’en suit nullement qu'il ny ait nulle part un être nécessaire. Il y a ici, chez Kant, une double confusion et les preuves et de la thèse et de l’antithèse sont un mélange des plus sophistiques de l’absolu et du relatif. « Tout est changement « dans le monde. Tout changement suppose un être qui « ne change pas et qui soit la condition de ce qui « change. » Ainsi commence la preuve de la thèse où nous trouvons déjà l'affirmation hasardée du changement absolu. Mais l’être nécessaire (qui ne change pas) étant ainsi posé, on le confond avec le monde sous ce prétexte que tout ce qui se produit dans le temps doit être amené par quelque chose qui soit aussi dans le temps. Nous revenons à la confusion déjà signalée (première antinomie) du temps et de Péternité. La preuve de l’antithèse n’est pas moins confuse. Kant pose deux hypothèses : l'être nécessaire est dans le monde, il est hors du monde. Il écarte la première en montrant maintenant que la totalité des phénomènes, dont chacun est conditionné, ne saurait être elle-même inconditionnée (il l’admettait tout à l’heure). Il écarte la seconde en prétendant qu’une cause qui produirait ses effets dans le temps serait soumise elle-même aux conditions du temps, ce qui est faire, une fois de plus, du temps un absolu. 11 suffit ici, pour renverser et la thèse et l’antithèse avec leurs preuves, de distinguer le temps de l'éternité.
Ces fameuses antinomies se réduisent donc à de sim-
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ples confusions, Kant suppose d’abord que la raison, dans ses conceptions sur le monde, identifie l’absolu et le relatif. Il lui est facile alors de la mettre aux prises avec elle-même. Mais si quelques métaphysiciens l’ont fait, tous n’ont pas commis cette faute. Il est aussi injuste de faire porter à la métaphysique la peine des erreurs de Spinoza que de juger, comme M. Spencer, la théologie d’après M. Mansel. Allons plus loin : Kant prête à ses adversaires ses propres pensées ; ses adversaires peuvent retourner contre sa doctrine ses propres arguments. Ce sont les idées de la cosmologie critique qui sont contradictoires et qu’une saine critique démolit aisément.
Sa théologie n’est pas plus solide. La réfutation qu’il présente des preuves de l’existence de Dieu se ramène à ceci : la raison n’a pas le droit de passer du relatif à Pabsolu et décarter les limites des attributs finis pour en faire les attributs de Dieu; elle n’a pas le droit d'affirmer son objet. Or, c’est là une pure pétition de principe et un scepticisme tout gratuit.
Nous avons vu (1) que, d’après Kant, le concept de Dieu se retrouve au fond de tout concept comme sa condition suprème; mais, en même temps, que ce concept en soi est rigoureusement indéterminé. « C’est une « pure fiction par laquelle nous rassemblons et réali- «sons dans un idéal, comme dans un être particulier, « la diversité de nos idées (2). »
«Il faut, dit à son tour M. Liard, pour faire de l’idée « de substance (et de l’absolu en général, à plus forte «€ raison de Dieu) une notion pleine et concrète, y faire « pénétrer, en contrebande, des déterminations posi-
(Ù) L. I, ch. 1.
(?) Critique de la Raison pure. T. II, p. 175.
« tives empruntées au monde des choses relatives (1), » Tel est le reproche que Kant fait aux trois preuves de l'existence de Dieu. C’est par illusion, par une contrebande inconsciente que nous introduisons en Dieu la diversité de nos idées.
Nous verrons (2) si c’est vraiment une illusion et si le procédé transcendantal est une contrebande. Je constate simplement ici que, « l'illusion » écartée, il nous reste de Dieu un concept rigoureusement vide. Or, toute la connaissance est comme suspendue à ce concept. Le suprême inconnaissable est la condition et la forme première de toute pensée : par conséquent la connaissance tout entière est pénétrée de cette indétermination et s’évanouit. Comme le positivisme, le criticisme conduit au nihilisme.
Au reste, en appliquant à la doctrine fondamentale de Kant ses propres principes, on la détruit. Aristote dirigeait contre les Idées de Platon, prises comme entités, l'argument du troisième homme. Il faudrait une deuxième Idée pour expliquer la première, une troisième pour ‘expliquer la seconde, et ainsi de suite à l'infini (3). Kant ne tente-t-il pas une entreprise de ce genre dans la Critique de la Raison pure? Les intuitions de la sensibilité sont les sensations (matière) informées par l'Espace et le Temps ; les intuitions à leur tour sont la matière des jugements dont la forme sera l’une des catégories de l’entendement, qualité, quantité, modalité, relation ; enfin les jugements deviennent la matière qu’informent les idées du monde, de l’âme, de
(1) Les sciences positives et la métaphysique, p.339.
(2) L. III, ch. ur.
(3) M. Spencer présente la même argumentation en d’autres
termes : Premiers Principes, p. 52.
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Dieu. Kant s’arrête-là. En a-t-il le droit ? Ou le monde, l'âme, Dieu sont des connaissances, et il faut en trouver la forme ; ou c’est l’Inconnaissable ; et l’indétermination, placée au sommet, se répand des idées sur les jugements, des jugements sur les intuitions. Les formes sont une sorte de noumène intellectuel qui se superpose et se mêle aux phénomèmes, et cet accouplement de deux inconnais- Sables ne peut produire que les ténèbres les plus complètes dans l’esprit, c’est-à-dire le scepticisme le plus absolu. Cela devait être : quand on qualifie d’illusion la démarche invincible et naturelle de la raison humaine, on supprime le crileriuwm même de toute certitude, on se condamne à ne plus penser, et les derniers criticistes traduisent fidèlement le maître quand ils écrivent en un langage tout pénétré de scepticisme : « Ce qui semble l'exigence suprême de la raison n'en « est peul-êlre que le suprème désespoir (1). »
J’ai déjà dit comment le criticisme, pour échapper au scepticisme spéculatif, se réfugie dans la foi morale comme condition de la vie pratique, et comment cette solution lui est interdite. Le plus éminent des disciples actuels de Kant, M. Renouvier, a montré mieux que personne la contradiction qui ruine l’une par l’autre les deux Critiques : « La séparation de la raison théorique «et de la raison pratique, rigoureusement posée et « maintenue par Kant, a pour effet de placer la vérité «dans l'incompréhensible agencement de deux systèmes « qui se détruisent mutuellement. Kant a fait de «Vhomme deux hommes en lui:un qui croit nier « nécessairement pour la logique, l'autre qui veut affir- « mer librement pour la morale... La raison théorique «et la raison pratique contractent de leur séparation
(1) Les sciences positives et la métaphysique.
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«un vice égal (1). » M. Ollé-Laprune, auquel Jemprunte cette citation, donne à son tour de la doctrine de Kant une interprétation aussi bienveillante que pénétrante : il rend justice aux intentions de Kant; mais 1l montre, comme nous, que, logiquement, il aboutit au scepticisme, à la théorie de l’Inconnaissable (2).
Les disciples immédiats de Kant ont été, en un sens, plus conséquents que le maître. En donnant aux formes à priori de l'esprit humain un caractère d’universalité et de nécessité, en considérant l’ordre du monde comme une production de notre intelligence, Kant fait descendre l'absolu dans l’homme, et ce nest que par une inconséquence sublime, si l'on veut, mais toute gratuite, qu’il objective l’absolu moral. Fichte, Schelling, Hégel, et plus récemment Hartmann, ont identifié tout cela : le monde, Pâme, Dieu sont les trois noms d’un même absolu ; en d’autres termes, le monde et l'âme sont les manifestations de Dieu ; c’est l’Inconscient évoluant dans le conscient, le connaissable issu de l’Inconnaissable.
Tirer ces conclusions du Kantisme, c’est, en vérité, remonter plus haut que Kant, jusqu’à Spinoza.
(1) Essais de critique, i. IX, p. 217-223.
(2) La Certitude morale, p. 169 et suiv. Dans le même ouvrage, M. Ollé-Laprune montre que M. Renouvier, à son tour, avec tous les criticistes modernes, aboutit à la théorie de l’Inconnaissable.
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