CHAPITRE PREMIER
La connaissance du monde.
La philosophie contemporaine offre un singulier mélange de scepticisme plus ou moins avoué et de dogmatisme exclusif, de matérialisme et d’idéalisme (1), et cela chez les mêmes auteurs et dans les mêmes systèmes. Les positivistes déclarent que les faits sont les seuls objets de la certitude scientifique, et sur la nature de ces faits ils hésitent; la plupart, tout en parlant encore d’aspects objectif et subjectif, font du monde sensible (en tant que connu par nous), un ensemble de modifications subjectives ; et, au moment où ils absor— bent ainsi le non-moi dans le moi, ils font du moi, c’est-à-dire, d’après eux, de la collection des faits internes que nous désignons ainsi, un ensemble de faits
(1) Est-il besoin de dire que ces deux derniers mots visent le positivisme ?
biologiques, ne différant qu’en degré, non pas en nature, des faits physiques et physiologiques. Ils passent ainsi de l’idéalisme au matérialisme. Tant il est vrai qu’une stricte neutralité entre le matérialisme et le spiritualisme est difficile à garder, etque ceux qui prétendent s’y établir, comme dans une position inattaquable, oscillent en réalité d’un extrême à l’autre! Tout mouvement est rhythmique, dit M. Spencer. Sa doctrine obéit à la loi; c’est peut-être pour cela que, sous sa savante ordonnance, elle est, en somme, si fuyante, si insaisissable.
Au milieu de cette confusion, que devient la connaissance du monde ? Elle s’égare dans les voies du scepticisme. Ici, je dois constater que les adversaires mêmes
des positivistes, que les spiritualistes les plus décidés, les
y suivent plus ou moins. Le monisme (1) est certainement en faveur, et la séduction qu’il exerce sur les meilleurs esprits, n’est pas sans se faire sentir dans les théories sur la perception externe. Tous conviennent que l’objet propre des sens sont les qualités de la matière ; et tous s'accordent également à dire qu'elles ne ressemblent (2) en rien à la sensation (3) qu’elles provoquent. « Ce qu’on appelle la saveur ou l’odeur dun * corps, dit M. Magy (et il étend son assertion à toutes les
(1) Mot d’ailleurs gros d’équivoques et dont on peut donner trois ou quatre explications. Il y a le monisme de Spinoza et de tous les panthéiste ; le monisme matérialiste : tout est matière ; le monisme idéaliste : tout est esprit ; le monisme dynamique ; tout est force ; le monisme scholastique : matière et forme constituent une substance
(2) Encore un mot gros d'équivoques. Veut-il dire qu’il n’y a pas, dans les corps, des sensations semblables aux nôtres ? Qui l’a jamais soutenu? Les affirmations vulgaires elles-mêmes ne contiennent rien de pareil. Veut-il nier, par ce mot, toute analogie (v. le texte cité plus bas) entre nos sensations, entre les états de notre âme et ceux de la matière ? C’est loin d’être aussi évident qu’on le soutient.
(3) Dans toute cette discussion, on juge inutile de distinguer perception de sensation. Les deux sont en cause à la fois.
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qualités des corps, y compris l’étendue), #e5/, de l’aveu de tous, qu'une modification interne, Sans aucune analogie ni ressemblance avec la cause extérieure qui la détermine (1). » Et il arrive à conclure : « L'âme seule engendre la saveur, comme saveur; l'odeur, comme odeur ; la lumière, comme lumière; etc. (2) » Dans un volume récent, où 1l se propose expressément de combattre le scepticisme (3), M. Robert consacre un chapitre à prouver la certitude de la perception externe. Or, un paragraphe de ce chapitre est intitulé : Les qualités sensibles purs états de conscience; on y lit cette phrase : « Les progrès de la physique ont établi que les qualités sensibles ne sont que des états de conscience, quelque chose de subjectif, comme on dit (4). »
Cette doctrine, que je qualifie de demi-scepticisme (5), est universellement admise aujourd’hui, « de Paveu de tous, des philosophes comme des physiciens,» dit M. Magy (6). Et il ajoute : « L’entière subjectivité des
(1) La Science et la Nature, p. 264. Je tiens à dire ici que, dans ce troisième livre, j'invoquerai souvent ce beau et profond « essai de philosophie première , » j'en adopterai la doctrine générale, mais en conservant la liberté de m’en écarter sur plusieurs points importants.
(2) Comment un esprit si ferme, un écrivain si clair, si précis, ne voit-il pas ce qu'il y a d'étrange, d’inadmissible à dire que l'âme engendre saveur, odeur, lumière, etc.?
(3) De la certitude et des formes récentes du scepticisme, par L. Robert, professeur à la Faculté des lettres de Rennes, agrégé des lettres et de philosophie. 1 vol. Chez Ern. Thorin. V.le P.-$. de notre préface.
(4) Page 234.
(5) Elle n’est pas complètement sceptique, puisqu'elle admet une cause objective de nos sensations. Mais cette cause n'ayant aucune ressemblance, aucune analogie avec nos états de conscience, qu’une pouvons-nous connaître ? Ellé est inconnaïssable.
(6) Loc. cit. Cette doctrine a pénétré dans l’enseignement classique. lle y est probablement fort répandue. V. le Cours de philosophie de M. Joly, p. ?4 et 25.
sensations ressort avec tant d’évidence de l'observation scientifique, que personne, à cette heure, ne tenterait seulement de la contester (1). »
Pour ma part, je le tenterai, en m’aidant du livre même de M. Robert, de la doctrine même de M. Magy.
Je remarque d’abord que les partisans de la subjectivité des qualités sensibles de la matière iavoquent sans cesse l’autorité de la science. Or les savants, sinon la science, se désintéressent absolument de la question. Quelques-uns seulement, comme Helmholtz, cité par M. Robert, ont le tort de mêler à leurs doctrines scienüfiques des considérations philosophiques souvent risquées. En réalité, les savants, les physiciens s’occupent de déterminer les lois des phénomènes, sans se préoccuper en aucune manière de savoir s’ils sont objectifs ou subjectifs. C’est une question de métaphysique ; et, tant qu'ils font de la science, ils restent positivistes, peut-être à bon droit. La thèse de la subjectivité des qualités sensibles est une interprétation philosophique des faits analysés par la science. Il nous reste à prouver que cette interprétation est erronée et que la sience, loin de contredire les affirmations du vulgaire, ne fait que rendre plus précise et plus indéniable la certitude de la perception externe.
€ Il est de plus en plus probable, dit M. Joly (2), que là science démontrera l’unité de ce qu’on appelle encore aujourd’hui les forces physiques. » Je suis tout prêt, pour ma part, à accepter cette hypothèse quia pour elle, entre autres, la grande autorité du P. Secchi. Encore faudrait-1l s'entendre sur cette force unique, et n’en pas
(1) La Science et la Nature, p. 265. Je généralise le passage, mais certainement sans altérer la pensée de l’auteur. (2} Loc. cit.
* Peer
faire quelque chose d’analogue, sinon d’identique, à la substance unique du panthéisme matérialiste. M'est avis avec M. Magy, et M. Joly n’y contredirait certainement pas, qu’il faut maintenir la multiplicité des forces in dividuelles (forces simples ou systèmes de force formant des touts distincts). Par unité des forces physiques il faudrait dès lors entendre, soit un agent unique répandu dans tout l’univers, l’éther, si l’on veut, conducteur de tous les phénomènes, soit une loi suprème de l’activité universelle, dont toutes les lois particulières seraient des applications diverses. En toute hypothèse, et en tout ordre de choses, il faut maintenir et la multiplicité et l’unité.
C’est ce que ne fait pas M. Joly. Il ajoute : « Ces prétendues forces, nul physicien dès à présent n’en doute, se réduisent à des vibrations, identiques en elles-mêmes. »
Et, d'abord, que, dans un traité de physique, un savant comme M. Saigey réduise chaleur, lumière, électricité, magnétisme, cohésion, affinité chimiques, gravité à des mouvements (1), c’est son droit, parce que, encore une fois, les sciences positives ont pour objet les phénomènes et non leurs causes. Le mot force est, pour eux, le symbole d’une réalité qu’ils n’ont pas à connaître. Mais qu’un métaphysicien comme M. Joly prenne ce langage en un sens philosophique et parle des lois tout comme les adversaires de la métaphysique, il y a quelque lieu de s’en étonner.
Quoi qu’il en soit, il va plus loin que les savants; il contredit leurs enseignements, quand il dit que les vibrations sont « identiques en elles-mêmes. » C’est au contraire l’un des plus beaux résultats des sciences que d'avoir établi, à peu près pour tous les phénomènes phy-
(i) V. la note de Ja p. 25 du Cours de M. Joly.
siques, ramenés à des mouvements, des déterminations rigoureuses qui permettent de les distinguer et de les exprimer par des formules spéciales. On a poussé très-loin l'analyse des faits, et cela à l’aide d’instruments qui enregistrent les vibrations, indépendamment de nos organes et de notre perception. On est arrivé à isoler dans le rayon solaire les faisceaux lumineux, les faisceaux caioriques, les faisceaux chimiques. Cela seul prouve que la lumière, la chaleur et les phénomènes chimiques sont des systèmes de vibrations distincts (1). Bien plus, l'analyse spectrale a décomposé à son tour la lumière blanche en un grand nombre de rayons lumineux dis— dincts. Cette distinction, tout objective, provient d’une différence dans la longueur et dans la durée des ondes lumineuses (et probablement dans le nombre des vibrations dans l’unité de temps). « Pour la couleur rouge, la longueur d’une onde, évaluée en millimètres, est d’un peu plus de 7 dix-millièmes, pour le jaune environ 5 dixmillièmes, pour le violet à peu près 3 dix-millièmes. Pour le jaune la durée d’une onde est de 530 trillionièmes de seconde (2). » De plus, chaque rayon à un indice de réfraction différent. C’est ce qui permét la décomposition par le prisme. La réfrangibilité est d’ailleurs en raison inverse de la longueur des ondes (3). — Pour les sons, la hauteur, l'intensité, le timbre (trois éléments qui font le caractère qualitatif et spécifique des sons) dépendent de causes que la physique déter-
(1) L'observation vulgaire suffirait ici. Certains corps laissent passer la chaleur et non la lumière ; d’autres, au contraire, sont athermanes et en même temps translucides. D’autres conduisent la chaleur et non l'électricité, etc. Donc lumière, chaleur, électricité, etc., sont distinctes réellement.
(2) M. Robert. De la Certitude, p. 239.
(3) M. Robert, loc. cit.
mine également, et qui sont non moins indépendantes de nos organes. Pour la hauteur, c'est le nombre de vibrations dans l’unité de temps; pour l’intensité, c'est l’amplitude de ces vibrations ; pour le timbre, c’est le nombre plus ou moins grand de sons harmoniques qui accompagnent la note fondamentale (découverte de M. Helmholtz). Pour chacun des sons, la hauteur, l’intensité, le timbre varient, PARCE QUE Les nombres qui expriment la fréquence, l'amplitude, la combinaison harmonique des sons varient. — Ces précisions de l'optique et de l’accoustique s’étendront certainement un jour à toutes les autres parties de la physique. La chimie aidant, on expliquera également les différences des saveurs et des odeurs. Bref, les résultats obtenus permettent déjà de tenir pour assuré que l’infinie variété des phénomènes dont la nature est le théâtre, et dont nous ne sommes que les spectateurs, est constituée par une combinaison de vibrations qui se mêlent, se croisent, s'unissent, s'opposent, forment un tissu aux mille et mille fils, d’une éblouissante beauté pour le vulgaire, d’une étourdissante simplicité pour le savant.
Mais le savant dément-il le vulgaire ? Loin de là. Ce corps me paraît rouge et celui-là jaune. Il en est ainsi, m’expliquera le savant. La surface de celui-ci vous renvoie des vibrations d’une durée de 530 trillionièmes de seconde, d'une longueur de 5 dix-millièmes de millimètre, etc.; celui-là, des vibrations d’une longueur de 7 dix-millièmes, etc. — Enchanté de savoir cela ! penserai-je. Mais j'étais parfaitement sûr de la chose avant l'explication. Elle éclaire et confirme ce que je savais. __ Le hautbois est plus expressif que la flûte. — Parfaitement, me dira M. Helmholtz. La force d'expression vient du nombre plus ou moins grand des sons harmoniques. Or une note de hautbois est accompagnée d’un
nombre d’harmoniques beaucoup plus grand qu’une même note de la fiûte.
C’est ainsi que chaque découverte scientifique vient donner un fondement nouveau et inébranlable à la certitude de la perception externe, qui d’ailleurs n’a pas attendu la science pour affirmer son objet, et que la science ne pouvait certainement pas contredire, dès qu’elle ne sortait pas de ses propres limites (1). Un homme de grande science me le disait un jour : « La science peut rectifier et éclairer le sens commun, elle ne peut le contredire. Ce serait se condainner elle-même. » Il ya plus. Très-souvent, dans la pratique de la certitude, si l’expression est permise, le savant peut se trouver en défaut, quand un observateur ordinaire n’hésite pas. J’ignore absolument les lois de la diffusion, de la réflexion, des dégradations de la lumière ; Mais je suis presbyte : vous êtes un physicien éminent ; mais vous êtes myope. Que pensez-vous de la forme de cette tour, située à 1 kilomètre ? Elle vous semble ronde ; Moi j’affirme qu'elle est carrée. Helmhotz connaît la théorie scientifique de la musique ; mais il se peut que le moindre amateur distingue beaucoup mieux que lui une note fausse dans un chœur, le son du cor anglais de celui d’un saxophone dans un orchestre.
Mais, dira-t-on, je confonds la certitude vulgaire et pratique avec la certitude réfléchie et scientifique. Nullement. Je veux simplement prouver que l'une ne
(1) Il est clair qu’en affirmant sur de simples apparences le mouvement réel du soleil autour de la terre (encore aujourd’hui le savant parle du mouvement apparent comme s’il était réel), le vulgaire oublie son ignorance en astronomie. La certitude extérieure est limitée, conditionnée. Mais la réduire n’est pas la détruire, la critiquer n’est
pas la nier. V. l'excellent Chap. de M. Robert sur la certitude externe, page 257-565.
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dément pas l’autre, au contraire. La couleur, le son, l'odeur, en un mot, les qualités sensibles, sont, pour le savant comme pour tous, des propriétés des corps. Seulement l’un sait en quoi consistent ces propriétés, les auteurs l’ignorent ; de part et d’autre il y a certitude et le langage reste le même, quoique plus ou moins, mais non pas contradictoirement, intelligible.
Avant de pousser plus loin j’écarterai quelques explications, quelques objections qui me paraissent inexactes. « L'expérience du rayon de lumière décomposé par le prisme, dit-on (1), montre que la couleur n’est pas une propriété des objets, comme les sens nous le font croire, mais qu’elle provient de la lumière. » On oublie que, si la lumière n’était pas arrêtée et réfléchie par un objet, il n’y aurait pas décomposition, pas de couleur. La couleur objective résulte de la rencontre des vibrations lumineuses avec les vibrations de la substance colorée. Dans cette rencontre, un certain nombre de vibrations lumineuses sont annulées probablement suivant la loi des interférences ; les autres sont renvoyées. N’ai-je pas le droit d'appeler couleur la propriété que possèdent les corps d’absorber certains rayons lumineux et de réfléchir les autres ?
On insiste : « L’éther lui-même n’est pas lumineux. » Et la preuve c’est que « deux lumières venant à se rencontrer produisent de l’obscurité (2). » La preuve est faible. La lumière comme la chaleur, comme l'électricité, né se manifeste que sous certaines conditions. Ces con ditions supprimées, elle reste ou elle repasse à l’état Jatent. C’est le cas ici. Dans la rencontre, les deux lumières, les deux systèmes de vibrations s’annulent, c'est-
(1) M. Robert. De la Certitude, p.235.
(2) Robert. De la Certitude, p. 239.
O0 à-dire que les interférences suppriment le rayonne-
ment (1). Mais dira-t-on que deux forces antagonistes
n'agissent plus, n'existent plus quand elles se font équilibre ?
M. Joly (2), avec plusieurs autres philosophes, fait observer qu’un même agent produit sur les différents organes les impressions qui leur sont propres, de même que les substances les plus diverses produisent dans un même organe la même impression. Done, la diversité des sensations tient, non pas à « des qualités correspondantes des corps étrangers, mais à la nature de l’organe. La science aurait prouvé que chaque nerf jouit de propriétés spécifiques. » A cette objection on peut opposer plusieurs réponses : 1°, avec M. Robert (3), les sensations anormales (tintements, flamboiements, etc., produits par des agents autres que le son, la lumière, etc.) «ont un vague qui empêche de les confondre avec des perceptions normales, » et par conséquent on n’en peut rien inférer ; 2, encore avec M. Robert, ces sensations s’expliquent « par suite d’une Aabitude moitié physiologique, moitié psychologique; » peut-être aussi par uh reste de vibrations lumineuses, sonores, etc., emmagasinées dans la substance nerveuse; 3° un agent qu’on prétend unique, l'électricité, par exemple, pourrait bien, en réalité, être accompagné d’autres à l’état latent, lumière, chaleur, etc. Mises en communication avec leurs nerfs correspondants, ces vibrations particulières se dégageraient par une sorte d’affinité et produiraient l’impres-
(1) Je parle ici d'un rayonnement non perçu par nous et qui agirait, par exemple, comme agent chimique, indépendamment de nos organes.
(2) Loc. cit.
(3) Certitude de la perception externe, p. 262 et 263.
sion ; 4° la spécificité des nerfs est loin d’être admise par tous les physiologistes. Les grossissements les plus puissants ne font pas découvrir, dans les différents nerfs, de différence dans la composition chimique et dans la disposition moléculaire, ce qui serait nécessaire, semble-t-il, à la Spécificité ; d'autre part, si une portion de substance nerveuse qui paraît affectée à une fonction spéciale et jouir de propriétés particulières, est enlevée, il arrive que d’autres portions la suppléent et remplissent la fonction, un instant suspendue ; 5° enfin, ceci est à la fois moins discutable et plus grave pour la théorie, transporter (gratuitement d’ailleurs on vient de le voir) la diversité de la nature à notre organisme, ce n’est pas, de la part d’un cartésien (1), professer la subjectivité des qualités sensibles de la matière. Notre corps est matière et objectif par rapport à notre âme. Si l'on admet différentes propriétés dans la substance nerveuse, pourquoi ne pas admettre des propriétés correspondantes dans la matière? Les éléments de notre organisme ne sont-ils pas de même nature que les éléments des autres corps ? La vie n’est-elle pas, comme le dit Spencer, une correspondance entre notre organisme et le milieu ?
Les objections et la théorie de M. Magy sont plus précises, son langage est plus exact. Les réfuter sera d'autant plus utile à ma thèse.
M. Magy analyse surtout la sensation d’étendue, en affirmant d’ailleurs, et avec raison, que la théorie est la même pour toutes les sensations. Trois conditions, ditil, sont requises pour qu’il y ait sensation : la présence d'un corps en relation avec l’organisme ; le concours de
(1) Dans toutes ces théories sur la perception externe, je remarque un mélange bizarre de cartésianisme et d'idéalisme. V. plus loin mes conclusions.
tous les éléments nerveux qui constituent l’organe ; l’intervention de l’âme même. Appliquons cela à l’étendue : « Une cause physique, le contact d’un corps antago- « niste; une cause physiologique, le concours de l’or- « gane et de l’encéphale ; enfin une cause psychologi- « que ; voilà les éléments essentiels de la perception de « l'étendue tactile (1). » Mais ces causes agissent uniquement comme des forces, et nullement comme des substances étendues ; il n’y a ici que des résistances antagonistes, action du corps et réaction de l’âme à travers le nerf conducteur et médiateur ; l’étendue est « une simple intuition psychologique (2). »
C’est conclure un peu vite. « La résistance du Corps « antagoniste, dit-on, donne à l’intuition un objet dé- « terminé (3). » Est-ce simplement un objet? Tout Corps, d’après l’auteur, est un système de forces qui agissent simultanément sur l’âme, considérée également comme une force. Agir simullanément est une propriété de ces forces ainsi associées, comme réagir est une faculté de Pâme. N’ai-je pas le droit d'appeler étendue objective cette propriété du corps, comme étendue subjective la réaction de l’âme, et sensation d’étendue tactile le Yapport qui résulte de cette action et de cette réaction? Je sais que, plus loin, M. Magy combat la définition de l’étendue donnée par Leibniz: l’ordre de coexistence des forces. Cette définition n’est défectueuse que parce que Leibniz refuse, je me demande pourquoi, aux différentes forces qui constituent un organisme, comme à toutes les monades, une action directe les unes sur les autres. Rendez-leur cette action, et un dynamiste comme M.
(D La Science et la Nature, p. 256.
(2) Ibid., p. 262.
(3) Ibid., p. 268.
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