‹ Les théories de M. LoisyChapitre 72 sur 235 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

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tous les croyants libéraux n'aboutirait, pour le moment, à aucune création féconde. Ils auraient tort de prendre l'initiative de leur séparation'. »

C'est ce qu'il entendait signifier au Cardinal Merry del Val, lorsqu'il lui disait avec humeur : « Je ne me suis pas révolté parce que je n'avais aucun motif de conscience pour rompre avec l'Eglise, et que je pensais avoir des motifs pour rester dans la profession du catholicisme^. »

Cependant, dans les premiers mois de 1907, M. Loisy quittait sa résidence de Garnay, pour aller s'établir, dans le voisinage de ses proches, à Ceffonds, près Montier-en-Der (Haute-Marne). Là, sa situation religieuse devint particulièrement délicate. 11 s'en exprimait ainsi, le 28 juin suivant : « Vous n'avez pas l'air de vous douter que ma situation à l'égard de l'Église est déjà réglée, et par l'Eglise elle-même. Ignorez-vous donc que vous écrivez à un prêtre qui n'a pas dit la messe depuis le 2 novembre passé?... A Garnay, on a pu croire que la maladie m'empêchait de célébrer la messe, parce que c'est pour ce motif que j'ai dabord cessé de la dire; mais à CefFonds, l'opinion ne pouvait prendre le change. Je me suis installé dans mon nouveau domicile sans avertir l'Evêque de Langres et sans entrer en relations avec le clergé local. Quand un prêtre se voit traité de la sorte, il a le droit de penser que l'Eglise ne lui demande plus rien, et que

1. Lettre du 21 janvier 1907, à M. l'abbé X., professeur. Op. cit., p. 72.

2. Lettre du 12 mai 1907, à S. E. le Gard. Merry del Val. Op. cit., p. 85-8t>.

lui-même est quitte envers elle de toute obligation ^ »

En réalité, M. Loisy gardait la soutane, et allait chaque dimanche assister àla messe à la paroisse de AIontier-en-Der. Il devait continuer ainsi jusqu'aux premières semaines de 1908.

Mais, dès lors que l'écrivain se sentit pratiquement, et malgré certaines apparences, en rupture avec l'Eglise, le ton de ses lettres, comme de ses publications, changea. Pendant que, dans ses Chroniques bibliques, il se laissait aller à des réflexions amères et sarcastiques, en mettant à découvert ses théories les plus hétérodoxes^, il saisissait toutes les occasions de protester contre l'autorité ecclésiastique et multipliait les épîtres qui porteraient un jour au public l'écho de ses sentiments et lui révéleraient son intime pensée.

Dès la fin de décembre 1906, il apprécie, au point de vue le plus favorable à notre gouvernement, la conduite du Souverain Pontife dans les affaires religieuses de France^. Le 12 mai 1907, à l'occasion de

1. Lettre du 28 juin 1907, à M. l'abbé Bricout, directeur de la Rei'ue du Clergé français. Op. cit., p. 185-186.

2. Cf. Revue d'histoire et de littérat. relig., 1907, p. 153, 172, 173, etc.; Revue critique, 8 avril 1907.

3. Lettre du 20 décembre 1906, à Sir R. B. ; op. cit. , p. 54-58 : « La condamnation de cette loi (sur la Séparation) par le Pape m'a fait l'effet d'un violent anachronisme... Cette loi, après tout ne réglait que l'état civil des cultes, sans empiéter sur leur régime intérieur. Elle ne lésait aucun droit delà conscience religieuse. )) Le Pape a même défendu de constituer des associations cultuelles. « Je n'hésite pas à dire que ce fut un acte insensé... La désaffection à l'égard de Rome se propagera sourdement dans ce clergé que le Pape a voué à la misère et aux vexations. Car on finira par comprendre que les décisions pontificales n'ont pas été

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l'allocution de Pie X aux nouveaux Cardinaux (17 avril), sur la rébellion secrète de ceux qui prétendent transformer la foi traditionnelle de l'Eglise, il adresse au Cardinal Merry del Val, pour être transmise à Sa Sainteté, ce qu'il appelle « non pas une protestation, mais une humble rectification ^ »

Un article de V Univers du 9 mai, concernant la Revue d'histoire et de littérature religieuses, à laquelle collaborait M. Loisy, et où venait de paraître, sous la signature de Guillaume Hertzog, un réquisitoire contre la conception virginale du Christ, lui fait entreprendre une longue discussion, sur les plus délicates matières de critique biblique, avec M. Auguste Roussel, M. François Veuillot, Dom Chamard,M. le chanoine Henri Debout. De là onze lettres qui s'échelonnent entre le 29 mai et le 1^'' décembre.

La mesure prise, le 28 mai, par le Cardinal archevêque de Paris, et, après lui, par un certain nombre d'évéques, à l'effet d'interdire la collaboration des ecclésiastiques à la Revue en question, ouvre une série de sept autres lettres, adressées, du 2 juin au 5 juillet, au Cardinal Richard, k M. Pierre Jay, Directeur de Demain, à Mgr Bougouïn, Evêque de Périgueux, à Mgr Dadolle, Evêque de Dijon. Enfin, la réponse de la Commission pontificale des

dictées par l'intérêt véritable de la religion, mais par l'intérêt, très mal compris d'ailleurs, de la papauté politique. Force restera au gouvernement et à la loi... C'est l'absolutisme romain qui, pour sauver ses prétentions aura perdu ce qui restait de l'Eglise où brillèrent saint Bernard, saint Louis et Fénelon. » Etc.

1. Lettre du 12 mai 1907, à S. É. le Gard. Merry del "Val. Op. cit., p. 83.

études bibliques, donnée le 29 mai au sujet de l'auteur et de la valeur historique du quatrième Evangile, fournit matière à une volumineuse épître, adressée au Cardinal Merry del Val, le 12 juin, en attendant que l'auteur proteste contre le Décret Lamentahili et l'Encyclique Pascendi.

La nouvelle expression des idées de M. Loisy

Sous quel jour et en quels termes l'auteur des petits livres présente-t-il désormais ses opinions ?

Des déclarations fort intéressantes nous renseignent d'abord sur la portée apologétique que M, Loisy reconnaît à ses précédents ouvrages et le but réel qu'il s'y est proposé.

« Ce que vous me dites de vos expériences, écritil à Mgr Baudrillart, ne me surprend pas. Mes livres d'apologétique sont de toute insuffisance pour amener à la foi les incrédules et les non-catholiques; ils peuvent seulement dissiper leurs préjugés contre l'idée catholique et, dans une certaine mesure, contre l'Eglise. Ils représentent l'effort que j'ai fait pour me maintenir moi-même dans le catholicisme, nonobstant l'impossibilité où je me suis trouvé de garder dans leur signification littérale la plupart des thèses qui constituent l'enseignement catholique. Mes écrits n'ont donc pu avoir d'utilité que pour les lecteurs qui étaient dans une situation plus ou moins analogue à la mienne. Peut-être ont-ils empêché quelques désertions ; ils n'ont opéré sans doute, comme vous l'observez, aucune conversion proprement dite. Et il est naturel qu'ils aient trou-

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blé bien des esprits quinesoupçonnaient pas encore les difficultés^. »

Ces réflexions éclairent d'un jour singulier les protestations de dessein apologétique que nous avons trouvées dans U Evangile et U Eglise et Autour dun petit livre. En réalité, l'auteur avait perdu la foi; du moins, celle qu'il prétendait encore garder ne correspondait plus que de fort loin à celle de l'Eglise. Et c'est pour justifier en quelque sorte cette foi amoindrie qu'il avait entrepris de modifier l'enseignement ecclésiastique ordinaire. Nepouvantmettre sa croyance d'accord avec la foi catholique, il avait voulu réformer la foi catholique sur sa croyance personnelle.

Plusieurs lettres en contiennent équivalemment l'aveu. « J'ai connu le trouble de l'âme, écrit-il, et j'ai eu, non des jours et des mois, mais des années de martyre secret... Inutile de vous raconter comment, à la longue, surtout depuis mon arrivée à Paris, j'ai surmonté ces inquiétudes : ce n'est pns en me retournant aveuglément vers la tradition, e.'i m'inclinant, les yeux baissés, sous l'autorité de l'Eglise, mais en me formant peu à peu moi-même une opinion sur les croyances catholiques, leur origine et leur histoire », « construisant ma foi en même temps que ma science^ ». Dès lors, « au lieu d'abandonner mon dessein d'apologétique, au lieu de prendre le misérable parti de défendre, sous le nom respecté de tradition, les thèses dont je voyais la caducité,... j'ai entrepris de montrer comment

1. Lettre 1"' août 1907, h. Mgr Baudrillart. Op. cit., p. 220.

2. Lettre du 28 juin VMl, à M. Bricout. Op. cit., p. 181-183.

EXPRESSION NOUVELLE DE SES IDÉES lOl

Tessentiel du catholicisme pouvait survivre à la crise de la pensée contemporaine, comment l'Eglise pouvait justifier son passé, comment elle pouvait s'assurer l'avenir ^ »

Si, jusqu'à présent, il avait usé d'une certaine économie dans ^a proposition de ses théories, c'était pour ne pas choquer trop directement les idées reçues, pour ménager meilleur accueil aux conceptions nouvelles, faciliter par conséquent la transformation progressive de l'enseignement traditionnel. « Il est vrai », disait-il au Cardinal Richard, « que, depuis. la condamnation de mes écrits par la Congrégation du Saint-Ofïice, et à raison des dispositions que m'ont témoignées les autorités ecclésiastiques au cours de ces dernières années,.., je me suis dispensé des ménagements que j'avais cru devoir garder tant que je considérais comme possible l'évolution de renseignement religieux, qui me paraît encore maintenant être pour l'Eglise la première condition de salut"^. »

« S'il m'est arrivé, écrit-il encore, d'insister souvent sur la distinction, d'ailleurs très réelle, du

1. Lettre du 8 juin 1907, à M. Roussel. Op. cit., p. 11G-M7.— Cf. Simples rc flexions, 1908, p. 28-29: Ces écrivains « ont commencé par étudier, pui' arriver à des résultats qui contredisaient plus ou moins renseignement officiel de l'Église ; et c'est alors seulement que, pour justifier la foi qu'ils voulaieni garder, ils se sont appliqués à chercher des moyens de conciliation, à corriger dans son principe et surtout dans ses conséquences la doctrine de l'inspiration biblique, à spéculer sur la nature des dogmes et sur leur caractère relatif tant au point de vue de la philosophie qu'à celui de 1 histoire. «

2. Lettre du 2 juin 1907, à S. É. le Gard, Richard. Op. cit., p. 106,

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domaine théologique et du domaine scientifique, au point de paraître supprimer toute communication entre les deux, c'était pour signifier à une certaine théologie, j'entends à la théologie scolastique et traditionnelle, qu'elle n'avait aucunement le droit de contrôler en souveraine tout le travail de l'esprit humain. Et le motif pour lequel je lui contestais et lui conteste encore ce droit, c'est que, pratiquement, il ne s'agit pas d'un droit, mais d'une tyrannie, et d'une tyrannie exercée sur l'intelligence et la science modernes par la science des premiers siècles chrétiens, héritière de l'antiquité, adaptée aux croyances de l'Eglise. Cette science n'a rien d'une vérité absolue ; elle est, au contraire, maintenant surannée, inintelligible ^,. »

Puisque, désormais, M. Loisy expose ses idées sans ménagements, sans équivoques, comment s'explique-t-il au sujet de la révélation, de la valeur des dogmes, de l'autoriié de l'Eglise?

« La théologie, dit-il, suppose que Dieu a parlé aux hommes en certaines occasions particulières; qu'il a parlé dans l'Ecriture et par les écrivains

1. Lettre du 23 juin 1907, à Mgr Bougouïn. Op. cit., p. Î77, — Cf. l'interview avec M. Gustave Téry, dans le Matin, du 13 février 1908 : « Oui, je connais votre distinction ; tous ne voulez faire, dites-vous, qu'une description historique de l'Evangile; vous ne considérez que ce qui est matière d'histoire, en réservant tout ce qui est matière de foi. Mais convenez qu'au fond ce distinguo n était qu'une précaution oratoire. — L'abbé a un petit rire, et il ne balance pas une seconde à me répondre: — Je l'avoue, et, du reste, personne n'a pu s'y tromper. Ce n'était qu'une façon courtoise de dire aux théologiens : Je vous prie de me laisser tranquille. » Ct. ci-dessus, p. 78.

sacrés ; que l'Ecriture ne peut, étant l'œuvre de Dieu, renfermer autre choseque la plus pure vérité; que cette vérité forme nécessairement, dans la tradition de l'Evangile, un bloc immuable, gardé par un interprète infaillible, l'Église. » Or, « l'idée commune de la révélation est un pur enfantillage ».

Ce qui est vrai c'est « que Dieu n'a jamais parlé, au sens où on le dit; que la Bible présente autant d'erreurs qu'il était possible d'en mettre dans des livres du temps et du milieu où ses différentes parties furent écrites; qu'elle vaut par le souffle puissant de moralité qui la pénètre, mais que sa cosmogonie est mythologique, son eschatologie fantastique, la trame de son histoire tissue de légendes ^ » « L'histoire des religions n'est-elle pas comme un cimetière de croyances mortes depuis longtemps, ou dont la fosse est déjà toute préparée ? Sans doute, et philosophiquement parlant, il paraît impossible d'affirmer la vérité complète, immuable, d'une croyance déterminée^. » « Dieu se révèle dans et par l'humanité; l'expression des croyances est toujours perfectible^. » « D'ailleurs, pour qui sait comprendre, la révélation n'est pas un système théorique, mais une instruction concernantlabonne vie'' . »

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