Cf. Lepin, op. cit
les témoins des faits qui y sont consignés il y ait eu un temps intermédiaire notable, pendant lequel le travail de la légende ait pu s'accomplir insensiblementet progressivement. Bienplus, il faut eu venir à penser que les évangélistes se sont sentis si indépendants vis-à-vis des souvenirs primitifs, si peu soucieux de l'exactitude de l'histoire, qu'ils n'ont pas craint d'ajouter de leur propre fond, et dans une mesure assez considérable, au travail légendaire déjà opéré avant eux.
Or, de telles suppositions vont à l'encontre de ce qu'une étude impartiale de l'origine des Évangiles révèle de plus certain. C'est dire que le système de M. Loisy présente un vice radical. L'édifice est habilement construit, mais il ne repose pas sur le terrain de la réalité ; sa base est factice, il ne peut être qu'artificiel.
La perspective du royaume de Dieu
Le pivot du système de M. Loisy est la conception que le critique se fait de l'attitude de Jésus par rapport au royaume. A son sens, le Christ n'a jamais songé qu'au royaume eschatologique ; il était persuadé que ce royaume se réaliserait de son vivant; c'est dans la conviction de sa venue immédiate qu'il se rendait à Jérusalem.
Cette hypothèse a beaucoup d'analogie avec celle qu'imaginait Reimarus, au XYIll^ siècle ^ Toute la
1 . Le travail de H. S. Reimarus, mort en 1768, fut publié frag'mentairement à partir de 1774, par Lessing, sous le titre de Fragmente eines Vngchannten. D'après le dernier Fragment, poiu
difFérence est que, pour le vieux critique allemand, le royaume que Jésus venait établir dans la ville sainte était le royaume temporel de David, destiné à supplanter la domination étrangère, tandis que, pour M. Loisy, les espérances du Sauveur sont exclusivement d'ordre moral et religieux. Jésus songeait à une soudaine catastrophe, qui viendrait bouleverser le monde et y établir des conditions de vie nouvelles pour le règnç éternel des élus, dans la justice et le bonheur; lui-même devait être, en qualité de Messie, l'organisateur et le président de ce royaume céleste.
Mais l'illusion n'en est que plus étrange et plus inexplicable de la part du Sauveur. Il ne s'agit plus, en effet, d'ambitions visant la. restauration de la royauté nationale, telles qu'elles peuvent germer
en 1778, « Jésus voulait relever le royaume de David et de Salomon. Tout ce qui, dans le récit des Evangiles, n'est pas d'accord avec ce plan, a été inventé par les apôtres, qui ont voulu ainsi dissimuler l'écliec qu'avait subi leur maître. Celui-ci avait pour complice Jean-Dap(iste. Ils s'étaient entendus secrètement pour se vanter et se recommander l'un l'autre. Le jour où devait éclater l'insurrection destinée à faire revivre l'ancien empire juif était le jour de Pâques; mais les scènes qui se produisirent à Jérusalem, quand Jésus y entra en triomphe, firent tout échouer. Par son entrée révolutionnaire, il souleva la foule contre l'autorité établie ; il viola de plus la majesté du temple par un acte d'une violence inouïe, comme s'il se croyait tout permis. Arrêté par les chefs de son peuple, il trouva, au lieu d'une couronne, une croix. C'était un dénouement qu'il n'avait pas prévu. Sa déception et son désespoir se manifestèrent avec amertume à ses derniers moments ; il se repentit en mourant et sur l'instrument de son supplice, déclara qu'il était abandonné de Dieu. Ses disciples, après sa mort, spiritualisèrent ce qu'il avait dit du royaume do Dieu et ils idéalisèrent sa vie et sa doctrine. » F.Vjgouroux, Les Livres saints et la critique rationaliste, 3* édit., 1890, t. il, p. 418.
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dans l'âme d'un patriote ou d'un fanatique : Jésus n'est pas un Messie politique, du genre de Judas le Gaulonite ou de Barkochba^ Sa conviction porte sur un royaume d'ordre supra-terrestre, sur une messianité essentiellement transcendante. Comment expliquer qu'il ait pu concevoir naturellement et illusoirement cette conviction?
De l'aveu de M. Loisy, « les Evangiles ne contiennent pas réellement le témoignage d'une évolution qui se serait accomplie dans la conscience du Sauveur et dans sa manière d'apprécier le rôle qui lui était assigné parlaProvidence'- ». Lui-même, néanmoins, suppose que Jésus a dû commencer par grandir, à Nazareth, en fils de Dieu, que plus tard il se sera préoccupé du rôle réservé au Messie, qu'enfin il sera passé àla conviction qu'il étaitpersonnellement ce Messie attendu. ?>lais ce n'est là qu'une pure conjecture, sans appui sur les textes, et d'ordre exclusivement philosophique. Elle est d'ailleurs invraisemblable.
Pour que la conscience préalable d'être en relations filiales avec Dieu ait pu conduire Jésus àFidée qu'il était le Fils de Dieu par excellence, le Messie, il faut qu'elle ait été dans l'âme du Sauveur tout à fait originelle et extraordinairement profonde. Renan écrivait : « Il est probable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation
1. Cf. AcT., V, 37. Judas le Gaulonite ou le Galiléen provoqua une sédilion à l'occasion du recensement de Quirinius, en l'an 6 ou 7. Barkochba fut le chef de l'insurrection de 132.
2. A. Loisy, Les Efangiles synoptiques, t. i, p. 212. Voy. cilessus, p. 173.
d'un fils avee son père * »; « la première pensée de Jésus, pensée tellement profonde chez lui, qu'elle n'eut probablement pas d'origine, et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés^ ». Or, comment expliquer rationnellement une conscience religieuse, à la fois si excellente, si primitive, et si assurée, chez l'humble fils du charpentier Joseph?
Le passage même de la simple conscience filiale à la conscience messianique ne laisse pas de dérouter la raison? Pour que cet ouvrier de village ait pu concevoir et déclarer qu'il était le Messie, destiné à présider au royaume de Dieu dans un monde renouvelé, après la résurrection générale des morts et la séparation éternelle des bons et des méchants, pour qu'il ait eu des prétentions si démesurées, non pas dans un moment passager, mais durant de longs mois, et qu'il les ait soutenues jusque devant la mort, il faut lui supposer une exaltation d'esprit, une extravagance d'imagination, une puissance d'autosuggestion absolument inouïes.
Or à cela le simple tempérament intellectuel et moral de Jésus, sans parler de ses œuvres, oppose une contradiction formelle. Le trait le plus fondamental de la physionomie du Sauveur est l'humilité, humilité incomparablement profonde, impossible à suspecter : n'était-ce pas le préservatif le plus sûr contre un écart d'imagination aussi prodigieux, un excès d'orgueil aussi insupportable, que