V. — Les fonctions de TEtat et l'émission
de la monnaie.
La pensée de Herbert Spencer, inscrite il y a près d'un demisiècle dans le passage suivant de la Statique sociale^ domine toute cette partie de l'œuvre de Kitson : « La circulation monétaire et le gouvernement, dit le grand philosophe, ont été associés d'une manière si constante, le contrôle exercé par le législateur sur les systèmes monétaires a été si universel, les citoyens en sont venus à considérer si complètement ce contrôle comme une chose naturelle, que nul ne semble s'enquérir de ce qui résulterait de son abolition. Il n'est même peut-être pas de cas dans lequel la nécessité de l'autorité suprême de l'Etat soit plus généralement acceptée, et il n'en est pas où la négation de cette nécessité puisse causer plus de surprises.
» Que des lois réglant la circulation monétaire ne puissent être établies sans la négation des devoirs de l'Etat, c'est cependant ce qui est évident. Car soit qu'il interdise l'émission, ou rende obligatoire l'acceptation de certains billets et de . cer-
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taines pièces de monnaie en retour d'autres choses, il porte atteinte au droit de réchange; c'est empêcher les hommes d'accomplir des échanges qu'ils eussent autrement accomplis, ou les obliger à accomplir des échanges qu'autrement ils n'eussent point faits. »
Pour dégager le système monétaire de l'étreinte de l'Etat, M. Kitson s'applique à opposer à l'œuvre autoritaire du gouvernement, l'organisation du crédit et de la circulation que la société développe spontanément dans son évolution.
Dans ses considérations sur le crédit, il s'est appliqué, dit-il, à montrer d'abord que la majeure partie des affaires de toutes les nations commerciales est réalisée sur une base de crédit; ensuite, que le crédit circulant constitue la monnaie dans le sens strictement scientifique et remplit ainsi les fonctions de la monnaie. Il s'ensuit donc, qu'en dépit des actes législatifs et des assertions de certains écrivains, que « la loi, la loi seule crée la monnaie », la plus grande partie de la monnaie est créée maintenant par les peuples eux-mêmes, sans l'aide ni la connaissance des gouvernements. En réalité, si les particuliers n'avaient pas le pouvoir de créer du crédit, la somme des transactions commerciales du monde serait réduite à une pure fraction de ce qu'elles sont maintenant. Tandis que c'est un fait positif que le monde commercial crée la plus grande partie de la monnaie courante du monde, sous forme de lettres de change, de traites, de titres de crédit, etc., l'effet de la soumission légale et de l'intervention gouvernementale est de forcer les gens à bâtir le crédit sur une base instable et sans sécurité. La masse entière de la monnaie courante du conmierce repose sur celle du gouvernement; elle est exposée en tout temps à être renversée par tous les éboulements de la base monétaire du gouvernement. Uabolition de la base en espèces n^ abolirait pas les maux de notre pernicieux système monétaire, aussi longtemps que la loi instituerait un certain instrument, monopolisé ou restreint, un étalon légal pour le paiement des dettes. L'idée que les gouvernements doivent nécessairement contrôler la monnaie courante, provient d'une part, d'après Kitson, d'une conception fausse de leurs pouvoirs, de leurs fonctions, et d'autre part de l'idée erronnée mais prédominante que les gouvernements sont plus dignes de confiance que leurs sujets. Il faut
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rendre ici littéralement et avec la plus complète impartialité la pensée de M. Kitson :
La fonction paternelle assignée aux gouvernements que le nationalisme et le socialisme cherchent à conduire à son résultat logique, est celle que les avocats de la monnaie courante gouvernementale invoquent pour soutenir leur prétention. Un tel attribut est cependant complètement en désaccord avec les idées de liberté individuelle et d'expansion naturelle de la société. Le nationalisme et le socialisme mettraient en vigueur un développement artificiel sous forme de serre chaude, au lieu de permettre un développement naturel par l'abolition des restrictions artificielles.
L'expérience montre en second lieu que la moralité des gouvernements n'est jamais supérieure à celle de la majorité de leurs sujets. Même elle est souvent inférieure et de beaucoup.
Les crimes commis par les chefs, les législateurs et les gouvernements dépassent considérablement en nombre, en cruauté et en étendue ceux commis par les particuliers. Kitson trouve étourdissant celui qui, étant familier avec l'histoire de la frappe et de la circulation de la monnaie en Europe ou avec l'histoire financière des Etats-Unis pendant ces cinquante dernières années, peut imaginer que la régie de la circulation monétaire est plus en sûreté dans les mains du gouvernement de ces pays que dans celles du peuple. Les pages de l'histoire regorgent des récits de crimes financiers, et de conspirations de chefs et de législateurs contre le peuple qui a été de tous temps soumis au pillage : « Dans chaque pays du monde, je crois, dit Adam Smith, l'injustice des princes et des Etats abusant de la confiance de leurs sujets, a par degrés diminué la quantité réelle de métal qui, à l'origine, devait se trouver dans leurs pièces. »
« Uas des Romains, dans les derniers siècles de la république, fut réduit à la vingt-quatrième partie de sa valeur originaire et au lieu de peser une livre, en vint à ne plus peser qu'une demi-once. La livre anglaise, le penny ne valent environ qu'un tiers, la livre et le penny écossais environ un trentesixième, et la livre française et son décime un cinquante-sixième de leurs valeurs originelles. Au moyen de ces opérations, les princes et les Etats souverains qui les faisaient, furent capables, en apparence, de payer leurs dettes et de remplir leurs
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engagements avec une quantité d'argent plus petite que celle qui eût, sans cela, été nécessaire. Ce n'était seulement qu'en apparence, car leurs créanciers ont été réellement frustrés d'une part de ce qui leur était dû. Tous les autres débiteurs dans l'Etat eurent le même privilège et purent payer la même somme nominale avec des pièces nouvelles d'un titre inférieur, ou ce qu'ils avaient reçu en prêt à un titre supérieur. »
En parlant de l'abaissement de la frappe anglaise, Mac Leod dit : « La livré (d'argent) était divisée en 240 pièces appelées pence ou denarii, douze de ces pièces s'appelaient un shelling ou solidus, et par conséquent, vingt shellings ou solidi pesaient une livre d'argent en lingot...
Les souverains de ces diverses contrées furent fréquemment à court d'argent pour continuer leurs extravagances variées. Comme ils ne pouvaient augmenter la quantité de métal, ils adoptèrent le plan frauduleux de partager subrepticement le lingot d'une livre en un plus grand nombre de pièces, mais ils les appelèrent toujours du même nom. Toujours pour les mêmes raisons, ils falsifièrent les pièces à diverses époques en leur laissant les mêmes noms. Comme cela, la quantité de métal était diminuée dans chaque penny... Edouard 1^^ commença cette mauvaise habitude en i3oo et frappa 243 pence avec une livre de métal; en 1344, Edouard III tira 266 pence d'une livre de métal; en 1412, Henry frappa la livre en 36o pence et cela monta ainsi jusqu'à Elisabeth qui, en 1601, porta la livre de métal à 744 pence.
En Ecosse, cette dépréciation de la frappe fut encore plus étendue, pendant qu'en France et en Italie la dépréciation allait deux fois plus loin qu'en Ecosse. L'abus du monopole de la monnaie n'a pas été limité aux rois ou aux formes monarchiques de gouvernement. Nous avons plusieurs exemples dans l'histoire des Etats-Unis, avant et depuis la guerre, où les gouvernements des Etats et de la nation trafiquaient frauduleusement et faussement de la monnaie courante du peuple. Sous la protection de lois spéciales, les banques eurent l'autorisation d'émettre de la monnaie, et, après plusieurs années d'opérations plus ou moins heureuses, elles furent supprimées par le même pouvoir qui leur avait donné leur droit à l'existence; telles furent les banques libres de TOhio, qui furent organisées par la
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loi de i85i et furent supprimées graduellement par une taxation excessive. Nous avons aussi l'exemple de nombreuses banques d'Etat, dans tout le pays, qui furent supprimées par la taxe fédérale de lo p. c.
Les lois de répudiation du Mississipi et de la Virginie prouvent à l'évidence la friponnerie que les formes républicaines de gouvernement sont capables de pratiquer en commun avec les princes et les souverains ; à l'égard de la monnaie émise durant la guerre, sotis la clause d^exception, nous avons un exemple d'un gouvernement forçant les citoyens à prendre une monnaie qu'il a lui-même déshonorée ; et dans l'histoire de la législation républicaine qui aboutit à la démonétisation de l'argent et à la contraction de la circulation (currency) depuis la guerre, nous enregistrons d'aussi graves conspirations contre le bien-être et le bonheur du peuple américain, que celles des Stuart contre le peuple anglais, crimes auxquels la Banque d'Angleterre doit son origine.
Tout ce qu'on allègue contre la convenance de permettre à des individus ou à des institutions privées d'émettre de la monnaie, peut être allégué avec une force égale contre les gouvernements. L'histoire ne réussit pas à prouver que les derniers soient moins responsables de malhonnêteté que les individus.
A part le manque de confiance que méritent les chefs d'Etat, une raison encore plus forte pour ne pas leur permettre de monopoUser l'émission de la monnaie, est que la nature particulière de la monnaie nécessite un Etat entièrement libre de monopole ou d'influences de monopoles. Une monnaie courante restreinte sigftifie un commerce restreint; un commerce restreint signifie une production restreinte, et cette dernière signifie la pau^ vreté, la misère, la maladie et la mort.
La seule existence d'un corps constitué qui a le pouvoir de régler le mécanisme de l'échange est en elle-même une menace pour le commerce. Gouverner le mécanisme de l'échange c'est régler toutes les affaires, le commerce et l'industrie d'un pays; et il est impossible que le peuple puisse se sentir aussi sain et sauf dans ses opérations commerciales, ensachant qu'un homme ou un corps constitué ont le pouvoir de causer une panique par le simple exercice de leur autorité, que si ce pouvoir n'existait
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pas. Une nation dont la circulation (currency) est contrôlée par les législateurs est comme une ville qui serait bâtie dans le voisinage d'un volcan. Ses habitants ne savent jamais à quelle époque ils peuvent être ensevelis dans les ruines.
On trouve cependant une objection irréfutable au contrôle gouvernemental de la monnaie, en considérant la fonction de la monnaie comme dénominateur commun des valeurs.
En traitant ce sujet dans les chapitres sur les prix et sur le crédit, M. Kitson s'est appliqué en effet à démontrer la nécessité de soustraire la monnaie aux fluctuations de valeur et de la baser sur une unité invariable de pouvoir d'achat; il a dénoncé les maux qui accompagnent une base en espèces et un dénominateur commun des valeurs soumis, suivant son expression, aux manipulateurs des espèces. Ce n'est pas tout; la circulation monétaire quelle que puisse être sa base, est toujours exposée aux mêmes maux si elle est régie par le gouvernement. Une telle monnaie serait toujours soumise aux manipulations des spéculateurs et des politiciens, comme à présent. L'observance de la doctrine du laisser faire serait par conséquent, d'après Kitson, aussi obligatoire de la part des gouvernants à l'égard de la monnaie, qu'à l'égard du commerce. La pensée de Kitson se développe manifestement ici sous l'influence de la Social Statics de Herbert Spencer, et de la Banque d'Echange de Proudhon.
L'émission de la monnaie dépendrait tout à fait, dans cette hypothèse décisive, des nécessités des affaires et en découlerait spontanément.
Il n'y a pas un individu, ni un corps d'individus qui puissent déterminer a priori la somme de monnaie qu'un peuple commerçant requerra pour une durée déterminée.
Déterminer cela, ce serait déterminer combien de transactions auront lieu. Laissée libre d'agir, en l'absence de toute contrainte légale, chaque société arrangerait son système monétaire d'une façon satisfaisante pour elle-même. Qu'un système général s'établisse rapidement à travers le pays, n'est pas douteux pour celui qui a assisté à l'évolution et aux combinaisons des organisations industrielles durant ces quelques dernières années. Voyez, par exemple, l'unification et la centralisation des systèmes télégraphiques, des compagnies de trâns^
port, des compagnies de chemins de fer et de bateaux à vapeur, de maisons de banque de dégagement^ etc. En effet, on peut dire hardiment que si tous les gouvernements du monde voulaient abroger les lois actuelles sur l'émission de la monnaie, avant que peu d'années se fussent écoulées nous verrions l'introduction d'une monnaie courante univer.selle ; la monnaie circulerait partout où un intermédiaire d'échange serait nécessaire.
La différence existant entre un système monétaire établi par la loi et un autre dépourvu d'autorité gouvernementale est, que dans le premier cas, le commerce est forcé de s'adapter au système, tandis que dans l'autre cas, le système est destiné à aider le cornmerce.
Les systèmes monétaires devraient être une extension naturelle du commerce. Ce qui détermina la naissance du crédit et lui fit remplir les fonctions de la monnaie montre comment la monnaie, dans une société affranchie de l'intervention gouvernementale, devrait être organisée.
En fait, nous pouvons dire que dans des conditions de liberté, la monnaie et le crédit deviendraient synonymes.
Au lieu, cependant, de s'édifier sur une base étroite et instable, le crédit se socialiserait et supporterait seul et volontairement le poids de la société tout entière. L'intérêt personnel engagerait les hommes à s'unir dans un système de coopération, si bien que l'intérêt de chacun deviendrait l'intérêt de tous. Le crédit serait basé sur la capacité productive de toute la société. Au lieu d'une simple base-marchandise, d'une basenuméraire — c'est sur la large base de la richesse entière de la société que serait édifié le crédit, et il serait remboursable en toute espèce de marchandises.
Considérons un instant les effets d'une circulation gouvernementale monopolisée. En circulant, comme cela se fait invariablement, par le canal des institutions favorisées, la partie industrielle de la société est forcée de composer avec ceux qui régissent les institutions financières. La loi de l'intérêt personnel conduit inévitablement une classe de la société à regarder l'autre comme sa proie naturelle. Pour celui qui fait commerce d'argent, le monde industriel se présente comme étant son champ de récolte. Pour le marchand, le banquier
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semble un mal nécessaire. I^a société est ainsi divisée et une classe fait la guerre à l'autre.
Une condition qui deviendrait une coopération avec des institutions libres, devient un état de guerre. Les infortunes d'une partie de la société font la fortune de l'autre.
Les mauvais vents de l'adversité en soufflant sur les masses envoient le bien sur les classes privilégiées.
Les paniques monétaires sont des époques de riches moissons pour les marchands d'argent. Tels sont les résultats inévitables de la circulation monopolisée. Peu de gens contesteront que cela doive être ainsi. Cette situation est contraire à la raison, inique, et produit la grande quantité de misère dont la société est toujours affligée.
Dans des conditions de liberté, la société formerait une association de travailleurs coopérant avec la nature pour la production des richesses. Au lieu de favoriser une guerre industrielle, la société s'unirait pour combattre ce que Mac CuUoch appelle « la parcimonie de la nature ».
Les nations ont depuis longtemps reconnu le dommage qu'engendre le monopole des marchandises, et elles ont cherché à prévenir de tels maux par l'édiction de lois prohibant la formation des trusts ou coalitions, combinaisons.
Des écrivains et des politiciens ont conspiré contre la société en essayant de monopoliser le blé, le cuivre, le sucre et diverses autres marchandises. Mais le monopole de l'argent, l'intermédiaire de l'échange, est étrangement regardé comme essentiel au bien-être de la société ; et cependant, le monopole de l'argent est non seulement le monopole d^une marchandise mais de toutes. « Vous prenez ma maison quand vous prenez l'appui qui la soutient. Vous prenez ma vie quand vous prenez les moyens qui me font vivre. »
Un fait ne peut pas être négligé dans cette discussion.
Il n'est pas possible d'inventer un système monétaire qui agisse efficacement dans une société dont tous les membres seraient uniformément malhonnêtes.
M. Kitson ne croit pas à l'action moralisatrice des gouvernements; il croit, au contraire, que leur immixtion intempestive peut exercer une influence désastreuse sur les mœurs.
« La loi, dit Thoreau, cité par lui, ne rend jamais les
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hommes un iota plus justes, mais son respect imposé peut même faire des citoyens les mieux disposés les agents de l'injustice même. »
Tandis qu'aucun système législatif ne peut faire un peuple honnête, il peut conduire et il en conduit plusieurs à agir malhonnêtement. Prenez pour exemple les lois sur les douanes. Il est légion, le nombre de crimes dont ces lois protectrices des nations sont directement responsables. La contrebande nommée crime, qui per se ne viole aucun code d'éthique rationnelle ou religieuse, est une pure création de ces lois ; tandis que le parjure est fait par un nombre énorme de voyageurs, afin d'éviter le payement de ce que la majorité d'entre eux sent instinctivement être une injustice.
En traitant l'aspect moral de la question monétaire, Herbert Spencer dit : « Les arrangements monétaires d'une société dépendent définitivement, comme la plupart de ses arrangements, de la moralité de ses membres.
» Chez un peuple complètement malhonnête, chaque transaction commerciale doit être effectuée en pièces de monnaie ou en marchandises ; car des promesses de payer ne peuvent circuler là où, par hypothèse, il n'y a guère de probabilité qu'elles soient remboursées. Au contraire, chez un peuple parfaitement honnête, le papier seul formera la monnaie circulante; chacun constatant que personne n'émet plus de promesses que son actif ne peut en couvrir, il n'y aura plus aucune hésitation à recevoir des promesses assurées de leur remboursement, et la monnaie métallique deviendra inutile. Donc, manifestement, durant un état intermédiaire où les hommes ne sont ni complètement malhonnêtes, ni complètement honnêtes, une circulation mixte existera, et le rapport entre le papier et le numéraire variera avec le degré de confiance que les individus peuvent avoir entre eux. Là, il semble qu'on ne puisse éviter cette conclusion. Plus la fraude régnera, plus grand sera le nombre des transactions dans lesquelles le vendeur ne livrera ses marchandises que contre leur équivalent en valeur intrinsèque ; dans ce cas, plus grand sera le nombre de transactions où le numéraire est demandé, plus grande sera la prépondérance de la monnaie courante métallique. D'autre part, plus les hommes se jugeront les uns leè autres dignes de confiance, plus ils accepteront
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fréquemment les billets, les lettres de change, les chèques en payement ; plus les cas où Ton se servira de Tor et de l'argent seront rares, moins il y aura de ces métaux en circulation.
» Ainsi, une monnaie courante se règle elle-même quand on la laisse libre; les lois ne peuvent améliorer ses arrangements, mais elles peuvent les troubler et le font continuellement. Que l'Etat puisse contraindre quiconque a fait une promesse de payer à tenir son engagement, c'est là simplement administrer la justice ; c'est sa fonction normale. Mais faire davantage, — restreindre par exemple l'émission, — n'est pas moins préjudiciable qu'injuste. Car limiter le papier en circulation à une somme moindre que celle qu'il atteindrait naturellement, c'est exiger inévitablement une augmentation correspondante de numéraire ; et comme les pièces de monnaie forment un capital immobilisé, qui ne produit pas d'intérêt pour la nation, son augmentation inutile est l'équivalent d'une taxe additionnelle, égale à l'intérêt additionnel perdu.
» De plus, même sous ce régime de restriction, les hommes dépendent surtout de leur bonne foi mutuelle et de leur intérêt personnel éclairé; même maintenant la plus grande partie de notre circulation en papier est complètement dépourvue de garantie. Sur les lettres de change en circulation qui représentent un passif trois fois aussi considérable que le montant des billets de banque émis, aucun contrôle n'est exercé. Il n'existe pas de sécurité spéciale pour le payement de ces lettres de change et leur multiplication est sans aucune limite, sauf cette limite naturelle mentionnée plus haut : le crédit que les hommes trouvent bon de s'accorder mutuellement. Nous avons d'ailleurs acquis une expérience complète sur ce point. En Angleterre, les opérations de banque ont été perpétuellement réglementées, tontôt en privilégiant la Banque d'Angleterre, tantôt en limitant le nombre des banquiers ou leur sphère d'action, et tantôt en restreignant l'é^mission; nous ne sommes jamais restés plusieurs années sans quelque nouvelle loi, quelque nouvelle règle dictée par la fantaisie et la théorie à la mode à certaines époques. Et pendant que par une constante intervention nous avons empêché l'opinion publique et l'expérience des banquiers eux-mêmes d'adapter et de régler leurs affaires au mieux de leurs intérêts, il a existé en Ecosse
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pendant près de deux siècles, un système complètement dépourvu de réglementation, une circulation complètement libre. Et quels ont été les résultats comparatifs? L'Ecosse en a l'avantage, et par la sécurité et par Téconomie. Le profit en sécurité est prouvé par le fait que la proportion des faillites de banques en Ecosse a été bien moindre qu'en Angleterre. Quoique légalement il n'ait jamais été défendu à personne en Ecosse d'émettre des billets, cependant en pratique il a toujours été impossible d'obtenir la circulation pour n'importe quel papier défectueux ou hasardeux. Et ainsi la garantie naturelle dans un cas a été plus efficace que la garantie législative dans un autre. Le profit en économie est prouvé par le fait que l'Ecosse a fait ses affaires avec une circulation de £ 5o, 000,000 à £ 60,000,000; ou, en accordant la différence de population^ l'Angleterre a eu besoin d'une circulation trois fois plus grande qu'en Ecosse. » Tel est encore le langage de H. Spencer l'un l'un des inspirateurs de M. Kitson.
Une question de grande importance dans l'hypothèse d'une transformation de système monétaire, est celle du rachat de la monnaie métallique. La monnaie, comme nous l'avons vu précédemment, représente une dette, et celle-ci doit être payée tôt ou tard. Si la base en espèces était abolie, comment la monnaie serait-elle remboursée? Laissons parler M. Kitson :
J'ai déjà exposé que la monnaie serait remboursable, non par une marchandise, mais par toutes. Puisque la monnaie est le titre d'une dette, la nature et les fonctions d'une marchandise doivent être celle d'une autre. Les dettes, ce sont des obligations de payer en marchandises ou en services. Et maintenant les dettes proviennent de toute transaction concevable comprenant toute espèce de marchandise.
Quand cependant, il est convenu que le payement sera fait en monnaie, c'est avec le dessein de permettre au créancier d'acquérir suivant son désir n'importe quelle marchandise, au lieu d'une marchandise spéciale ; donc quoiqu'il soit stipulé que le payement sera fait en espèces, c'est avec l'intention immédiate ou définitive pour l'acheteur d'acquérir telle marchandise qu'il lui plaira. Considérée donc au point de vue fonctionnel^ la monnaie signifie payement en toutes marchandises. En d'autres termes, elle représente le pouvoir d'achat général, et
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son remboursement définitif en toute marchandise même quand pour y arriver elle doit passer par la porte étroite et dorée des espèces.
Le désir d'échanger les marchandises avec Tor est dû invariablement au fait que For lui-même peut s'échanger contre n'importe quelle marchandise désirée. La différence entre la monnaie convertible en espèces et celle qui est remboursable en marchandises, c'est que la dernière épargne une phase du processus, qu'elle est de beaucoup plus économique. Elle atteint ses résultats per saltunt. Dans le cas des espèces, la monnaie est d'abord remboursable en espèces et celles-ci le sont en d'autres marchandises. Le résultat final, autant qu'il se rapporte aux objets recherchés, est identique dans les deux cas. L'usage des espèces est donc tout à fait inutile.
Qu'est-ce donc qui est nécessaire pour constituer un système monétaire sûr? Siynplement l'assurance que le possesseur de la monnaie peut, quand il le juge favorable, acquérir la marchandise quHl désire, aussi loin que s'étend le pouvoir d'achat de la monnaie.
C'est tout ce que n'importe quel système peut faire, et c'est tout ce que le système des espèces accomplit.
Maintenant, puisque les dettes sont contractées en toutes marchandises, leur payement se fera également en toutes marchandises. Il s'ensuit donc que toutes les marchandises seraient monétisables.
Il n'y a pas de raison équitable pour que l'on offre ce privilège au possesseur de l'or et de l'argent plus qu'à ceux du cuivre, du fer, de la houille, du blé, de l'huile ou de n'importe quelle marchandise.
On peut alléguer, cependant, que puisque les banquiers prêtent de l'argent sur des gages en marchandises, sans se préoccuper de leur nature, toutes les marchandises sont monétisables dès à présent. Quoique cela soit vrai en un sens, l'offre restreinte actuelle de la monnaie donne aux banquiers le choix des marchandises sur lesquelles ils veulent prêter. Cela les autorise, de plus, à exiger des garanties exagérées, et même à demander des intérêts pour le prêt. Et finalement, le coût de cette transformation des marchandises en monnaie est si exorbitant, que peu de gens y ont recours et qu'ils n'y recourent que contraints et forcés.
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Une autre objection qui sera soulevée, c'est que si la monnaie est émise également en représentation de n'importe quelle marchandise, sa valeur sera dépréciée. Cet argument invoqué par les partisans de la base métallique, prouve évidemment, répond M. Kitson, leur erreur sur la véritable nature et les fonctions de la monnaie.
Dans le chapitre sur l'offre et la demande de la monnaie, on a montré, dit-il, que la monnaie ne peut remplir ses fonctions scientifiquement que lorsque l'offre est en excès sur la demande, afin qu'elle soit, per se, de nulle valeur. En d'autres termes, la solution de la question monétaire doit être réclamée aujourd'hui de l'intermédiaire appelé monnaie à bon marché. Pour un grand nombre de personnes, exposer que la monnaie serait sans valeur paraît un paradoxe.
M. Kitson donne une nouvelle explication de sa thèse. La monnaie de papier, remboursable en espèces, peut être regardée à deux points de vue. Premièrement comme monnaie. A cause de la demande de monnaie comme intermédiaire des échanges et de son offre limitée, les hommes payeront intérêt pour son usage, indépendamment de la considération du métal qu'elle représente. Dans ce sens, elle a une valeur per se. Secondement comme représentant tous ces lingots. Ce sont ces derniers qui ont la valeur et non pas le papier. Le papier est uniquement représentatif de valeur; car dire que le papier a une valeur /^r se, c'est dire qu'une chose peut avoir deux fois sa propre valeur.
Comme représentant des marchandises, la monnaie de papier a une valeur qui n'existe qu'aussi longtemps que ce papier porte en lui le droit d'acquérir ce qu'il représente. Nous avons donc dans la monnaie de papier, émise sur la base espèces et remboursable par elles, cette chose qui semble être une et matérielle et qui est double en réalité ; possédant un corps et une âme, elle a deux prix distincts, l'un pour son corps et l'autre pour son âme. Elle a son prix comme monnaie et son prix comme marchandise, ou comme lingot,
M. Kitson soutient donc que c'est dans le premier sens que la monnaie serait saiis valeur propre. C'est entièrement à cause d'une offre restreinte que le papier-monnaie inconvertible peut devenir artificiellement une valeur. La monnaie doit nécessairement représenter les marchandises, puisqu'elle représente
les dettes ou les créances ; mais comme simple intermédiaire d'échange, comme moyen de faciliter le commerce, elle doit être sans limitation dans son émission et conséquemment sans nulle valeur. Si Ton permettait de monétiser toutes les marchandises, ce qui en résulterait inévitablement ce serait la liberté de la monnaie ; car représentant des marchandises, elle serait naturellement remboursable en marchandises et circulerait librement. Avec un pareil système, il n'y aurait personne qui, ayant des marchandises, pût être empêché d'obtenir de la monnaie. L'intérêt, par conséquent, mourrait de mort naturelle, car personne ne payerait pour ce qui serait à la portée de tous. Le résultat est donc décisif. La monnaie avec une base scientifique signifie V abolition de l'intérêt. La science tend infailliblement à ce but. C'est en ce point que M. Kitson rattache la pensée de Proudhon à celle de Spencer. Du monopole et de la réglementation gouvernementale de la monnaie découle l'intérêt de l'argent; de leur abolition, il va avec Proudhon à l'égal échange et à l'abolition de l'intérêt, au crédit au prix de revient.
La question de l'émission de la monnaie peut donc être brièvemsnt résumée comme suit d'après M. Kitson :
La nature et les fonctions de la monnaie exigent que sa création et son remboursement soient gouverms seulement par le phénomène qui produit le besoin de l'instrument monétaire, à savoir V échange. Et puisque les échanges proviennent des besoins et des caprices de l'humanité, le nombre et rétendue de ces échanges qui auront lieu dans une période future sont au delà du pouvoir de prévision de l'intelligence humaine ; il en est de même de la somme de monnaie nécessaire pour faciliter de tels échanges.
La condition fondamentale essentielle à l'accroissement du commerce et à la production de la richesse dans une nation, c'est la liberté. Et afin que le commerce ne soit pas entravé, les moyens d'effectuer les échanges ne doivent pas être entravés non plus. L'intermédiaire des échanges doit donc être nécessairement affranchi à la fois du contrôle des gouvernements et de celui des individus.
Puisque les gouverneijients ne peuvent déterminer les besoins commerciaux des citoyens qu'ils gouvernent, leur intervention dans le commerce, ou dans son intermédiaire, ne peut manquer de créer des troubles et de produire des injustices.
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La réglementation gouvernementale dans l'émission de la monnaie courante signifie une circulation restreinte. Une monnaie courante restreinte est la parente de l'intérêt, une menace pour le commerce, un frein appliqué aux rouages de rindiistrie, un empêchement à la production de la richesse, un instrument d'oppression, la source de la misère, de la maladie et de la mort. Les gouvernements ne peuvent exercer la fonction de contrôler la monnaie sans violer la seule fonction par laquelle leur droit à l'existence est généralement reconnu, à savoir : Y administration de la justice. L'émission de la monnaie doit être libre, afin que l'industrie et le commerce le soient ; et le commerce doit être libre afin que le peuple le soit. La liberté de vivre nécessite la liberté de maintenir les conditions de la vie, et celle-ci implique la liberté de l'échange.
Rejeter là monnaie libre, c'est donc rejeter la liberté de vivre.