L'ÉTALON DE VALEUR
Après la définition précédente de la valeur, le lecteur sera en défaut de comprendre le sens de l'expression « étalon de valeur ». La valeur étant une relation entre deux pouvoirs ou quantités exprimées par un rapport entre deux nombres, quelle connexité possible peut-il y avoir entre les mots ce étalon » et « rapport » ? Quel sens y a-t-il dans l'expression « étalon de rapport »? Voyons d'abord ce qui est ordinairement entendu par ce terme. Le professeur Jevons dit : « Il est essentiel, tout d'abord, de décider clairement ce que nous entendons par une unité étalon de valeur. Cela doit consister en une quantité fixe de quelque substance concrète, définie par rapport aux unités de poids et d'étendue. » Macleod dit aussi : a Les économistes qui réclament un étalon de valeur invariable ne peuvent découvrir, ni se fixer sur aucune marchandise particulière qui serve de terme de comparaison de la valeur des autres objets dans tous les pays et à toutes les époques. »
Edouard Atkinson, dans un récent article intitulé : « L'unité de valeur en tout commerce », dit : c< La plus haute loi du commerce, enracinée profondément dans la nature humaine, a établi l'or, l'or seulement, comme unité ou étalon de valeur. » Et ensuite : « Il y a une imité de valeur. Elle existe sans égard à la législation, aux traités ou à Tagrément. C'est l'or. Le système monétaire de tout état commercial doit être réglé sur cet étalon de valeur. Un poids donné d'or est l'étalon de valeur partout, etc. » L'étalon admis comme unité de valeur dans ce pays est un certain poids, c'est-à-dire 23.21997 grains d'or contenus dans un dollar. Un étalon de valeur, ainsi compris et défini, est donc essentiellement une substance matérielle. Maintenant nous avons déjà vu que la valeur est une relation entre deux pouvoirs ou un rapport entre deux nombres, et est par
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conséquent immatérielle. Nous avons aussi vu que la valeur n'est pas la propriété de quelque chose. Comment donc « une quantité déterminée de quelque substance concrète » peut-elle être un étalon ou une mesure de l'immatériel? Le professeur Bowen remarque très judicieusement « qu'une mesure doit être homogène avec la chose mesurée ». Pour être conséquent avec sa défense de l'étalon de valeur, il est forcé d'admettre que la valeur est une propriété naturelle des choses. Il dit : a Comme ce qui mesure la longueur et la capacité, ainsi ce qui mesure la valeur doit avoir de la valeur en soi, ou une valeur intrinsèque. » Il doit s'ensuivre, comme la nuit succède au jour, que puisque la valeur est « une relation accidentelle entre deux choses », et n'est pas la propriété d'une chose, une chose particulière ne peut être un étalon de valeur. Une différence doit être notée ici entre les expressions « étalon » et « mesure ». Elles sont fréquemment employées comme s)monymes. Un étalon est quelque chose de fixe, d'invariable, établi par les lois ou les coutumes. Un étalon de mesure est nécessairement une mesure, mais une mesure n'est pas nécessairement un étalon. Il peut y avoir plusieurs mesures, mais il ne peut y avoir qu'un étaloa.
Plusieurs écrivains reconnaissent l'impossibilité de l'existence d'un étalon de la valeur, mais reconnaissent l'existence de la mesure de la valeur. Macleod dit ainsi : « Quoiqu'un étalon de la valeur soit impossible par la vraie nature des choses, il peut y avoir une mesure des valeurs. »
Ce qui a été dit relativement à l'absurdité du terme « étalon de la valeur » s'applique avec une force égale contre une « mesure » de la valeur, si par mesiu"e on entend « une quantité fixe d^une certaine substance concrète ». L'or n'est pas plus une mesure des valeurs qu'il n'est un étalon des valeurs. L'or n'est pas homogène avec ce qu'il est sensé mesurer. U unité de poids de Vor peut mesurer d* autres quantités d^or, mais il ne peut mesurer le fer, ou l'argent^ ou le blé, ou aucune autre denrée. De plus, le professeur Jevons expose que la valeur de l'or tomba de 46 p. c. entre 1789 et 1809; que de 1809 à 1849 elle monta à 145 p. c, tandis qu'entre 1849 et 1874 ^^^ baissa de nouveau au moins de 20 p. c.
Parler d'un étalon, sujet à tant de fluctuations, est le comble
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de Tabsurdité. « Cette objection est si palpable, écrit Francis-A. Walker, que plusieurs écrivains qui adhèrent encore au terme mesure de la valeur, abandonnent celui de étalon de la valeur, »
Et il dit encore : « La valeur est une relation et par conséquent ne peut être mesurée, mais seulement exprimée ou exposée. »
Macleod dit : « Il est aussi bien d'expliquer ce que ces économistes veulent dire en cherchant un étalon invariable de la valeur. Si nous avions un yard anglais et quelques autres mesures étrangères de longueur devant nous, nous pourrions à la fois percevoir la différence entre elles ; et si Ton nous parlait du mesurage de bâtiments étrangers, cependant éloignés comme époque et comme pays, nous pourrions, par un très simple calcul, les réduire à l'étalon anglais de mesurage et les comparer avec les dimensions de nos propres constructions. Ces économistes qui ont besoin d'un étalon invariable de la valeur, manquent d'une simple marchandise quelconque, par laquelle ils puissent comparer la valeur des autres choses dans tous les pays et à toutes les époques.
» Mais la moindre réflexion montrera qu'un tel étalon est absolument impossible par la nature même des choses... Si une quantité d'or était placée à côté d'un nombre d'autres choses, il n'y a pas de sens humain qui pourrait discerner quelle pourrait être leur valeur. Et les changements les plus violents dans leurs valeurs pourraient se produire sur le marché sans qu'il y ait aucun signe visible d'une telle chose.
» Les valeurs ne sont pas perceptibles par une démonstration oculaire, mais elles doivent être déclarées par les communications entre les esprits. De plus, il n'est pas possible de préciser les difiereiites valeurs des différentes quantités d'or obtenues à des époques et dans des pays différents...
» Le seul critérium de la valeur est un échange, et à moins que nous ne puissions effectuer un échange, il ne peut y avoir aucune valeur. Comment pouvons-nous échanger une once d'or en l'année i88 de l'ère chrétienne avec une once en l'année i588, ou avec une autre en l'an 1888? »
Bailey dit aussi : « La valeur est une relation entre des marchandises contemporaines, parce que celles-là seulement sont admises à l'échange l'une avec l'autre \ et si nous comparons la
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valeur d'une denrée à un moment avec sa valeur à un autre moment, c'est seulement une comparaison avec la relation qui existe à ces différents moments avec quelque autre marchandise. Ce n'est pas une comparaison de quelque qualité intrinsèque, à une époque avec la même qualité à une autre époque, mais une comparaison de rapports, ou une comparaison des quantités relatives dans lesquelles les denrées s'échangent entre elles à deux époques différentes... Il est impossible, pour un rapport direct de valeur, d'exister entre A en loo et A en 1800, justement comme il est impossible, pour un rapport de distance, d'exister entre le soleil à la première période et le soleil à une dernière période. »
Macleod observe plus loin : a Un étalon de valeur invariable est en lui-même absolument impossible par la vraie nature des choses, parce que la valeur est un rapport, et qu'une simple quantité ne peut être la mesure d'un rapport. Une mesure de longueur ou de capacité est une simple quantité et mesure d'autres simples quantités, telles que différentes longueurs ou capacités. Mais la valeur est un rapport, et il est impossible, par la nature des choses, qu'une simple quantité puisse mesurer un rapport. Il est impossible de dire que a : b :: x. Il est manifestement absurde de dire 4 : 5 :: 8 : sans dire comme 8 est à quoi, justement comme il est absurde de dire qu'un cheval galope à raison de vingt milles sans dire en quel temps.
Mais on peut faire la question : « Comment expliquez-vous l'universelle créance donnée à ce qui est dénommé par le terme étalon de la valeur? Macleod pense que la réponse doit être trouvée dans la cause qui donna heu à l'usage de ce malencontreux terme « valeur intrinsèque », c'est-à-dire une croyance que la valeur est une propriété ou une qualité des marchandises. Elle est due, dit-il, à l'acceptation générale de la doctrine erronée que le travail est la cause de la valeur, et que la valeur d'un objet est par conséquent la quantité de travail quHl renferme ou appliquée à l'obtenir. A citer une fois déplus : « Que c'est principalement à Smith et à Ricardo qu'est due cette malheureuse confusion des idées, entre la valeur considérée comme une quantité de marchandise qu'une autre marchandise peut acheter et la quantité de travail comme incorporée dans la marchandise elle-même, confusion qui non seulement a
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conduit vers cette expression erronée « valeur intrinsèque », source d'un désordre sans fin en économie, mais encore à la recherche de quelque chose que la plus légère réflexion aurait montrée impossible dans la vraie nature des choses, c'està-dire un étalon invariable de la valeur. »
^ Une marchandise, quand elle est considérée seule et à part de . toutes les autres, ne donne aucune idée de valeur, et aucune conception de valeur ne se présente avant qu^elle ne soit mise en rapport avec une autre marchandise; justement com^ne un point dans l'espace ne peut exprimer aucune idée de distance à moins qu'un second point ne soit pris. Et justement cofnme la distance est exprimée entre deux points, de même la valeur est exprimée par le rapport entre deux marchandises. Placer sous clef à Washington ou à Londres une quantité ou un poids donné d'une certaine denrée et déclarer cela comme étant un étalon de valeur, c'est comme si l'on marquait un point sur le papier en déclarant que c'est rétalon unité de longueur. Deux points déterminent l'unité de longueur, c'est-à-dire les deux extrémités d'une certaine tige ou yard, ef si Ton doit trouver un sens quelconque à l'expression « étalon de la valeur », il ne peut être exprimé que par deux quantités. L'or peut, dans un certain sens, être appelé étalon des marchandises (i. e.), une marchandise à laquelle les autres sont comparées, justement comme un point sur la surface terrestre peut être dénommé un étalon d'une position d'où Ton mesurerait des distances. Maintenant, puisqu'il peut en réalité y avoir une telle chose qu'un étalon de la valeur, et puisqu'une relation existe entre les denrées, cette question se pose : de quelle façon se montre, se définit et s'exprime cette relation? J'ai dit que les arguments employés à prouver l'absurdité « d'un étalon de la valeur », s'appliquent avec une force égale à l'expression « mesure de la valeur », si par mesure on entend « une quantité fixe d'une certaine substance concrète ». Aucune substance ne peut « mesurer » les valeurs. Le fait que nous comparons toutes les denrées à l'or, ne le constitue pas comme une « mesure » des valeurs, pas plus que si tous les yards de bois étaient faits en ébène, Tébène ne deviendrait une mesure de longueur. Voyons cette question de près. Les marchandises se présentent elles-mêmes à nous sous deux aspects — de qualité et de quantité. La première distinction
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entre les marchandises est une distinction de qualités, telle que la matière dentelles sont composées, fer, bois, blé, or, etc.; ou leurs tailles ou formes, telles que tables et chaises; ou leurs propriétés physiques, telles que verre, sucre, sel, etc.
Ce sont ces propriétés variées que possèdent les marchandises qui les rendent utiles à Thumanité et servent à créer dans Tesprit des hommes le désir de les posséder. Il est physiquement impossible de dénommer par des termes les propriétés des choses. Jusqu'à présent on n'a pas découvert un dénominateur commun pour les qualités physiques des choses. Quelle que puisse être la relation entre les marchandises, il est impossible de l'exprimer en termes de qualités. L'or est un terme qualitatif désignant une certaine substance possédant certains traits caractéristiques. Aucune relation de marchandises non similaires ne peut, par conséquent, être exprimée en terme d'or (en fonction de l'or). Les valeurs étant des relations ou des rapports, ne peuvent être exprimées par aucune substance. Mais les marchandises sont aussi des quantités définies de choses, et c'est de ces quantités que traite la science de l'Economique (économies). Elle traite des lois qui gouvernent les rapports des quantités échangeables et n'a rien à voir avec les qualités des choses. Celles-ci forment la matière d'une étude séparée et spéciale entièrement à part de TEconomique.
Maintenant, tandis qu'aucun sens ne peut être attaché à une expression telle que l'argent = l'or, en assignant des quantités définies à chaque terme, l'équation devient parfaitement intelligible, ainsi : 20 onces d'argent = i once d'or. La relation de valeur est exprimée par les nombres 20 et i, ainsi une once d'or est à une once d'argent comme 20 est à i. Ou encore, considérez l'expression : i5 boisseaux de blé = 2 yards de soie. La relation de valeur est exprimée par les nombres i5 et 2, ainsi un boisseau de blé est à un yard de soie comme 2 est à i5. La seule forme d^ expression pour le rapport entre les marchandises est celle de deux nombres ou plus, représentant des quantités échangeables dans les termes de leurs unités respectives. Qu'il soit observé que chaque denrée est désignée par trois termes : 1° les substances, comme le blé, la soie; 2° les unités de quantité, comme boisseau et yard ; 3° les nombres de telles unités, comme i5, 2. Le seul terme commun aux deux est celui de
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nombre. Aucun rapport n'est exprimable dans les termes de substance, blé ou soie, ou dans des unités de mesure aussi dissemblables que des boisseaux, des yards. Donc, le seul langage par lequel les marchandises puissent exprimer leur relation sociale, est celui des nombres. Supposons, par exemple, que les denrées suivantes soient échangées dans ces proportions :
5 livres de beurre = 3 boisseaux de blé; i habit s= I2 boisseaux de blé; 2 paires de souliers = i habit; 3 1/2 gallons de whiskey (eau-de-vie de grain) = i paire de souliers ; i vache = 60 boisseaux de blé ; 5o onces d'argent = i vache, et i once d'or = 20 onces d'argent.
Nous pouvons rapidement exprimer leur rapport numériquement en les mettant toutes sur le pied de l'égalité. Pour éviter de traiter avec la valeur fractionnaire d'une vache, nous allons les ramener toutes à son équivalent. Pour les valeurs d'échange données plus haut, nous pouvons convenablement établir le tableau synoptique qui suit :