A. Loisy, op. cit., p
toute manière, il paraît impossible d'attribuer à Jésus une si grossière illusion touchant la nature du royaume attendu et son rôle propre à l'égard de ce royaume.
L'hypothèse de l'illusion se trouve, au surplus, contredite par l'attitude la plus certaine des disciples de Jésus, au cours de son ministère. C'est une chose, en effet, très remarquable que les apôtres mêmes partagent, au sujet du royaume et du Messie, les préoccupations nationales, les ambitions toutes temporelles et terrestres, qui étaient celles de la foule juive en leur temps. On ne peut évidemment suspecter la fidélité des relations évangéliques sur ce point. Or ces préjugés persistants, profondément enracinés dans l'esprit des disciples, ne se comprendraient guère si le Maître leur avait couramment et très explicitement présenté le royaume et sa messianité dans leur réalité surnaturelle et transcendante. Le Sauveur n'a pas dû faire cette révélation d'une manière habituelle et expresse; il a dû en parler d'une façon mystérieuse et réservée. Or cela ne va-t-il pas directement contre l'hypothèse de l'illusion si naïve, si confiante, si sûre d'elle-même, qu'imagine le critique ?
Au fait, M. Loisy n'arrive à bâtir son hypothèse qu'en faisantparmi les textes évangéliques un choix très spécial et très restreint, et en interprétant les textes ainsi choisis dans un sens exagéré et arbitraire. Le procédé paraît condamné par son caractère systématique, comme par la violence qu'il fait aux documents dont nous connaissons les garan-
PERSPECTIVE DU llOYAL'ME DE DIEU 287
ties d'historicité. Il est beaucoup plus logique, disons le mot, beaucoup plus critique, de se baser sur l'ensemble des traits contenus dans nos écrits, plutôt que de se restreindre à une catégorie de textes habilement triés. C'est à coup sûr cet ensemble qui offre le plus de garanties d'être selon la vérité de l'histoire.
Or, si nous examinons les trois premiers Evangiles, aussi bien que le quatrième, nous voyons que le Sauveur ne parle pas uniquement du royaume en la forme extraordinaire qu'il doit revêtir à la fin des temps, mais qu'il le présente comme devant se réaliser au préalable dans des conditions transitoires et plus modestes. C'est le règne spirituel de Dieu, s'établissant insensiblement et progressivement, dans les âmes par l'infiltration de la vie chrétienne, dans le monde par l'expansion delà société des fidèles ou de l'Eglise, en attendant qu'il s'épanouisse à la fin des temps en une révélation glorieuse et une transformation éclatante.
Tel paraît être le sens des paraboles de la semence, du grain de sénevé, du levain. Elles n'ont pas seulement rapport au royaume, entant que préparé; elles le montrent comme une réalité déjà existante et concrète, en période de formation, de perfectionnement et d'extension; c'est une préparation relativement à l'achèvement futur, mais, en soi, et sous une forme particulière, c'est déjà une réalisation.
On ne saurait non plus donner une autre interprétation satisfaisante à des sentences comme celles-ci : « Le royaume de Dieu est au milieu de
vous^ »; « Si je chasse les démons par l'Esprit de Dieu, le royaume de Dieu est donc venu à vous' » ; « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez aux autres le royaume des cieux; vous n'entrez pas, et vous empêchez d'entrer ceux qui viennent pour entrer^ » ; « Depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu'à présent, le royaume des cieux est pris par violence^ »; « Quiconque ne reçoit pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n'y aura pas entrée^ ».
Jésus annonce aussi le royaume en la forme eschatologique. Mais, précisément, à s'en tenir au témoignage d'ensemble de nos écrits, il ne le présente pas, sous ce rapport, comme imminent.
Avant l'arrivée de ce royaume, le Sauveur prévoit sa propre disparition du milieu des siens par la mort. Dès le début de son ministère, il le déclare mystérieusement aux pharisiens, par cette sentence allégorique, rattachée à un épisode des moins suspects : « Viendront les jours, où l'époux sera enlevé aux amis de l'époux; alors sera le temps de la privation et du jeune ^ ». A diverses reprises, il fait entendre aux disciples qu'ils doivent porter leur croix à sa suite, c'est-à-dire le suivre sous la persécution et jusqu'à la mort du martyre'. Cette