Cf. ci-après, p. 312 et suir
LÀ MOnT RÉDEMPTRICE 339
précise qu'il lui donne, sans s'inquiéter de coordonner sa prétendue révélation avec les souvenirs des apôtres directs de Jésus ^ ? Et comment, malgré la contradiction des souvenirs de ces témoins, la parole du converti de Tarse a-t-elle informé de la sorte la coutume de l'Eglise apostolique et influencé jusqu'à la rédaction des trois Evangiles synoptiques? Autant d'énigmes qui ne sont pas pour recommander l'hypothèse arbitraire de M. Loisy.
11 est d'ailleurs plus que douteux que nos récits évangéliques aient subi, comme le critique le prétend, l'influence de la théologie paulinienne. Cette influence ne se comprendrait bien que du côté de l'Epître aux Corinthiens, où l'Apôtre commente la dernière Cène, et qui est justement l'une des plus anciennes et des plus importantes. Or nos trois Evangiles offrent, vis-à-vis de ce document, des divergences notables qui ne permettent pas de croire à une dépendance littéraire.
Saint Luc est sans doute celui dont le texte offre les ressemblances les plus frappantes avec le texte de l'Epître paulinienne : on y trouve la mention : « qui est donné pour vous », à propos du corps, avec l'invitation connexe : « faites cela en mémoire de moi w. Mais l'évangéliste omet la recommandation semblable que saint Paul joint à la distribution du calice : « faites cela, toutes les fois que vous boirez, en mémoire de moi »'; par contre, il ajoute à la mention
1. Lorsqu'il s'agit de la mort, de l'ensevelissement et de la résurrection, saint Paul rapproche de son enseignement celui des autres apôtres. I Cor., xv^ 11 : « Soit moi, soit eux, Toilàce que nous vous prêchons, et voilà ce que vous avez cru. »
du sang les mots : « répandu pour vous », qui ne figurent précisément pas chez l'Apôtre. On ne s'expliquerait guère ces divergences si l'évangéliste empruntait à l'Epître aux Corinthiens.
Saint Marc et saint Matthieu s'écartent beaucoup plus notablement encore de la teneur de cette Epître. Saint Paul marque l'intention rédemptrice de Jésus, à propos de la bénédiction du pain : « Ceci est mon corps, qui est pour vous » , et il ne l'exprime pas quand il s'agit de la bénédiction du vin. Saint Marc et saint Matthieu font exactement le contraire : ils n'ajoutent rien à ces mots : « Ceci est mon corps », et, à la distribution du calice, ils joignent ces paroles : « Ceci est mon sang, (le sang) de l'alliance, qui est répandu pour plusieurs ». Dans de telles conditions, semble-t-il, on ne peut faire l'hypothèse d'une dépendance directe.
Toute dépendance vis-à-vis de l'Apôtre paraît même formellement exclue par le fait de l'expression : « pour plusieurs », employée par l'un et l'autre évangélistes, et que saint Marc reproduit encore dans la sentence adressée aux fils de Zébédée^. Cette formule ne contredit sans doute pas la doctrine de l'universalité de la rédemption 2; elle s'y accommode cependant beaucoup moins bien que la formule : « pour tous », si constamment employée par saint Paul. Des écrivains, influencés par sa théologie, auraient-ils donc choisi une expression qui ne se rencontre nulle part dans les Lettres de l'Apôtre, en évitant celle qui s'y trouve à chaque