‹ Les théories de l'inconnaissable: Les degrés de la connaissanceChapitre 36 sur 43 · ES I PT · texte numérisé non relu

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forces antagonistes. Que le savant mesure les mouvements produits et exprime toutes les actions par la formule mv, symbole algébrique de la force, sans se préoc— cuper de la nature ou même de l’existence de cette force, c’est son droit. Mais c’est aussi le droit du philosophe et du penseur de songer à ces forces, de voir en elles la raison dernière ou l’origine propre de ces mouvements, d’en attester, non-seulement l'existence, mais encore des attributs.

Bien plus, chaque découverte de la science éclaire ces affirmations, qui dépassent la science. On pouvait autrefois ne voir dans la matière, dite inanimée, qu'une masse inerte, absolument passive, susceptible de recevoir toute modification et n’en possédant aucune par elle-même, par conséquent indéterminée et inconnaissable. De là, l'idéalisme qui, voulant pourtant expliquer les apparences, faisait des qualités de la matière de purs états de conscience, et de la matière elle-même la création de l’esprit, se limitant lui-même, Déjà pourtant Leibniz, inspirateur de tout le mouvement scientifique qui à Suivi, ranimait le monde mort et illusoire du phénomène, voyait partout des forces vivantes et ne se trompait que par excès de déterminisme. Aujourd'hui il est prouvé expérimentalement que toutes les manières d’être de la matière sont des mouvements. Physiologie, physique, chimie, minéralogie, astronomie, tout se ramène à la mécanique. Ce que Descartes avait entrevu, la science contemporaine l’a confirmé. Elle a mesuré exactement ou elle est en train de mesurer tous les mouvements. Or le mouvement étant pour la raison un attribut de la force, les forces dont les mouvements sont mesurés ont des attributs déterminés ; la quantité fait connaître la qualité ; il ne s’agit plus que de traduire le langage scientifique en langage philosophique, disons le mot, en lan-

gage métaphysique, pour passer du premier au deuxième degré de la connaissance, en ce qui concerne le non-moi, le monde extérieur.

En vérité, quand on soutient que la force, comme telle, est inacessible, on soulève une difficulté illusoire, on pose un problème qui n’en n’est pas un. On se refuse purement et simplement à reconnaître l’évidence dans le domaine de la perception externe, soutenue par la conscience et la raison. C’est une pétition de principe tout arbitraire et toute théorique, que les faits viennent perpétuellement démentir. La science, loin de contredire le bon sens réfléchi (1), c’est-à-dire la connaissance philo- Sophique, confirme de tous points ses affirmations.

En résumé, depuis la pierre que je presse du pied et qui offre à mes pas un point d'appui solide, jusqu’au concitoyen et à l’ami dont je presse la main et dont je sens l'étreinte répondre à la mienne, le monde est pour chacun de nous un ensemble de forces qui se manifestent par des mouvements. La mesure de ces mouvements est l'affaire de la science, et ses déterminations, confirmant et précisant les données des sens, sont le premier degré de la connaissance du monde. Puis, considérant la nature de ces mouvements, nous constatons que, réduits à eux-mêmes, ils s’évanouiraient dans la multiplicité et la mobilité : puisqu'ils sont réels et saisissables, c’est qu'une force permanente et une, c’est-à-dire une substance, en relie les éléments ; puisqu'ils ne sont rien par eux-mêmes, C’estqu'ils sont le produit d'une force active, c'est-à-dire d’une cause. Cette force, substance et cause, dure et agit pendant un certain temps et dans un certain espace, déterminés par les mouvements eux-mêmes qui ont telle durée et telle étendué.

(1) C'est ainsi que j'ai entendu définir la philosophie par M. (ourju.

D'ailleurs, dans ce monde qui est actuellement le nôtre, aucune force ne vit à l’état isolé. Toute monade est unie à un organisme, c’est-à-dire à un système d’autres monades, et tous les êtres, ainsi constitués, forment un tout organisé, un cosmos. Prenons-les un à un. Nous observons que la monade centrale déploie son activité à travers son organisme avec plus ou moins de facilité; qu’elle rayonne plus où moins manifestement, en un mot, que les êtres sont doués d’une beauté plus ou moins éclatante. La monade se subordonne les éléments de son organisme avec une régularité plus ou moins grande, de façon à réaliser plus ou moins fidèlement un type défini ; de là le degré de vérité présenté par les êtres. Enfin la beauté et la vérité entraînent un troisième attribut, non moins positif et déterminable : la bonté. En soi, il est bon d’être; tout être est bon ; il l’est dans la mesure même où il est, et où son existence concourt à l'existence et à l'harmonie de l’ensemble.

Il est vrai que ces trois attributs suprèmes, beau, vrai, bon, n'apparaissent que très-obscurément aux degrés les plus infimes de l’existence. Dans le règne minéral, Pévolution est extrêmement lente; l’activité des forces paysico-chimiques est enfermée dans des limites très-étroites par les lois de la nature; et, si l'inertie nest pas l’absence complète de spontanéité, si même des interprétations hardies de la nature ne refusent pas une ombre de conscience aux éléments dynamiques du monde, du moins cette spontanéité consciente, qui serait aussi une ébauche de la liberté, est si peu de chose, qu’on regarde à bon droit l’activité de ces forces comme aveugle et fatale, et qu’on ne peut leur attribuer que des rudiments de beauté, de vérité et de bonté.

Mais à mesure que l’on gravit léchelle des êtres, la force-avec ses attributs essentiels s’accuse davantage, se manifeste plus clairement.

La pierre est plutôt un agrégat qu’un individu. Dans la plante, en un certain sens, la multiplicité augmente, puisque les éléments sont plus variés. Mais d'autre part l'unité est plus forte ; la monade principale, l'âme de la plante, exerce sur Son organisme une action plus visible ; elle mérite mieux, en quelque sorte, le nom de cause et de substance. L’évolution est plus rapide et se prolonge par la génération ; le type est mieux défini; beauté, vérité,

bonté, lui sont attribuées avec moins d’hésitation. Ce :

n’est pas encore l’activité vraiment consciente et libre : nous avons cependant fait un pas vers ces réalités ultimes. Nous ne les atteignons pas dans l’animal. Toutefois l'animal sent et se meut. La multiplicité et la diversité des fonctions et des mouvements augmentent; en même temps l'unité, l'individualité, la causalité de chaque animal ne font pas de doute, pour peu qu’on s’éloigne des confins du règne végétal. Une plante ne se distingue d'une autre, dans la même espèce, que par des traits parfois difficiles à saisir. Chacun des animaux supérieurs à Sa physionomie propre, ses habitudes particulières ; son rôle dans le concert des êtres vivants West pas seulement l’œuvre de l’instinct, c’est-à-dire de la nature et de la Providence : il donne, en le remplissant, des marques d'intelligence et de volonté qui ont permis &e ne voir entre l’animal proprement dit et l’homme qu’une différence de degré et non de nature.

Question de mots d’ailleurs, dès lors qu’on reconnaît l'impuissance des causes purement mécaniques à faire franchir ce degré, dès lors qu’on fait de la forme suprême de la conscience et de l’activité spontanée, à savoir la raison et la liberté, le privilége de l’homme. Il n’est pas nécessaire, pour maintenir la dignité de celui-ci, de projeter à une distance comme infinie de lui, le reste de la création. Ce n’est pas le diminuer que de voir, dans tous

les degrés de perfection réalisés au-dessous de lui, non pas l’œuvre d’un ouvrier maladroit qui s’essaye et n’arrive que lentement à produire son chef-d'œuvre, mais l'ouvrage d’un être infiniment puissant, sage et bon, qui peut réaliser la continuité sans confusion, aux yeux de qui toutes les manifestations de son Verbe, depuis les plus infimes jusqu’au plus approchées, sont intéressantes, qui enfin n’est avare d’aucun bien, comme disait Platon, et appelle à lui, comme l’a enseigné Leibniz, des profondeurs du néant et de la multiplicité des possibles, le monde le meilleur possible, parce qu’il est l'évolution indéfinie d'une perfection grandissante où toutes les formes de l’existence sont successivement réalisées.

Le savant et le philosophe peuvent se donner la main pour suivre ensemble toutes les phases de cette évolution, le même homme pouvant ailleurs, la chose s’est vue, être savant et philosophe.

Le savant déterminera tous les mouvements qui se produisent dans les organismes et nous fera connaître le dehors des êtres. Le philosophe l’y encouragera et lui rappellera au besoin que les limites de la science peuvent être indéfiniment reculées. Et il le fera d’autant plus volontiers, qu’à travers les mouvements mieux connus, Il voit plus distinctement les forces.

Tous deux, unis, éclaireront et guideront le vulgaire, qui s’égare par excès de confance en ses facultés. Mais ils ne mépriseront pas les données du sens commun, qui sont les données mêmes de Ja nature. La connaissance scientifique et philosophique ne diffère, en définitive, de la connaissance vulgaire qu’en degré et non pas spécifiquement.

Or, l'homme, de tout temps, à peuplé le monde de réalités vivantes : quelquefois la crainte et la superstition l’ont courbé sous leur joug soi-disant tyrannique

et aveugle ; plus souvent encore, il s’unit à elles par les liens d'une sympathie en quelque sorte fraternelle. Cest que cette libre et raisonnable activité qu’il sent vivre en lui-même, force consciente, il en retrouve l’écho de plus en plus fidèle dans tous les êtres qui l’entourent, depuis le plus humble jusqu’à celui qu’il peut vraiment appeler : mon frère ! Et si cette sympathie est profonde et peut porter, quand il s’agit de l’homme, le beau nom d'amitié, c’est évidemment que l’écho ne lui vient pas Seulement de la surface et du dehors, mais bien du dedans et de Pâme des êtres. |

C’est dire que la connaissance du monde extérieur, avec ses deux degrés parallèles, inséparables, mais subordonnés, est érès-imparfaile en même temps que tres-certaine, quand il s’agit des formes inférieures de Pexistence.

Comme le fait remarquer le plus profond métaphysicien de notre temps (1), les figures géométriques, dans lesquelles on enferme ces formes inférieures, sont au fond ce qu'il y a de plus indéterminé. Rien en elles

qui intéresse et fixe le regard. Une forme donnéé ne se .

distingue de toute autre de même genre qu’à l’aide de déterminations empruntées à la métaphysique, je veux dire de temps et d'espace. Le temps et l’espace sont d'ailleurs les plus vagues des notions métaphysiques, et on ne peut les mesurer rigoureusement dans la réalité. Les certitudes quantitatives des sciences positives n’ont de précision que dans l’abstrait, c’est à-dire dans l'esprit de celui qui les pense. C’est là qu’est l’unité de mesure qui lui permet d’obtenir des réalités une évaluation approximative.

(1) M. Ravaisson, art. sur le dessin dans le Dictionnaire de Pédagogie de M. Buisson.

Mais dans ce même esprit, s’il ne veut pas s’enfermer systématiquement dans le point de vue scientifique, sont d'autres unités de mesure, d’autres idées, disons mieux d'autres réalités vivantes, qu’il pourra prendre comme type pour connaître Le dedans des êtres. C’est répéter, en termes rigoureusement équivalents, ce que je disais tout à l'heure, en parlant des échos qui nous reviennent de toute part.

Par conséquent, c’est dire encore qu’à mesure qu’elle parcourt l’échelle des êtres et monte vers l’homme, la connaissance est plus pai faite, plus complète, également certaine. Malgré l'apparence contraire, je soutiens que nous avons une idée plus exacte de la plante que du minéral, de l’animal que de la plante, de l'homme que de tout autre animal. On proclame l'astronomie la plus achevée des sciences. Sans doute ; mais parce qu'elle se contente d’un objet très-restreint: la situation et la marche des astres. Mais qu'est-ce que cela en présence de tout ce qu’il faudrait savoir pour connaître complètement le ciel matériel? La physiologie, dit-on, était en grande partie conjecturale jusqu'à Claude Bernard, puisque le premier il y a introduit l'expérimentation. Sans doute ; le corps humain est autrement complexe qu'une planète ou une étoile, et bien des siècles s’écouleront encore, bien des génies s’épuiseront avant que nous le connaissions complètement. Mais bien des mystères étaient déjà dévoilés à Hippocrat:, bien des lumières ont été fournies par lui que n’a pas répudiées, mais qu'a complétées Claude Bernard. En réalité, de tous les corps, c’est encore celui de l’homme que nous connaissons, que nous pouvons connaître le mieux.

Mais la physiologie n’étudie que les mouvements, c’est-à-dire encore l'extérieur. Elle se défend dificilement, il est vrai, de sortir de ses limites. On éprouve

quelque surprise à entendre un savant, pour avoir Sur — pris au passage quelques mouvements dans le cerveau, parler pertinemment, il le croit du moins, des fonctions de la sensibilité, de l’intelligence, de la volonté. L’étonnement cesse quand on songe que le corps et l’âme, que le dehors et le dedans ne font qu’un, constituent une seule personne. Déjà le physionomiste, le poëte, l’artiste, voient beaucoup mieux la nature que le savant. Sur un visage d'homme, dans ses traits, ses gestes, ses attitudes, dans toutes les lignes de son corps, ils saisissent, pour les reproduire, bien des choses qui échappaient complètement au physiologiste. À quel artiste fera-t-on croire que le cours d'anatomie est le plus important et le plus instructif de ceux qu’on professe à l’Ecole des Beaux- Arts ? Mais vienne un psychologue, un logicien, un moraliste, Socrate, Platon ou Aristote, en un mot,un philosophe: celui-là nous parlera vraiment de l'homme ; et, s’il veut bien ne pas rendre à dessein son exposition obscure, embarrassée de problèmes oiseux ou illusoires, voilée sous des termes techniques, en un mot, s’il veut bien parler de l’homme en un langage humain et vraiment philosophique, il sera écouté avec un intérêt souverain et entendu de tous: c’est qu'en définitive rien n’est plus intéressant, et aussi rien n’est plus intellig'ible pour l’homme que l’homme.

C’est dire enfin que la connaissance du monde, plus parfaite à mesure qu’elle s’approche de la connaissance de nous-même, trouve en celle-ci ses plus éclatantes lumières, peut-être sa condition sine qua non.

Ilest temps de passer du premier degré de la connaissance (double, nous Pavons vu) à un degré supérieur. Déjà, pour les êtres qui constituent le non-moi, nous avons pénétré du dehors au dedans, ab exterioribus ad intleriora ; en remontant du monde à nous-

même nous réaliserons encore mieux la formule ou plutôt la première partie de la maxime connue: 4b

exlerioribus ad interiora, saufà la compléter plus tard : ab interioribus ad superiora.

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