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Dans le système monétaire moderne, les dollars sont des marchandises et sont soumis à l'influence de la loi de l'offre et de la demande. Quand l'offre des dollars diminue, leur valeur augmente, et vice versa. Mais la limitation artificielle de la base monétaire dans le système d'un étalon métallique ne peut empêcher l'humanité de tendre à satisfaire ses besoins. En vertu d'une sorte de loi de balancement des organes entre la monnaie (ce qu'il a appelé le crédit circulant) et le crédit proprement dit (ce qu'il a appelé le crédit stationnaire), M. Kitson montre que malgré, la limitation de l'instrument monétaire légalement investi de la fonction d'étalon, son substitut, le crédit, se développe dans des proportions énormes. L^effet est le même que celui d'un accroissement de la masse monétaire, et la destruction du crédit a des effets aussi désastreux que si l'on précipitait dans la mer des centaines de millions de dollars.
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Je veux, dit M. Kitson, montrer comment le crédit personnel, en apparence le rival de la monnaie métallique, est rendu le véritable complice de la monnaie dans les désastres financiers.
De crainte que Ton ne croie que j'emploie des mots non appropriés, je demande au lecteur de réfléchir pendant un moment à ce que renferme le terme panique financière {monetary panic). Pensez aux milliers d*ètres plongés dans la pauvreté et la misère, aux centaines d'êtres poussés au suicide, à l'ivrognerie, au crime, à la folie ; les foyers sont détruits, les espoirs anéantis, les carrières abandonnées et des centaines de mille hommes agonisent ou endurent de longues souffrances ! Si de tels effets sont les résultats « d'un système y>, l'expression de « système criminel » le caractérise-t-il trop sévèrement? Nous parlons de meurtre avec des sentiments d'horreur ; que devonsnous éprouver pour ce qui tue des milliers d'êtres humains et en conduit un grand nombre vers ce qui est pire que la mort? Nous marquons un incendiaire comme un criminel. Quel terme est suffisamment adéquat à décrire un système qui confisque périodiquement des millions de dollars de propriétés? Une circulation {currency) restreinte résultant de la « base-espèces » et du monopole légalement institué de la monnaie métallique est la cause de presque toutes les paniques financières du monde.
La diminution de l'offre d'une chose, la demande étant constante, a le même effet sur sa valeur que l'augmentation de la demande, l'offre restant constante, et vice versa. Mais s'il arrive que la demande soit augmentée et l'offre soudainement diminuée, l'effet est énormément accru. Par exemple, supposez que la demande d'un article, à un moment donné, soit représentée par loo, l'offre étant aussi loo, et supposez qu'au moyen d'un substitut artificiel, la demande et l'offre augmentent jusqu'à 10,000. En supprimant soudainement le substitut artificiel, l'offre retombe à 100 et la demande reste toujours à 10,000. C'est précisément l'effet du crédit sur la monnaie. Le crédit est le substitut artificiel de la monnaie dans le système circulatoire actuel, car M. Kitson a soin de rappeler ici que dans le système scientifique, cité ici par lui, la monnaie et le crédit seraient synonymes. Je poursuis sa traduction :
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La demande de monnaie dépasse toujours de beaucoup l'offre ; par là, son substitut entre en scène ; le résultat immédiat est d'abaisser la valeur de la monnaie ou sa demande ; les prix s'élèvent et l'effet est semblable à celui qui se produit quand on fait entrer en concurrence une marchandise avec une autre.
Vienne maintenant la panique monétaire; ces crédits, étant remboursables en numéraire, sont trouvés trop énormes pour le remboursement. Il n'y a pas assez de numéraire dans le monde pour les rembourser. Là commence l'opération de faire passer le chameau par le trou de l' aiguille.
L'effet est facilement expliqué par William-A. Whittick. Il dit : « Cette condition des choses peut être représentée par une pyramide renversée. Ceux qui contrôlent le sommet de la pyramide contrôlent la construction entière. Ce sommet est l'or, qui dans la condition normale des choses pourrait être dérangé avec impunité, mais qui dans les conditions présentes ébranle la pyramide entière; en d'autres termes, le monde financier contrôle le monde industriel quand le contraire devrait avoir lieu. » L'effet du crédit, donc, est d^ augmenter beaucoup la valeur de V argent, même quand le crédit est ébranlé. Le crédit est ce qui sert à fertiliser, à mûrir le fruit que les monopoleurs d'argent versent dans leurs propres chapeaux. Il produit une moisson que la monnaie seule ne produirait pas.
Le crédit change la valeur du dénominateur à un degré infiniment plus haut que ne pourrait le faire le numéraire. C'est ainsi qu'il est associé à la monnaie dans les crises et paniques monétaires. Prenez les crédits de la Grande-Bretagne, estimés à cinq ou six milliards de livres, tandis que l'étalon monétaire en circulation n'est que d'environ 120 millions de livres (3 milliards de francs). Supposons que 10 p. c. seulement de crédit soit remboursable en espèces. Il y a donc 600 millions de livres de crédit (i5 milliards de francs) et seulement 120 millions de livres (3 milliards de francs), ou un cinquième de la somme requise, pour les rembourser. Aussi longtemps que le- crédit est inattaqué, tout va bien. Les crédits se liquidant par dès crédits, des prolongations sont données et une petite quantité d'argent sert à faire énormément de besogne en circulant rapidement et en remboursant les crédits périodiquement.
Mais que la confiance du public soit ébranlée, que la crainte
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devienne générale par une cause quelconque, si peu importante soit-elle, telle la simple rumeur qu'une banque est insolvable, et il y a un désir immédiat de remboursement. Au lieu d'accorder des renouvellements, des prolongations,tout créancier insiste pour être remboursé en espèces, La demande, autrefois satisfaite par le crédit, se concentre sur Tor. L'or monte énormément ; une multitude de personnes sont obligées de vendre leurs marchandises à perte. Les prix baissent. L'industrie est paralysée et les comités parlementaires et les congrès sont chargés de faire des enquêtes sur les causes du désastre. On consulte les hommes dont le système est la cause de tout le mal. Avec une savante ignorance, ils proposent des théories telles que a la surproduction », « la spéculation », « l'abus du crédit », etc. On prend leurs théories au sérieux et on agit d'après elles. Le pays rassemble ses forces et, une fois de plus, commence ce travail de Sisyphe, de construire une autre i pyramide gigantesque avec son sommet pour base. Voilà brièvement le tableau synoptique des paniques financières qui affligent le monde périodiquement et qui ont embarrassé les législateurs des deux siècles passés, aussi complètement que la comète d'Haley a troublé les papes Calixte et Pie IL
C'est aux fondations insuffisantes et fausses de l'édifice industriel qu'il faut complètement attribuer ces résultats. Ce n'est pas « la surproduction » ; ce n'est pas « l'excès de la spéculation » ; ce n'est pas « l'abus du crédit » qui sont les causes des paniques; c'est parce que l'or ou la base en espèces (sur laquelle le monopole de la monnaie par les gouvernements et les particuliers a été établi) est trop étroite et trop restreinte pmir construire sur elle les industries du monde. La construction devient trop lourde. Elle est placée dans une position d'équilibre instable par ceux qui contrôlent sa base, et elle s'écroule. Dire qu'il y a une surproduction générale et un excè3 de commerce, c'est dire que les gens ont au delà de leurs besoins et qu'ils travaillent pour leur plaisir.
M. Kitson, en combattant les théories des crises financières, oublie manifestement ici que la critique moderne ne s'est pas bornée à expliquer ces redoutables phénomènes par la rupture d'équilibre de la production et de la consommation, par les excès de la spéculation qui la précipitent, par les abus du
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crédit; aux interprétations proposées non seulement par les hommes d'Etat, mais par des économistes comme J. Garnier, Max Wirth, Ch. Coquelin, il faut ajouter celles qui ont évidemment /le même fondement que Tinterprétation de M. Kitson lui-même. Telle est celle qu*a présentée M. E. de Laveleye lui-même, avec une richesse d'aperçus et de détails que l'œuvre purement théorique de M. Kitson ne pouvait, à la vérité, présenter. Pour de Laveleye (Le Marché monétaire et ses crises), les crises dérivent d'un dérangement de la balance du commerce extérieur, entraînant une exportation de monnaie et répercutant son action sur un marché où l'usage du crédit est considérable, où les engagements à terme sont énormes et où la base monétaire est étroite. La subordination du système complet du crédit moderne à la monnaie métallique concourant avec l'économie croissante de l'instrument monétaire, ce sont là, d'ailleurs, des conceptions de la science moderne, et c'est à M. Mac Leod lui-même qu'appartient cette image que tout notre appareil circulatoire est comme une toupie reposant sur une pointe métallique.
Mais là où les théoriciens des crises, loin de proscrire la monnaie métallique, s'appliquent, pour y porter remède, à en régulariser l'approvisionnement et la distribution, et où l'abolition de la monnaie n'apparaît à leurs yeux que comme une sorte de rêve lointain, M. Kitson poursuit directement et immédiatement une transformation radicale, im équilibre stable, en renversant la pyramide au sommet monétaire.
(c II est encore vrai, dit par exemple M. de Laveleye (Le Marché monétaire, p. 121), qu'on a trouvé un expédient plus simple et plus puissant que la monnaie de; papier, c'est le crédit sous ses formes diverses : promesses, billets à ordre, chèques, lettres de change, warrants, comptes courants -et autres combinaisons du même genre. Si tous les habitants d'un pays se connaissaient, étaient honnêtes et avaient confiance dans leur solvabilité réciproque, on pourrait à la rigueur opérer tous les échanges intérieurs par la simple intervention du crédit, sans monnaie d'aucune sorte. »
Plus loin encore, M. de Laveleye revient sur cette hypothèse d'une monnaie intérieure sans valeur intrinsèque; il admet qu'une monnaie de papier puisse ne pas tomber au-dessous de
sa valeur nominale, maïs il la rejette en invoquant d'autres inconvénients graves, et en soutenant, d'ailleurs, qu'elle ne porterait pas remède aux crises dont les dérangements de la balance du commerce sont la cause ultime.
L'originalité de l'œuvre de M. Kitson est (au moins pour la circulation intérieure d'une nation) qu'il rompt avec toutes les hésitations, qu'il se porte audacieusement à une solution radicale, exactement comme le fit P.-J. Proudhon en 1849, comme le tenta R. Owen en 1834. C'est là précisément le caractère de son livre : poser de nouveau un problème à la solution duquel j'attache moi-même l'un des grands intérêts de ma vie.
Ce sont les besoins du peuple, dit-il, qui sont les causes du commerce, et par la faute du monopole de l'intermédiaire d'échange, ils sont obligés de rendre l'industrie trop lourde et instable. J'ai montré que la monnaie, au point de vue scientifique, est le crédit en circulation, et les crédits qui ne circulent pas, je les ai appelés crédits stables. A présent, le canal de la circulation est encombré de ces formes de crédit, et afin de faciliter l'industrie et le commerce, il est essentiel que les matériaux qui encombrent le canal soient mis en circulation. Comme le sang dans le corps humain, il doit (le crédit) circuler librement et sans obstacles pour conserver le commerce dans des conditions de bonne santé.
L'effet produit par la législation restreignant les émissions monétaires, est d'augmenter la somme de cette catégorie de crédit qui peut être qualifié d'indolent ou de stationnaire. Il circule lentement et avec difiiculté. La demande d'argent étant plus grande que l'ofire, on a naturellement recours à l'intermédiaire des crédits personnels, qui sont essentiellement stationnaires. Par là, le canal de la circulation s'engorge et la circulation se ralentit ou s'arrête entièrement.
La fin qui devrait être cherchée par ceux qui voudraient empêcher une répétition des désastres financiers et monétaires du passé, est d'affranchir la monnaie des contraintes artificielles et onéreuses dont elle est entourée ; de permettre au peuple d'y pourvoir et de satisfaire ses propres besoins par rapport à la monnaie comme pour tout autre chose.
Plus l'offre de la monnaie (au sens scientifique que M. Kitson lui donne) sera abondante, moins on emploiera le système du
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crédit sans base, jusqu'à ce que, avec une offre de monnaie suffisante, ce système disparaisse finalement. La solution n'est pas de faire moins volumineux Tédifice industriel et commercial, mais d'élargir les fondations, de faire la base proportionnée à l'édifice. Pour nous servir de notre première image, nous dôvons mettre la pyramide sur sa base, si nous voulons qu'elle soit solide.
Le commerce ainsi prendra sa véritable position et deviendra imprenable.
Telle est l'analyse fidèle et fréquemment la traduction de cette partie importante du livre de M. Kitson.
M. Kitson en vient alors, par des déductions logiques, à arracher des mains de l'Etat la constitution du système monétaire pour la restituer aux efforts spontanés, aux entreprises contractuelles de la société même, à peu près comme le fit Proudhon, et comme le rêva Herbert Spencer lui-même, dans sa Social Statics.