Autour d'un petit livre, p
120 DE LA CONDAMNATION A l'eNCVCLIQUE
C'est dans le même sens, semble-t-il, qu'il écrit maintenant :. « La notion de personnalité ne peut être appliquée à Dieu que par analogie, et non dans larigueurde sa signification par rapport àl'homme : on ne doit pas se figurer Dieu et l'homme comme deux individus dont l'un serait grand et l'autre petit, absolument séparés l'un de l'autre, et n'ayant entre eux que des rapports de convention... On ne conçoit pas que les phénomènes de la conscience humaine puissent ne pas être issus de l'homme; car, autrement, ils se produiraient en dehors de lui. Mais on ne voit pas non plus comment la simple constatation de ce fait impliquerait la négation de toute distinction entre Dieu et l'homme; car il en serait de même de tous les phénomènes naturels, dont il faudrait exclure l'action de Dieu, sous peine de le confondre aussi avec les sujets de ces phénomènes. Disons plutôt que le rapport de Dieu avec le monde et l'homme est le grand mystère. Dieu est en nous, et nous sommes en lui, sans qu'il soit personnellement nous, sans que nous soyons personnellement lui*. »
1. Simples réflexions sur le décret Lamentabili et VEncyclique Pascendi, 1908, p. 2i7.
Voici quelques passages qui peuvent contribuer à éclairer la pensée, légèrement obscure, de M. Loisy sur l'existence de Dieu. « On dirait, écrivait-il dans L'Evangile et l Eglise, p. xxxii-xxxiv, que le Dieu de M. Harnack, chassé du domaine de la nature, chassé aussi de l'histoire en tant qu'elle est matière de fait et mouvement d'idées, s'est réfugié sur les hauteurs de la conscience humaine, et n'est plus aperçu que la, de ceux qui l'aperçoivent encore. Est-il bien certain qu'on ne puisse le voir ailleurs, et que, si on ne le voit pas ailleurs, on le trouve là infailliblement? A'e pourrait-il pas. si l'on ne faisait effort pour le retenir, être chassé aussi bien de ce dernier retranchement et identifié à la catégorie de l'Idéal ou à l'Acti-
LA FOI DU cniTIQUE 121
M. Loisy semble donc croire en un Dieu personnellement distinct du monde et de nous-mêmes, bien que le monde et nous-mêmes vivions en lui, et que lui vive en nous et dans le monde. Or, dit-il,
vite imparfaite aspirant au Parfait, ces fantômes de Divinité dont la raison s'amuse, quand elle s est égarée en se cherchant ellemême, et qui ne sont rien pour la religion? La conscience pourrat-elle garder bien longtemps un Dieu que la science ignore, et la science respectera-t-elle toujours un Dieu qu'elle ne connaît pas? Dieu sera-t-il bonté s'il n'est d'abord être et vérité ? Ne le conçoiton pas aussi facilement, et aussi nécessairement, comme source de vie et de vérité que comme bonté indulgente? Aurons-nous besoin de lui pour rassurer nos consciences, si nous n'avons pas eu besoin de lui pour affermir nos intelligences? jN'est-ce pas avec toute son âme et toute son activité que l'homme peut chercher Dieu et le trouver? Ne faut-il pas que Dieu vive dans la nature et dans l'homme, et la formule intégrale de la vraie philosophie religieuse ne serait-elle pas : Dieu partout, comme la formule intégrale du christianisme est : Le Christ dans l'Eglise, et Dieu dans le Christ? ))
On lisait pareillement dans Autour d'un petit livre, p. 154 : « Le rationalisme vulgaire, avec son Dieu purement transcendant et son Christ purement homme, est une assez chétive hérésie. » A propos de l'ouvrage de M. A. YiovXin, La question biblique au XX' siècle, M. Loisy écrivait encore, dans la Revue d'hist. et de litterat. relig., 1906, p. 571 : « On dirait que rien n'est consistant, dans l'ordre de la pensée religieuse, en dehors du pur déisme, et que ce soit, au point de vue d'une saine logique, un crime irrémissible de lier le problème de Dieu à l'histoire des religions, à la vie du christianisme, à la mission historique de Jésus, à la fonction pédagogique de l'Eglise. Mais qu'est-ce que le Dieu du philosophisme (je m'abstiens délibérément de dire : le Dieu de la philosophie), sinon la conclusion abstraite de considérations purement intellectuelles, et vaut-il vraiment la peine de critiquer avec tant d'amertume toutes les croyances religieuses de Tordre concret, pour aboutir à l'adoration, d'ailleurs toute platonique, d'une idée qui, si on l'entend bien, n'est pas autre chose qu un résidu de l'ancienne théologie scolastique, filtré d'abord par l'intelligence de Descartes, puis par celle de Voltaire. »
D'autre part, l'auteur à' Autour d'un petit livre laissait entendre que l'idée d'un Dieu Créateur du monde était aujourd'hui à réform.er.
122 DE LA CONDAMNATION A l''eNCYCL1QUE
« cette foi raisonnable étant acquise, la substance de la révélation biblique, du Christ et de l'Eglise sera sauve, quoique la façon de les entendre et de les faire vivre dans cette foi exige une modification des cadres traditionnels de la pensée catholique' ». Il prononce condamnation contre « le système », non contre « l'idéal religieux, chrétien et catholique^ ». « Rejeter enbloc tout un système religieux, sous prétexte d'imperfection, est un acte insensé. Il faut voir en ce système ce qu'il a de bon, et tâcher seulement de l'améliorer^, »
Le critique se déclare d'abord chrétien. Ce n'est pas qu'à son sens les idées de Jésus touchant le royaume de Dieu, et son propre rôle de Messie à l'égard de ce royaume, aient correspondu exacte-
(( Une meilleure et tout autre connaissance de l'univers et du globe terrestre », disait-il, « a changé la face de la science « (p. 129). <( Le progrès de la science pose en des termes nouveaux le problème de Dieu » (p. xxiv). « La connaissance actuelle de l'univers ne suggère -t-elle pas une critique -de l'idée de création? » (p. 154). « La plupart de nos théologiens n'arrivent pas à comprendre... qu'une hypothèse comme celle de l'évolution n'est pas de soi un dogme absolu qui contredirait celui de l'Église, mais une explication provisoire, toujours susceptible d'être améliorée; que cette hypothèse, par conséquent, n'est ni contraire ni favorable à la foi, l'athée pouvant la tirer dans le sens de sa négation, et le croyant l'accommodera son affirmation, mais qu'elle correspond à un état donné de la science; que le point fondamental de la religion, le problème de Dieu n'est point affecté par cette hypothèse, si ce n'est pratiquement, en tant qu'il importe à la conservation de la foi que l'idée de Dieu et de son rapport avec le monde soit en harmonie avec la connaissance de l'univers et de l'histoire, connaissance qui ne comprend pas seulement l'ensemble des faits observés, mais la forme scientifique de leur classement » (p. 213-214).