‹ Les théories de l'inconnaissable: Les degrés de la connaissanceChapitre 41 sur 43 · RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS

Le positivisme déclare que les phénomènes seuls peuvent être objet de pensée positive et que leur substratum est inconnaissable.

Le criticisme fait observer que, pour connaître les phénomènes, il faut ramener leur multiplicité à des formes à priori de l'esprit, aux lois de la pensée. Mais ces formes et ces lois ne sont que les cadres des phénomènes. Les noumènes, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas phénomène, sont inconnaissables.

Le panthéisme ne voit dans les corpset dans les âmes que des manifestations phénoménales de la substance divine. Mais cette substance en elle-même, et en dehors de ses manifestations, est absolument indéterminée, par conséquent absolument inconnaissable.

Or, le phénomène, comme tel, se réduit en éléments infinitésimaux, insaisissables à la pensée. La dialectique dissolvante des Eléates peut s'opposer au phénoménisme moderne comme à celui des Ioniens. Les formules mathématiques expriment non pas les phénomènes, mais les lois, c’est-à-dire des conceptions, des vues de l’esprit qui les rendent intelligibles, en d’autres termes, qui

en rendent possibles et la production et la connaissance. Prétendre que les lois sont des généralisations postérieures à la connaissance des faits particuliers, c’est oublier que les faits n’ont de sens que si on les rattache aux lois, et que ces lois elles-mêmes sont des formules illusoires si elles n’expriment le mode d'activité de réalités productrices des faits. En un mot, réduire la connaissance à celle des phénomènes, c’est rendre les phénomènes eux-mêmes inconnaissables.

Le criticisme n’est pas plus heureux : il reconnaît la nécessité des lois pour constituer la science, mais il en fait de simples formes de l'esprit sans valeur objective. Ce sont de véritables phénomènes subjectifs dont le substratum, en nous comme hors de nous, est inaccessible. Mais en appliquant à ces formes le principe même du criticisme, on les ruine. Pour servir à la connaissance, il faut qu’elles-mêmes soient connues; elles sont une matière impensable sans d’autres formes qui les expliquent, et ainsi de suite indéfiniment (1). Bref, supprimez la connaissance de l'esprit, dont ces formes sont le mode d'activité, les lois, et la science avec elles, disparaissent de la pensée.

Enfin le panthéisme, celui de Spinoza mieux que tout autre, parce que c’est le plus conséquent avec lui-même, peut se résumer ainsi : les phénomènes ne sont rien que par la substance, la substance n’est rien en dehors des phénomènes; Dieu et le monde sont deux riens qui s'appuient l’un sur l'autre. Ce sont moins que des nuages qui flotteraient devant l'esprit. Quand nous

(1) « La première pensée, on n’a pu penser à la penser, car on irait ainsi à l'infini... Il n’y aurait rien au monde, si avant tout n'était l'être comme principe de tout ; ainsi, dans l'ordre même des intelligibles, c’est l'être qui est le premier terme. » (Ravaisson. Métaph. d'Aristote. T. 1, p. 574.)

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avons longtemps erré dans le cercle vicieux, dans le labyrinthe des raisonnements subtils de Spinoza, nous nous apercevons que notre intelligence est vide de toute idée positive.

Positivisme, criticisme, panthéisme, trois formes du phénoménisme qui aboutissent également au nihilisme dans l’ordre de l’existence et dans l’ordre de la pensée.

D'où vient l’erreur commune à ces systèmes ? C’est qu’on a scindé artificiellement ce qui est indivisible dans la réalité. Objectivement, on a mis d’un côté les phénomènes physiques ou psychiques, en un mot les mouvements (en donnant à cette expression un sens large) ; de l’autre les substances et les causes, en un mot, les forces. Subjectivement on a opposé l’expérience à la raison, on les a interrogées chacune à part. Ou bien encore on a absorbé l’un de ces éléments dans l’autre : le mouvement dans la force, ou la force dans le mouvement ; l'expérience dans la raison, ou la raison dans l'expérience. Et c’est ainsi qu'on a supprimé du même coup la réalité etla connaissance, l'objet et le sujet.

Pour ma part, je voudrais éviter et de disjoindre et de confondre; j'essaie de distinguer et d’unir.

Le monde est un ensemble de forces en mouvement. Les mouvements nous font connaître les forces; les mouvements sont les mots et les forces sont la pensée qu'ils expriment; à travers les mots nous saisissons la pensée. Il n’y a pas là deux connaissances, mais une seule, où l’analyse découvre deux points de vue distincts. La détermination du mouvement est le point de vue extérieur et quantitatif ; l'intuition de la force est le point de vueintérieur et qualitatif. C’est ce que les scolastiques voulaient dire par leur formule : {a quantité vient de la malière, la qualité vient de la forme. Les sciences positives se contentent du premier point

de vue; la métaphysique du second. Mais en réalité on ne peut parler du mouvement sans faire intervenir la force, ni dire un mot de celle-ci sans emprunter des données au mouvement. Bon gré mal gré, les savants font de la métaphysique et les métaphysiciens de la science. On a fait grand bruit des dangers que leur confusion entraîne; les séparer, comme on le tente, amène des conséquences tout autrement fâcheuses. Le premier degré de la connaissance est donc double : nous connaissons le monde quantitativement et qualitativement; d’abord de cette manière-ci, c’est la connaissance vulgaire; puis de celle-là, c’est la connaissance scientifique. Mais la seconde n’est utile que si elle vient éclairer et confirmer la première, en un mot, transformer la connaissance vulgaire en connaissance philosophique. Construire une philosophie de la nature à l’aide des données de la science, c’est rendre le monde vraiment intelligible, c’est nous le faire connaître.

Mais si les forces sont en mouvement, si nous ne les connaissons que par les mouvements, c’est qu’elles ne sont pas actuellement réalisées, c’est qu’elles passent sans cesse de la puissance à l’acte. Le premier degré de la connaissance est très-imparfait, parce qu’il a pour objet le devenir.

Nous sommes nous-même une force en mouvement ; la quantité et la qualité, le corps et l'âme s’unissent étroitement dans notre activité consciente. En s'opposant à nous, les autres forces nous ont révélés nousmême à nous-même ; du premier degré de la connaissance nous avons passé au second, double et un comme le premier. À vrai dire, la connaissance est le rapport entre l’un et l’autre; c’est un ensemble de correspondances entre le sujet et l'objet. Quoi qu’il en soit,

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