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n'est pas une tradition qui apparaisse d'abord loin des lieux qu'elle concerne et longtemps après les événements auxquels elle se rapporte : elle apparaît, très assurée et incontestée, en Asie Mineure, moins d'un siècle après l'époque assignée au séjour de l'apôtre. Dans un écrit officiel, adressé à Rome, au nom des évêques d'Asie, vers l'an 190, l'évêque de la cité même d'Ephèse, Polycrate, atteste que sa ville épiscopale possède le tombeau de « Jean, celui qui reposa sur la poitrine du Seigneur ». Un autre écrivain, originaire d'Asie Mineure et demeuré en relations avec son pays d'origine, saint Irénée, parle ouvertement, dans son ouvrage contre les Hérésies (177-189), du séjour de l'apôtre Jean à Ephèse, comme d'un fait bien connu. Il rapi^orte même les souvenirs que son maître saint Polycarpe, évêque de Smyrne (f 155), avait retenus de son commerce avec saint Jean, et qu'il aimait à rappeler devant ses disciples. La même croyance est attestée au milieu du II« siècle, par l'apologiste saint Justin, converti et formé à la foi à Ephèse^.
Un témoin plus ancien encore est l'appendice même du quatrième Evangile. Ce chapitre final, XXI, 24, met le livre en relation avec un disciple du Seigneur qui est censé bien connu des lecteurs asiates pour sa longue vieillesse, et dont le témoignage est à leurs yeux particulièrement autorisé. C'est évidemment le même personnage apostolique dont s'occupe toute la tradition asiate du second siècle. Or, ce personnage est présenté comme le disci-
1. Cf. Lepin, L'origine du quatrième Evangile, 1907, p. 76-82; 103-167.
pie préféré de Jésus, un de ceux qui ont assisté à la dernière Cène, celui qui y a joué le rôle principal en compagnie de Pierre. On ne peut douter que ce ne soit un apôtre, et l'on est amené à penser que déjà le dernier chapitre de l'Evangile suppose une influence particulière et par conséquent la présence prolongée de l'apôtre saint Jean dans le milieu éphésien.
M. Loisy en convient. Pour échapper à la thèse traditionnelle, il est réduit à prétendre que le chapitre a été ajouté au moment de la publication de l'Evangile, c'est-à-dire, d'après lui, dans les dix premières années du IP siècle, par un groupe chrétien d'Ephèse, qui a voulu « procurer au livre le bénéfice d'une origine apostolique », en faisant passer le fameux personnage asiate pour un apôtre, alors qu'en réalité il n'aurait pas même été disciple immédiat de Jésus, et pour l'auteur du livre, alors qu'il n'aurait pas eu davantage part à sa rédaction.
Il suffît d'énoncer pareille hypothèse, pour voir combien elle est invraisemblable dans les conditions données de temps, de lieu et de personnes. L'attestation du chapitre xxi, jointe aux témoignages si probants de saint Justin, de saint Polycarpe, de saint Irénée et de Polycrate d'Ephèse, garantit, d'une façon qu'on a le droit de dire péremptoire, le séjour de l'apôtre Jean en Asie Mineure, à la fin du I" siècle'.
S'il est établi que le fils de Zébédée était en Asie
1. Le séjour de saint Jean à Ephèse est admis de Renan, Weizsàcker, B. Weiss, Zahn, Coi .sen, Julicher, Drummond, etc., et, en partie, de M. Harnack. Cf. Lepin, op. cit., p. 171-177.
Mineure à l'époque où a été composé l'Evangile qu'on lui attribue, c'est évidemment une présomption très grave qu'il est bien, comme le prétend la tradition même du ll^ siècle, l'auteur de cet Évangile, que la critique est, en effet, obligée de rapporter à un Asiate, Juif d'origine et intimement familiarisé avec la Palestine. Y avait-il donc à Ephèse, vers 90-100, beaucoup de judéo-chrétiens capables d'écrire une vie de Jésus, où les scènes palestiniennes se trouvent mêlées d'indications topograpliiques aussi précises, et où le plus grand nombre des exégètes croient trouver des renseignements de valeur, aptes à compléter les informations authentiques des Synoptiques?
La généralité des critiques pensent à bon droit qu'il doit y avoir au moins un rapport réel entre l'apôtre Jean et l'Evangile qui lui est ainsi attribué. Ce rapport est-il celui d'une composition personnelle et immédiate de l'Evangile par l'apôtre? Des preuves très convaincantes tendent à l'établir.
Au chapitre xix, verset 35, l'auteur s'identifie, en termes discrets, au personnage qui figure à diverses reprises dans l'Evangile comme le disciple que Jésus aimait. L'identification se présente sous une forme trop réservée pour qu'on y puisse voir l'œuvre d'un faussaire : « la première précaution des écrivains pseudonymes, observe M. Loisy, est de mettre en plein jour le nom dont ils se parent*. » Mais, au dire du critique, ce disciple aimé de Jésus ne serait, dans la pensée de l'évangéliste, qu'un type représentatif du croyant parfait, témoin mystique de la vie idéale