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la connaissance réfléchie du sujet nous permet de retourner à l’objet qui nous avait d’abord distraits de nousmême. Et dès lors nous connaissons mieux lautre terme du rapport. En un mot, la connaissance de nousmême nous conduit à la connaissance du monde. La conscience et la liberté, qui s’épanouissent en nous comme les vrais attributs de la force, nous apparaissent en tout être, mais à des degrés très-différents et, autant que notre expérience en fait foi, infranchissables.
En tout être, nous voyons s’accomplir une évolution analogue ou semblable à la nôtre. L’idée d'évolution, appliquée à l'univers, est commode pour embrasser son histoire dans une seule formule; mais cette formule n’a de sens pour nous que parce qu’elle se réalise en nous.
La connaissance de nous-même nous conduit d'autre part à la connaissance de Dieu; et, pour cela, nous n’avons qu à pousser à son terme l’évolution de notre âme. De même qu’en mathématiques on affirme légitimement que ce qui est vrai dans tous les termes de la série qu’on parcourt, est encore vrai à la limite, de même nous portons en Dieu, par une induction rationnelle dont il n’y a aucune raison le nier la valeur, ce que nous trouvons d'être et de perfection commencés en nous. Nous affirmons de Dieu, d’une manière absolument positive et sans aucune restriction, ce que nous affirmons relativement et imparfaitement de tous les êtres crées et de nous-même. Notre puissance transformatrice devient la puissance créatrice; notre science grandissante nous fait concevoir l'intelligence infinie ; notre sagesse et notre bienveillance intermittentes sont en Dieu la perfection absolue etla bonté sans défaillance ; nos essais de justice nous révèlent la justice divine; notre durée successive et limitée, au moins par un côté, se transforme en éternité ; notre présence dans la sphère
S indéfinie de notre activité est une image expressive de limmensité; le mouvement qui nous fait passer d’un état donné à un meilleur, nous laisse entrevoir ce qu'est l'immutabilité de l’être absolu. En un mot, nous devenons, Dieu est. En achevant par la pensée les actes commencés en notre âme, nous obtenons l’acte pur.
A son tour, l’acte pur explique le passage de Ia puissance à l'acte, puisqu'il n’y a de réalité positive dans ce passage que ce qu'il y a d'acte déjà réalisé. Les intuitions de la raison rendent intelligibles les données de l'expérience; l'absolu se mêle au relatif et lui donne quelque valeur. L’être est, voilà la proposition fondamentale; elle se retrouve au fond de tout jugement, implicitement d’abord, quand l'intelligence, encore spontanée, est sous l'influence de l'absolu au point de le voir partout et de nier le relatif; explicitementensuite, quand nous avons appris à démêler l’un de l’autre. La réflexion philosophique vient préciser les affirmations du sens commun sans les contredire. La connaissance, non pas adéquate mais certaine et positive de Dieu rend d’abord possible, puis scientifique, la connaissance de nousmême et du monde (1). Quand nous avons vu le monde et l’âme en Dieu, puis Dieu dans l'âme et dans le monde, nous nous comprenons quand nous parlons des formes à priori de l'esprit et de l’infaillibilité de l’évidence, quand nous sous-entendons, dans toutes les données de la science, la rigueur absolue et la constance immuable des lois de la nature. Les lois de la réalité et Les lois de la connaissance sont la pensée même de Dieu, présente
() « Vous ne ferez rien sans avoir l’œil fixé sur la lumière divine. car c’est en vous regardant dans cette lumière que vous vous verrez
vous-même et reconnaîitrez les biens qui vous sont propres. » (Platon, Alcib.)
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et agissante et dans les choses et dans notre esprit: voilà le fondement solide de la certitude et évidence suprême dont toute évidence participe. C’est parce que nous pouvons dire sans hésitation et avec connaissance de cause : « l'être est » que nous pouvons ensuite affirmer d’un être créé : il est ; il est soustelle et telle forme, à nous connue dans son archétype divin. Tel est le véritable sens de la doctrine cartésienne de l’évidence prise comme criterium de certitude, d'abord en nous, puis en Dieu, puis dans le monde ; telle est l’interprétation équitable de Ja théorie platonicienne des idées, tel est le fond de la doctrine de tous les philosophes et de tous les théologiens de premier ordre qui, chacun à leur tour, à leur manière, ont commenté le mot de saint Paul : Invisibilia per visibilia rognoscuntur. Nul mieux que le P. Gratry n’a fait voir cet accord profond de tous les philosophes sur l'objet qui nous occupe. La Connaissance de Dieu, je le reconnais bien volontiers en terminant, est l'ouvrage qui m’a constamment inspiré; ce dernier livre n’est, d'autre part, que le libre commentaire du premier livre de la Connaissance de l’Ame.
Comme le P. Gratry,je vois dans la formule : ab exterioribus ad interiora, ab intlerioribus ad superiora, le résumé de toutes les démarches de l’intelligence à la recherche de la vérité, et l’expression de l'induction complète. Le passage est plus ou moins rapide. Quand il l’est au point que les moments de cette marche ne se distinguent plus, l'induction se confond avec l'intuition. C’est ainsi qu’on peut voir un raison-
nement dans la connaissance du monde et dans celle de
Dieu, suivant qu’on tient ou qu’on ne tient pas compte des éléments parfois inconscients du procédé. En tout cas, admettre la valeur de l'induction comme procédé principal de l'intelligence humaine ; accepter les résultats
qu'elle donne; affirmer que ce qui est en nous est dan nos semblables, puis dans tous les êtres inférieurs à des degrés indéfiniment plus petits, d'autre part en Dieu à un degré infini : tout cela, c’est s’en fier en même temps à l'expérience et à la raison. Rejeter tout cela, prétexter l’impossibilité de connaître l’être à tous ses degrés, pour s’en tenir à l’apparence et au phénomène, c’est faire pour son compte l’argument paresseux qu’on a tant reproché à ses adversaires. Surtout, c’est refuser à son âme la joie des certitudes totales et la liberté de ses mouvements naturels. Non, l'homme n'est pas fait pour rester cloué au sensible, mais pour s'élever à l’intelligible. La modestieet l'humilité ne sont pas la défiance et le doute. Parce queles faiseurs de systèmes ont quelquefois déraisonné ou raisonné trop vite, vous voulez em-— prisonner la raison. C’est injuste et c’est inutile. Comme le disait spirituellement le regretté M. Saint-René Taillandier, la raison finittoujours par avoir raison. Sous prétexte de prudence et de science positive, vous fermez à l'humanité le chemin de la seule connaissance qui lui tient vraiment au cœur, celle de la réalité qui demeure sous la mobile apparence des faits : l'humanité proteste en croyant; et les penseurs de premier ordre, depuis Platon et Aristote jusqu’à saint Thomas et Leibniz, sans excepter Descartes, malgré les lacunes de son système, sont avec l'humanité. Grâce à eux, la foi aveugle devient foi éclairée ; croire se transforme en savoir. Ce passage du monde à l’âme et de l'âme à Dieu, d'abord instinctif et spontané, puis réfléchi et voulu, constitue la vraie philosophie et la vraie science.
Au reste, l'induction ne se sépare point de la déduction. On s’est demandé si l’on pouvait ramener les deux procédés à un seul. Les admirateurs de la démonstration quand même, qui ont voulu sauver l’induction,