Autour d'un petit livre, p
66 AUTOUR d'un petit livre
l'histoire n'irait pas sans difficulté, si l'on voulait que la théorie fût l'exacte expression de l'histoire? Quand Jésus répond à un homme, qui l'appelait « bon maître » : « Pourquoi m'appelles-tu bon ? 11 n'y a que Dieu qui soit bon » (Marc, x, 17-18); quand il fait cet acte de résignation : « Père, que ta volonté se fasse, non la mienne » (Marc, xiv, 36), le sens naturel de ses paroles n'est pas en rapport avec la théorie, et le quatrième Evangile ne lui prêterait pas de semblables discours. Le critique ne suspectera pas pour cela l'authenticité de ces déclarations, qui, en toute hypothèse, correspondraient à une autre christologie que celle de Jean ; car la théorie ne l'instruit pas sur la vie intime du Sauveur. »
« En soi, le dogme est une construction doctrinale que le théologien est enclin à interpréter comme une réalité psychologique, sauf à créer, pour la circonstance, une psychologie spéciale, qui n'est pas une psychologie, puisqu'elle n'est pas fondéesur l'observation, maissurdes raisonnements dont le point de départ est une interprétation non historique de l'Evangile. Le théologien conçoit deux intelligences et deux volontés distinctes, on peut dire deux consciences qui sont comme superposées, avec pénétration réciproque, la conscience humaine étant entièrement subordonnée à la conscience divine, et l'homme-Christ, tout en ayant conscience d'être homme, ayant conscience d'être Dieu. On ne reconnaît, dans cette doctrine, ni la psychologie que laissent entrevoiries Synoptiques, ni la simple théologie de Jean, mais une combi-
naison des deux, avec prédominance de l'élément johannique. Si autorisée qu'elle soit, cette théorie a plutôt besoin d'être expliquée maintenant par le théologien exégète, qu'elle ne fournit de lumière à l'interprétation historique de l'Evangile ^. »
Jésus n'aurait donc eu conscience que de son humanité, entièrement distincte de la divinité. Et pareillement, il n'aurait pas eu d'autre science qu'une science humaine, essentiellement faillible et limitée. Le critique, disait M. Loisy, « ne pourrait lui attribuer une science sans bornes que dans une hypothèse historiquement inconcevable et déconcertante pour le sens moral, en admettant que le Christ, comme homme, avait la science de Dieu, et qu'il a délibérément abandonné ses disciples et la postérité à l'ignorance et à l'erreur sur quantité de choses qu'il pouvait révéler sans le moindre inconvénient. Une conjecture déshonorante pour l'homme de génie qui en serait l'objet ne se recommande pas à l'historien, quand il s'agit du Christ. Le théologien peut s'y complaire s'il la croit indispensable. 11 peut se représenter le Sauveur dissimulant son savoir infini et entretenant son entourage dans l'ignorance. Ne ferait-il pas mieux, cependant, avant de rien affirmer sans preuve, de vérifier la solidité de sa théorie, de considérer si la science qu'il prête à Jésus est réalisable dans un cerveau d'homme, dans un être vivant sur la terre, si elle est compatible avec les conditions de l'existence présente, de la vie morale et du mérite humain^?»