LES MIRACLES ÉVANGÉLIQUES
ques ; mais jamais aucun d'eux n'a songé à en nier l'historicité. Prétendre que, dans la pensée même de l'évangéliste, la veuve éplorée n'est pas autre chose que le symbole de Jérusalem, que son fils défunt est la simple personnification d'Israël, que sa résurrection figure la naissance du christianisme, c'est supposer le lecteur véritablement peu exigeant.
Restent les deux miracles de la multiplication des pains et de la marche sur le lac. M. Loisy se rend bien compte de la difficulté qu'il y a à supposer à leur origine un incident purement naturel qui aurait été ensuite grossi par la légende^, et il insinue que ce pourraient être de simples compositions allégoriques, avec imitation de l'Ancien Testament. Orcette hypothèse paraît radicalement insoutenable. Les faits dont il s'agit, relatés par nos quatre évangélistes, et étroitement reliés l'un à l'autre, sont rattachés à des circonstances de la vie de Jésus extrêmement concrètes, mêlés d'incidents très naturels, racontés avec des traits d'une précision et d'une réalité qui n'ont rien de commun avec le symbole. Il semble impossible de discerner là un fond d'histoire qui aurait été revêtu d'un commentaire allégorique; il l'est encore plus d'y voir de pures allégories.
En résumé, nous avons sous les yeux le récit de miracles nombreux, accomplis par Jésus, soit à l'égard de malades, soit vis-à-vis de morts, soit sur la nature inanimée. Ces miracles sont présentés
1. Idée de Paulus, reprise sous une autre forme par B; W'eiss, Leben Jesu, t. ii,p. 187, et d'autres critiques.
comme œuvres d'une puissance surnaturelle, et, pour le plus grand nombre, en effet, ils ne peuvent s'expliquer autrement. Or, d'une part, les documents qui contiennent ces relations ont des garanties si exceptionnelles d'historicité que les critiques les plus intransigeants admettent d'emblée tout ce qui ne s'y trouve pas de trop radicalement inconciliable avec leur préjugé rationaliste. D'autre part, l'élimination des récits ou des traits strictement miraculeux ne peut se faire qu'au moyen d'interprétationsfantaisistes, parfois ridicules, presque toujours fortement invraisemblables. Cette double circonstance tend à convaincre que le principe philosophique de la non-existence du surnatui'el est contredit par la réalité, et que le miracle a occupé dans l'histoire de Jésus la place que lui donnent nos documents.
La conception virginale
Le privilège de la conception virginale, s'il n'est pas rigoureusement requis par la qualité de Messi(> et de Fils de Dieu, convient néanmoins si parfaitement au Sauveur, qu'une fois admise la réalité do son rapport unique avec Dieu, on est conduit à admettre la réalité de sa naissance miraculeuse.
Contre cette réalité, M. Loisy oppose des difficultés tirées de divers textes, et sur lesquelles il bâtit toute une théorie qui tend à présenter nos récits évangéliques de la naissance comme le produit relativement récent d'un travail légendaire compliqué.
Il s'en faut pourtant que les difficultés alléguées soient insolubles.
Le silence de saint Paul et de l'Evangile de saint Marc n'aurait de signification défavorable à l'égard de la conception miraculeuse que si l'apôtre et l'évangéliste avaient eu à se prononcer sur le caractère de la naissance du Sauveur. Or ni l'un ni l'autre ne s'expliquent sur ce sujet. Tout ce qu'on peut inférerde leursilence estque, dans la catéchèse ordinaire de l'Eglise primitive, l'on prêchait de préférence la vie publique de Jésus, son ministère, sa passion, sa résurrection, et que la vie cachée demeurait hors de considération : cela peut être accordé sans aucune peine.
Mais on dépasse comi^lctement la portée des textes, quand on suppose qu'à cette époque ancienne le baptême de Jésus était regardé comme l'instant premier de la descente du Saint-Esprit sur le Sauveur, et, pour ainsi dire, de l'Incarnation de cet Esprit divin en son humanité. L'Évangile de saint Jean, lui aussi, prend la vie du Christ à partir de son baptême : or qui pourra croire* que l'Incarnation du Verbe, si hautement célébrée dans le prologue, ait été considérée par l'évangéliste comme s'étant réalisée à ce moment, en Jésus homme fait, jusquelà simple fils du charpentier Joseph ^ ? L'événement du baptême ne préjudicie en rien à celui de la naissance : l'Esprit-Saint a pu intervenir d'abord secrètement dans la conception de Jésus, et il a pu
1. C'est l'interprétation proposée par M. Loisy, dans Le quatrième Évangile, 1903, p. 180-182; 234.