LA METHODE
§ 1. A. — Confusion faite par les Grecs entre l'Ethique et la Sociologie : caractères absolus de celte confusion. — Caractères relatifs des rapprochements essayés de nos jours entre la morale et l'économie politique. — ' Nature du lien mis aux temps classiques entre les sciences sociales et morales. Ce lien ne résulte pas du sacrifice de l'individu à l'Etat. — La conception des philosophes anciens est autrement complexe. — Le problème de rénovation sociale posé devant Socrate. Son hésitation entre la thèse individualiste et l'étatisme. — Platon et Arislote concilient les deux points de vue en apparence opposés, par la conception d'un état idéal.
B. — La prédilection des philosophes grecs pour l'économie privée. — Causes de cette préférence. — Elle peut tenir : lo à la prédominance de l'éthique ; 2° à certaines formes de l'évolution économique.
§ 2. L'emploi de l'induction et de la déduction dans la science sociale des Grecs. — Importance excessive prise par cette question dans nos préoccupations modernes. — Les Grecs ont recours à la fois aux procédés inductifs et déductifs. — Socrate. — Platon. — Aristote.
A. Les anciens ont mal connu nos longs débats sur la méthode; mais chaque philosophe affirmait la
sienne, par l'ensemble même de son œuvre; et les idées de Platon, d'Aristote, ou même de Socrate, sur les voies qui peuvent conduire à la connaissance, ne perdent rien en clarté, à n'avoir jamais été longuement développées.
Dans notre domaine spécial, elles se caractérisent cependant, par une double confusion : les Grecs, d'abord, n'ont jamais su isoler l'économie et la politique de la morale ; et d'autre part ils n'ont pas eu la notion très précise de la distinction qui est à faire entre l'économie politique et l'économie privée. Aussi est-ce seulement après avoir étudié ces deux particularités essentielles que nous aurons à rechercher dans quelle mesure les anciens ont pu avoir la prescience des difficultés qui nous préoccupent encore, que nous aurons, par exemple, à nous inquiéter de leurs opinions sur l'induction ou la déduction, dans les sciences sociales.
De nos jours, on dit souvent que l'économie politique tend a se rapprocher de l'Ethique. On pourrait donc être tenté de croire que nous allons trouver, avec l'étude de l'économie-morale dans l'ancienne Grèce, des idées qui nous sont familières.
Une très rapide comparaison va nous montrer qu'il ne saurait en être ainsi. Le mouvement de réaction, qui ramène les économistes contemporains aux préoccupations morales, a une cause primordiale. Elle est dans l'excès d'indépendance de l'éco-
nomie politique du xviii* siècle, vis-à-vis de toutes les idées étrangères au désir de la production. Mais, si la singularité du contraste qui est entre la « science sans entrailles » et nos inquiétudes de solidarité, a pu conduire aux retours dont nous sommes les témoins, ils ne sauraient en aucun cas altérer la physionomie de l'économie politique tout entière; et ils laisseront forcément sans changement ses théories les mieux achevées au cours de notre siècle, toutes celles qui supposent légitimement l'homme purement économique d'Adam Smith (*).
Quand on paraît être tenté de le méconnaître, ce ne peut être que par suite de l'importance prise dans nos préoccupations, par les questions de répartition qui sont les plus naturellement vouées à l'influence de la morale (').
Pour les écrivains grecs, la situation était absolument différente. Jamais, avant eux, la science économique n'avait eu d'existence indépendante. Par les civilisations orientales, ses problèmes avaient toujours été confondus dans les dogmes d'une éthique religieuse, qui absorbait l'ensemble de la vie intellectuelle. Or, la philosophie morale
(') Par exemple toutes les théories relatives au crédit.
(') Voir particulièrement Ziegler, La question sociale est une question morale* — Y. aussi Cohn, System der national œkonomie et SchOnberg, Handbuch, I, p. 56 à 58.
des Grecs se trouvait l'héritière émancipée de ces traditions très anciennes. Elle devait donc, assez logiquement, reprendre les prétentions des vieilles religions, au monopole universel de la pensée humaine. Comme, d'ailleurs, nos idées sur la spécialisation scientifique étaient à peu près inconnues, cette tendance ne pouvait pas être contrariée, comme elle le serait de nos jours, par de violents efforts de méthode vers l'autonomie. Aussi l'économie politique chez les Grecs ne fut pas simplement teintée de morale, comme peuvent l'être certaines de nos doctrines; elle fut yéritablement un chapitre de l'éthique — et un chapitre très complètement fondu dans l'ensemble.
La conséquence logique, c'est qu'il faudrait refaire l'histoire entière de la science morale chez les anciens, pour comprendre très exactement toutes leurs idées économiques. Nous ne pouvons cependant songer, ici, à rien qui ressemble à une pareille entreprise. Mais nous ne devons pas non plus nous borner aux généralités qui viennent d'être indiquées ; et, après avoir rappelé la confusion antique entre deux domaines aujourd'hui séparés, nous devons pousser plus avant, et nous demander quelle est exactement la nature du lien mis par la philosophie grecque entre la morale et la sociologie.
En abordant ce problème, nous nous trouvons en face d'une opinion, qui est encore fort répandue, et
qui a eu, d'ailleurs, des garants assez illustres pour qu'il y ait a l'indiquer tout d'abord,
La morale grecque, a-t-on dit bien souvent, a été faite presque exclusivement du désir d'asservir l'individu à l'Etat. L'œuvre tout entière des Socratiques notamment n'a guère été qu'une longue prédication en faveur des idées de sacrifice à la cité. Déjà Socrate mettait au premier rang des vertus, outre cette cpiXfc (*) qui est comme un embryon de solidarité civique, l'obéissance à la loi et la stricte exécution de tous les devoirs du citoyen ('). Platon, après lui, devait pousser la même idée jus* qu'à ses plus extrêmes conséquences, et dans la « République », l'homme qui, seul, serait digne de quelque liberté, le magistrat ou le guerrier, sera réduit à n'être qu'un moine d'Etat, privé des droits les plus essentiels, ceux de la propriété et de la famille "(*). Aristote, enfin, avec des apparences de moindre absolutisme, a continué la même tradition, et toujours mesuré la vertu par les bénéfices qu'elle peut donner à la cité (*).
Tous d'ailleurs, dit-on encore, ont eu cette même
( l ) V. Mémorables de Xénophon, l. II, les ch. IV et VI en entier.
(*) Mém. t I, 3, 4; II, 1, 12; IV, 3, 16.
(s) Rép. t 1. III, ch. VI, §1 et 2.
(') V. Denis, op. cit., I, p. 206 s. et les passages cités par lui.
pensée que l'Etat peut, à son gré, modeler les hommes, et qu'il a le devoir de poursuivre par tous les moyens d'éducation et de coercition qui sont en son pouvoir, les vices de nature à compromettre les intérêts sociaux. En un mot, la morale et la politique auraient été confondues dans l'antiquité, parce que l'une aurait été l'instrument de perfection de l'autre. L'Ethique aurait eu pour but, non pas le citoyen, mais bien l'Etat, dont l'exaltation serait ainsi devenue le but suprême ( â ).
En réalité, ces aperçus sont beaucoup trop simples. Des philosophes, comme Socrate, Platon et Àristote, malgré le prestige de la cité aux yeux des anciens, n'étaient pas capables de vouloir seulement un grossier sacrifice de l'individu à une patrie transformée, par là, en une monstrueuse idole. Aussi, pour bien saisir le lien qu'ils ont voulu mettre entre la morale et la sociologie, est-il nécessaire d'un examen de leurs doctrines plus profond que celui des défenseurs de l'idée que nous venons d'indiquer.
Quand Socrate apparut sur la scène athénienne, la société était menacée de dissolution. Les vieilles idées de patriotisme aveugle, avec leur cortège de dévouements féconds, semblaient à jamais abandonnées. Dans la pratique, une longue lutte de classes,
(i) Il y a là une idée qui a surtout été énergiquement mise en lumière par Hegel. Geschichte dor philosophie, II, 278, 283, 289.
qui allait se terminer par le triomphe de la démocratie, avait développé, en même temps, l'égoïsme des partis politiques et la sécheresse des civilisations mercantilistes ('). Dans la théorie, les sophistes, par leur esprit de libre examen et leurs doutes railleurs, avaient sapé le fondement des anciennes croyances devenues, d'ailleurs, gênantes, par ce qu'elles demandaient d'altruisme en un temps d'âpreté individuelle.
Or l'œuvre qu'allait tenter Socrate était un essai de réhabilitation des idées qui avaient fait la grandeur des temps passés ; mais les sociétés ne reviennent jamais exactement à leur point de départ, et il n'y a pas de mot plus vide de sens réel que celui de restauration. Plus particulièrement, dans l'Athènes du v° siècle, il eût été singulièrement téméraire de se montrer l'adversaire des formes nouvelles de discussion. Les Grecs de la Grèce, comme s'appelaient volontiers les concitoyens de Périclès, étaient séduits par le charme de ces libres débats, où leur orgueil et leur subtibilité trouvaient ensemble satisfaction (*). Ils auraient vu dans le désir de revenir
(*) Curtius, Histoire des Grecs, traduction Bouché-Leclercq, IV, p. 67 s.; Schoemann, op. cit., I, p. 393 s.; Groiset, op. cit., IV, p. 21.
(*) V. Zeller, op. cit., II, p, 542; Schoemann, op. cit., 317 et 582; Pôhlman, Geschichte des antiken Communismus und Socialismus, p. 145.
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aux simplicités de la pensée d'autrefois un véritable attentat a leur civilisation, et Socrate, lui-même, était trop vraiment de sa race, ingénieuse entre toutes, pour ne pas avoir quelque complaisance admirative pour les finesses d'esprit de Protagoras ou de ses amis. Le problème était donc, pour lui, de ramener ses contemporains vers les mœurs anciennes, sans leur demander aucune abdication de leur philosophie nouvelle; et la difficulté à le résoudre pouvait paraître singulièrement grande, puisqu'il s'agissait, en somme, de rétablir le passé par cette philosophie même qui l'avait détruit. Aussi ne faut-il pas s'étonner d'un premier échec, ni de voir Socrate rester, pour sa part, flottant entre deux tendances opposées, dont il ne vit jamais exactement la conciliation. D'un côté, il fut le théoricien d'un individualisme très élevé, fait surtout du respect de la conscience de chacun ('). « Si les dieux m'ordonnent de parler, et si vous, Athéniens, vous me commandez de me taire, c'est aux dieux que j'obéirai », disait-il à ses concitoyens surpris de voir apparaître quelque chose au-dessus de la loi ('). A l'heure suprême qui précéda sa condamnation, il la rendit inévitable en déclarant à ses juges qu'il demandait a être nourri aux (rais de l'Etat; et n'est-ce
(t) Y. notamment Zeller, op. et trad. cit., III, p. 207 s. (*) Platon, Apol., 29 s.
pas là, encore, un cri de révolte du sentiment de la justice individuelle, contre les brutalités de la loi collective? (*). En6n, Socrate a été un des premiers apôtres du droit naturel (*), et de tout temps, avec les moralistes en Grèce, comme avec les théologiens au moyen-âge, comme avec les rationalistes au xvni 8 siècle, la notion de droit naturel est apparue aux hommes, dictée par une réaction de la conscience, désireuse d'opposer l'absolu de ses prescriptions à la contingence des lois politiques.
Mais, a s'en tenir à cette première direction d'esprit, le grand adversaire des sophistes n'eût guère été lui-même qu'un sophiste de plus, puisqu'il serait venu renforcer les tendances si nettement individualistes de l'école. Aussi après avoir ainsi exalté la liberté morale de l'homme, conclut-il rapidement qu'elle s'égare, toutes les fois qu'elle ne le conduit pas aux vertus civiques ( 8 ). Dans sa pensée, la philosophie doit amener ses contemporains à tous les dévouements sociaux qui étaient ceux des anciens temps, et la moralité nouvelle doit être
(t) V. Mém., IV, L. L. et Apol., 38 D. — Xénophon et Platon insistent tous deux sur la facilité qu'aurait eu Socrate a obtenir soit l'acquittement, soit une amende légère s'il avait voulu se plier à quelque concession. — V. aussi Zeller, op. ettrad. cit., III, p. 183.
(*) V. Denis, op, cit., I, p. 67.
(*) V. Zeller, op. et trad. cit., III, p. 154 et 155.
séparée des anciennes croyances seulement par ce que ses conclusions doivent avoir de scientifique. Ainsi le problème essentiel qui se posait à Socrate peut, au premier abord, apparaître comme résolu. Les Grecs reviendront aux traditions salutaires de la vieille cité, mais ils seront guidés par les plus hautes spéculations de leur raison, dans un retour qui ne comportera, dès lors, aucune abdication humiliante.
Cependant, en réalité, derrière cette apparence de solution, les difficultés restent entières. C'est qu'il est contradictoire de demander, au nom de l'utilité et de la justice confondues, un esprit de sacrifice raisonné de l'individu à l'Etat, quand la cité est, par ailleurs, la chose d'injustice qu'on connaissait aux temps de l'ancienne Grèce, avec ses perpétuelles luttes de classes, et ses retours successifs de violences aristocratiques ou de fureurs démagogiques.
Pour que, dans l'esprit des hommes devenus vraiment sages, il y eût place vis-à-vis de l'Etat pour d'autres sentiments que celui de la défiance, pour que le vieux patriotisme pût renaître par la science morale, il fallait d'abord métamorphoser la cité. C'est ce que Socrate semble avoir à peine entrevu, et là est l'infériorité qui laisse sa philosophie sociale inachevée, et comme inconséquente, par le fait de son hésitation entre la suprématie de la conscience
et celle de la loi; entre l'exaltation de l'individu et celle de l'Etat ( ! ).
La grande originalité de Platon et d'Aristote va être, en nos matières, précisément, d'avoir nettement compris que toute restauration de la morale civique devait avoir comme base une rénovation de l'Etat.
« La République », d'abord, a cela de tout a fait nouveau que les classes ne sont pas destinées a y lutter les unes contre les autres. II est vrai qu'elles sont loin de disparaître dans une confusion égalité ire de toutes les conditions et de toutes les fonctions; et il n'y a guère eu, au cours de l'histoire de la science politique, de conception plus aristocratique que le mythe fameux des trois races d'or, d'ar-
(*) ïl faut d'ailleurs reconnaître qu'il n'y a dans ces idées rien d'absolu. Si Socrate n'avait pas mis au premier plan de ses préoccupations la rénovation politique, il en avait cependant entrevu la nécessilé. Il a eu comme une vague prescience du rôle prépondérant qu'allait jouer l'idée de justice sociale chez Platon el même chez Aristole. C'est un fait qui a été mis particulièrement en lumière par Pôhlmann, op, cit., p. 158. — Pour Socrate, dit-il, la concorde faisant disparaître la lutte de classes est le suprême bien politique; et c'est bien en effet ce qui résulte de quelques passages sur l'6[/.<£voia (notamment Mém. IV, 16). — Il n'en est pas moins vrai que Socrate ne paraît pas avoir cru, avec la même force que ses successeurs, à la nécessité des cités d'idéale justice, comme fondement essentiel de perfectionnement moral.
gent et d'airain. Mais dans la pensée de Platon, les castes, pour être différentes, ne devaient pas être ennemies. L'Etat devait les réunir, par la hauteur de son impartialité, et par son unique souci des intérêts généraux. Les passages dans lesquels le maître revient sur cette idée essentielle sont déjà extrêmement nombreux, soit dans la République, soit dans les Lois ( ! ). Mais c'est peut-être dans le « Gorgias » qu'il lui a donné son expression la plus élevée, alors qu'il parle de ces unions formées par le ciel et la terre, et qui ne peuvent être méconnues que par l'égoïsme ('). D'ailleurs il n'est pas besoin de citations nombreuses pour iaire comprendre quelle a été l'importance, dans l'œuvre platonicienne, de la conception d'une cité destiné l réaliser, absolument, la paix sociale. Il suffit, pour cela, de se rappeler l'idée maîtresse de la République, cette longue poursuite à la recherche de la justice, qui constitue le lien entre toutes les idées de l'auteur, et n'est autre chose, en somme, que l'effort vers la cité idéale uniquement dévouée au bonheur de tous.
Chez Aristote, par cela même que son plus grand souci des réalités ne lui permettait pas de dégager
(») V. surtout Lois, X, 618 C, ibid., III, 697 D; Réf., V, 462 D., ibid., VII, 519 E.
(*) Gorgias, 507 C.
avec autant de relief que Platon, un idéal moral, la même pensée va nous apparaître, peut-être un peu plus effacée. Il est cependant certain que le stagyriste a, comme son maître, rêvé un Etat dans lequel les passions des classes devaient faire trêve devant Tunique souci de l'absolue justice sociale. La « Politique » est, sur ce point, aussi décisive que la « République » et, sans même insister sur des citations cependant faciles à relever ('), ici encore, le plan même est une preuve. Les hommes, en effet, qui se sont préoccupés de l'œuvre d'Aristote, se sont quelquefois étonnés devant ces deux livres de la « Politique », que bien des traducteurs avaient mis les septième et huitième, et auxquels Barthélémy Saint-Hilaire a rendu leur véritable place en les faisant venir immédiatement après les trois premiers livres consacrés a des généralités préliminaires. Comment expliquer, a-t-on dit, qu'un homme d'observation, comme l'auteur de l'Opyavov, soit la tombé dans les errements platoniciens et qu'il n'ait pas résisté à la tentation d'avoir, lui aussi, sa cité utopique?N'aurait-il pas eu simplement la faiblesse de sacrifier à une sorte de snobisme scientifique de son temps? Il n'est cependant pas besoin d'explications aussi désobligeantes, quand on est bien péné-
(i) Y. sur ce point les nombreuses citations indiquées par Pôhlmann, op. cit., p. 168 et 169.
tré de certains points de la méthode Aristotélique. S'il a fallu au stagyriste sa République, Comme à Platon, c'est que, pour l'un comme pour l'autre, la conception d'un Etat idéal était à la base même de la morale politique. C'est qu'ils mettaient, lous deux, avant toutes choses, la création d'une cite de justice destinée surtout à conduire les hommes à la vertu (').
Dès lors, le problème, légué par Socrate à ses disciples, paraît définitivement résolu. L'individu pourra, dans toute la liberté de sa raison, revenir, polir l'Etat, aux sentiments des patriotes anciens. La collectivité, qui lui demandera sans doute de grands sacrifices, aura, pour les lui imposer, une indiscutable autorité. Elle sera, dans le sens le plus haut des mots, la res publica. Chacun aura la conscience claire que le bien de la cité, c'est l'intérêt de tous (*).
Il faut bien voir cependant que cette conception, souvent reprise depuis l'antiquité, et qui est, en somme, celle de Fichte et Carlyle, repose sur une utopie. Elle fait, de la justice dans l'Etat, la première condition du progrès moral des individus, alors
(i) V. Thurot, Etudes sur Aristote, p. 105. — V. aussi Janet, op. cit., I, p. 229 et la Dote.
(>) C'est là, en substance, ce que Pôhlmann, op. cit., p. 371 s., appelle la coïncidence du socialisme et de l'individualisme dans l'Etat platonicien. — V. pour la même idée dans Aristote, Pôhlmann, p. 593 s.
que, dans l'histoire du monde, cet état est toujours apparu comme le mécanisme organisateur de la victoire, soit d'une race sur une race, soit, ce qui est souvent pareil, d'une classe sur une classe ('); et cependant les lendemains de victoire ne sont pas des jours de justice. D'ailleurs, à admettre même qu'une telle loi n'ait rien d'inéluctable, qu'elle soit historiquement discutable, et, qu'en tous cas, il y ait excès à conclure ici du passé à tout l'avenir, la conception platonicienne et aristotélique, que nous avons exposée, resterait eucore déparée par une véritable pétition de principes. Il est illogique, en effet, de demander à l'Etat d'être, par le fait de sa perfection, un éducateur d'hommes. Car d'où pourrait lui venir cette perfection, si ce n'est d'une éducation des citoyens déjà parachevée?
Quoi qu'il puisse en être, du reste, de la critique de ces idées grecques, elles sont à retenir dans notre histoire, comme essentielles au point de vue de la filiation des doctrines socialistes. Il est banal de faire remonter ces doctrines aux temps classiques; et les docteurs de la révolution sociale ont bien souvent invoqué les titres de noblesse de leurs théories, en rappelant Platon. Quand nous parlerons des idées antiques sur la répartition des biens,
( f ) V. Gumplovicz, Lutte des races, p. 504 s. de la traduction Charles Baye.
nous aurons a voir dans quelle mesure ces vanités se trouvent justifiées. Pour le moment, il nous faut déjà retenir qu'en dehors même de toute querelle autour de la propriété, les Socratiques ont été vraiment des ancêtres de socialisme ou tout au moins d'énergique étatisme, par ce fait qu'ils ont professé la rénovation de l'homme par celle de l'Etat, et qu'ils ont, comme tant de successeurs, paru croire à la possibilité de l'absolue justice décrétée par le législateur.
B. Le second trait caractéristique de la méthode grecque, dans l'étude des choses économiques, est, avons-nous dit, dans la confusion de l'économie politique et privée, ou, peut-être même, dans la prédilection de tous les philosophes athéniens pour les éléments privés, au détriment des éléments publics de la science économique.
Sur le fait, en lui-même, le doute n'est guère possible : Les Mémorables, dans lesquels Xénophon a, il est vrai, la tendance à insister sur les côtés un peu inférieurs de la morale de Socrate, nous le montrent volontiers prêchant à ses disciples la bonne administration de leur fortune, comme la meilleure préparation aux grandes charges de la cité (*), et nous avons déjà eu l'occasion de rappeler que
( 4 ) V. Mém. t III, ch. IV.
T « Economique » avait pu être compris comme un traité uniquement consacré a la « mesnagerie ». Si, du reste, Platon n'est guère l'homme des préoccupations entachées d'utilitarisme, elle reparaissent avec Aristote, et dans la Morale à Nicomaque, sinon dans la Politique, il multiplie les aperçus d'économie privée (*).
Quand nous cherchons les explications de cette particularité, nous en trouvons d'abord une première dans tout ce qui a été dit plus haut : Dès l'instant qu'un peuple vient à l'économie par la morale, il doit avoir la tentation de s'attarder aux problèmes de l'économie privée. Il est clair, en effet, que l'art de conserver et d'augmenter un patrimoine peut très facilement être compté au nombre des vertus individuelles, et que les théories sur la chose publique sont déjà beaucoup plus loin du point de départ éthique.
Cependant, la tendance que nous analysons a pu, aussi, avoir une autre cause beaucoup plus curieuse, au point de vue de l'histoire générale de l'Economie politique. Pour la bien apercevoir, il faut se rappeler que dans les civilisations peu avancées, les phénomènes économiques sont particulièrement resserrés, en ce sens que la division du travail très faible, et les difficultés dans l'échange
(*) V. Morale à Nicomaque, notamment 1. III, ch. III et VI.
conduisent des groupes fort restreints à une sorte d'autonomie dans la production. C'est seulement par de lents progrès que les étroites collectivités du début arrivent à se pénétrer les unes les autres, et que les ondes économiques se font de plus en plus rayonnantes. Il y a là une idée, qu'on a souvent exprimée d'une manière un peu approximative, en disant que les sociétés commencent par l'économie familiaje, pour passer par l'étape communale, avant d'atteindre les formes nationales ('). Or très certainement, dans cette évolution, les Grecs du v e et du vi° siècles étaient beaucoup moins avancés que nous ne le sommes aujourd'hui. Un climat particulièrement favorable, des circonstances historiques exceptionnelles, et le génie naturel à leur race, avaient pu leur permettre d'arriver avec une extraordinaire rapidité à un développement intellectuel et artistique très considérable. Mais les progrès économiques sont d'ordre matériel. Comme ceux de la croissance physique, le génie ne peut pas les hâter. Aussi l'évolution économique n'avait-elle pas pu avoir la rapidité de l'évolution morale et intellectuelle. Il n'est dès lors
(«) V. Die Estehung der Volkswirschaft de Bûcher et l'extrait donné par la Revue d'économie politique, VIII, 1894, p. 1 s. — V. spécialement p. 5 s. — V. L'économie politique, sa théorie et sa méthode, par Schmoller, Revue d'économie politique, VIII, année 1894, p. 106 s.
pas étonnant que l'attention des penseurs grecs ait été plus particulièrement attirée vers des formes anciennes d'économie correspondantes à leur temps, et qu'ils aient plus volontiers parlé de l'économie familiale en plein développement a leur époque, que d'une économie nationale encore en enfance.
Il y a là du reste une observation, qui se trouve particulièrement justifiée, quand on compare l'ensemble de l'œuvre des Socratiques, aux idées des auteurs étrangers à leur école, comme Thucydide par exemple. Il est très curieux de constater combien l'historien de la guerre du Péloponèse est bien plus un économiste public que Xénophon, qui cependant écrivait après lui. Or cette différence ne tient peut être pas seulement aux tendances morales des disciples de Socrate. Elle peut aussi avoir pour raison leurs passions aristocratiques et cet attrait vers les choses du passé qui en était la première conséquence. N'aurait-il pas contribué à les entraîner vers les formes de l'économie qui étaient plus particulièrement celles d'autrefois? On est tenté de le croire, quand on a sous les yeux les opinions bien connues d'Aristote sur la xpinxiq xxTdt <pu<nv et la £p7||jiaTi<jT6c7! . Pour lui, ce qui est véritablement économique c'est l'enrichissement direct au sein du groupe familial par l'agriculture, la pêche ou la chasse. Mais l'échange, ce ciment de l'économie nationale, ne lui apparaît que comme un accident
perturbateur des sociétés ('); et en ce sens, tout au moins, on peut dire que non seulement Aristote n'a pas créé l'économie politique mais que, tout au contraire, ses tendances générales à la réaction sociale l'ont attardé, peut-être outre mesure, à la contemplation des formes, qui se présentent naturellement les premières, dans le développement historique des peuples.
§ ii.
Après avoir ainsi examiné quelques points de méthode tout à fait spéciaux a la science grecque, nous pouvons passer maintenant à des questions beaucoup plus mêlées à nos préoccupations actuelles, et nous allons plus particulièrement rechercher les précédents, dans la Grèce ancienne, d'un problème qui reste, depuis des années déjà, une dfes plus grosses difficultés de la science économique moderne. C'est celui de l'emploi soit de l'induction, soit de la déduction dans les recherches d'économie politique.
On se figure volontiers, aujourd'hui, qu'il y a là Une question capitale, et on représente, bien souvent, la lutte entre quelques écoles nouvelles et l'école orthodoxe comme un débat sur la seule méthode, comme une bataille où des hommes d'observation
viennent s'attaquer a de purs raisonneurs. La réalité est cependant loin de ces simplicités, et il n'y a pas plus d'économie politique absolument déductive, qu'il n'y a de science sociale seulement inductive. Comme le dit fort bien Scbmoller, « l'induction et la déduction sont, dans la science, comparables au pied droit et au pied gauche dans la marche. On ne saurait se passer ni de l'une ni de l'autre » (').
La place n'est point ici d'insister sur une pareille proposition envisagée sous son aspect général et philosophique; mais, par contre, nos études sur la Grèce vont nous montrer comment les deux méthodes qu'on a tendance exagérée à opposer l'une a l'autre, ont toujours été simultanément employées par les philosophes grecs, et il y a là des aperçus qui peuvent être de quelque intérêt pour la solution d'une des querelles les plus encombrantes de notre temps.
Bien des historiens de la philosophie grecque paraissent cependant avoir été pénétrés de la nécessité qu'il pourrait y avoir à faire, pour chacun, une place bien marquée, soit dans le camp des induotifs, soit dans celui des déductifs; et délibérément, ils ont rangé Socrate parmi les ancêtres de l'induction et des sciences d'observation, en alléguant les caractères de sa discussion dialoguée, qui part le plus
(*) L'économie politique, sa théorie et sa méthode. Bévue d'économie politique , VIII, année 1894, p. 463.
souvent d'un fait emprunté au spectacle de la vie courante. Avec plus de certitude, encore, ils ont fait le même honneur à Aristote, rappelant à la fois sa répugnance a suivre Platon dans les voies du rêve et son souci d'amasser des matériaux d'observations, marqué notamment dans le domaine politique, par l'étude de toutes les constitutions grecques connues en son temps. Seul Platon, compromis par La République et ses conceptions fantaisistes sur la communauté des femmes et des biens, ne devrait pas être classé parmi les précurseurs de la sociologie d'observation et serait à considérer comme le lointain ancêtre de tous les auteurs de systèmes a priori.
Pour nous rendre compte combien ces généralités 6ont loin des faits, il nous suffira de quelques observations sur les trois grands philosophes qui sont ici en cause.
En ce qui concerne d'abord Socrate, il y aurait certainement grande témérité à vouloir se séparer de tous les témoignages ( l ) qui, depuis celui d'Aristote ('), l'ont déclaré le premier inventeur de la méthode inductive. C'est là, d'ailleurs, un titre qui peut se justifier par d'excellentes raisons. Il est certain, d'abord, que la réaction socratique contre la philosophie de la nature n'a pas eu seulement
(*) V. notamment Zeller, op. et trad. cit., III, p. 119; Croiset, Histoire de la littérature grecque, IV, p. 214. (*) Métaph., XIII, p. 1078 B. 28.
pour cause une prétendue inutilité. Comme il devait en être si souvent depuis, en s'attaqtiant à certaines sciences, c'est bien plutôt l'erreur et l'impuissance de quelques savants que le philosophe avait en yue. Xénophon ne nous dit-il pas formellement que son maître redoutait de voir ses disciples ramenés par l'astronomie aux folies d ? Anaxagore ? ( ! ). Et les fantaisies des anciens philosophes de la Grèce n'avaient-elles pas leur cause principale dans des excès de métaphysique ( f ) contre lesquels Soc rate venait ainsi s'inscrire en faux? En outre, la méthode dialectique apparaît en elle-même comme une garantie contre l'irréalité des tendances purement raisonneuses. A la base de chacune des discussions socratiques, il y a, en effet, quelque évidence empruntée à une observation incontestable des choses de la vie ( 8 ) et bien souvent même, quoique, pour confondre ses adversaires, le philosophe ait volontiers recours à toutes les armes que peut offrir la logique, c'est par un procédé de pure induction qu'il arrivera à son but (*).
(i) Mém., 1. IV, ch. VII, § 6.
(*) V. Zeller, op. et trod. cit., p. 382 s.
(») V. Mém., 1. IV, ch. VI, § 13.
(*j V. Mém.,\. IV, ch. VI, § 14; Mém., I. II, ch. VI, § 6. II y a là des types du raisonnement socratique par induction ou plus exactement, comme nous allons le voir, du discours inductif chez Socrate.
Cependant, quand on a fait ces constatations, il faut ajouter, immédiatement, que la part apportée par Socrate au trésor des connaissances positives est absolument nulle. Jamais ce grand discoureur, qui usait, dans les rues d'Athènes, son temps a dé sublimes subtilités, n'a songé a une œuvre comparable a celle de nos savants modernes. Il croyait avoir assez fait pour l'observation quand il avait parlé de quelques traits grossiers empruntés a la vie des artisans ou des agriculteurs ('). Tout particulièrement, il ne témoigne jamais qu'il a retenu quelque chose du spectacle des grands phénomènes sociaux et quand Aristote voudra, sur ce terraiu, s'engager dans la voie d'une recherche vraiment scientifique, il aura tout 2i créer. Est-ce à dire que l'induction pourrait se passer des rigueurs d'une observation méthodique? Personne ne le voudrait soutenir. Mais la vérité est, comme le dit Janet, « qu'on trouve difficilement, dans tout ce qu'on nous rapporte de Socrate, un exemple rigoureux de l'induction Baconienne » ('). C'est a juste titre que le même auteur ajoute : « Ce que Socrate emploie, ce sont des discours a forme inductive qui amènent peu à peu l'auteur à des conclusions inattendues,
( f ) Les contemporains de Socrate raillaient déjà son goût pour les comparaisons un peu vulgaires, ainsi que nous le rapporte Xénophon lui-même. Mém, t 1. I, cb. VI, § 37,
(*) Janet, Essai sur la dialectique d& Platon, p. 21.
en le faisant passer d'une proposition à d'autres de moins en moins simples, mais toujours enchaînées entre elles ».
Ainsi, il serait singulièrement exagéré, dans nos débats sur la méthode des sciences sociales et particulièrement de l'économie politique, de considérer Socrate comme un précurseur de nos écoles d'observation. Tout au contraire, à vouloir une classification absolue, à laquelle cependant répugne la nature des choses, c'est peut-être plutôt encore dans les rangs des faiseurs de systèmes à priori qu'il faudrait ranger le grand philosophe grec. Le principe même de sa philosophie paraît le demander ainsi. II n'a entrepris, en effet, de s'occuper des questions sociales que dans le but de la restauration d'une Morale a principes préconçus. Il est parti d'un dogme qui, pour n'être pas révélé, n'en était pas moins absolu ; et il devait, par là, être nécessairement conduit, comme le dit Schmoller, « à faire dériver directement l'action la plus pure, par une logique rigoureuse, de son principe supérieur», ou, plus simplement, il devait être entraîné à chercher toujours des solutions exactement adaptées a ses postulats moraux; et n'est-ce pas évidemment là un procédé absolument inconciliable avec toute création d'une science d'observation? ( ! ).
(i) V. sur le développement de celte idée Schmoller, Revue d'économie politique, V I i I , année 1894, p. 123 s.
C'est, d'ailleurs, bien plutôt encore Platon, qui devait nous montrer combien il est vrai de dire que le préjugé moral doit nécessairement conduire à des constructions insoucieuses de toutes les réalités. Si, en effet, sur le terrain social, la méthode platonicienne est couramment mise en opposition avec celle d'Aristote, ou même celle de Socrate, ce n'est pas, quoi qu'on en ait dit quelquefois, que Platon ait en plus qu'eux « l'esprit géométrique » (') ; et sa dialectique, a la prendre dans son pur mécanisme de raisonnement, n'a rien de plus particulièrement déductif que les procédés de discussion, soit de son maître, soit de son disciple (*). S'il a perdu de vue les faits sociaux, ce n'est, donc pas par simple penchant pour le théorème, c'est bien plutôt par passion pour la vertu. « Il consent, dit très exactement Denis, à passer pour un insensé parmi les hommes, pour que l'esprit et le cœur au ciel, il ait toujours les regards tournés vers la patrie d'où il est exilé, trop heureux, lorsqu'il voit Terreur et l'injustice envelopper les autres hommes, s'il peut, ici-bas, couler des jours irréprochables, et quitter cette vie avec une âme calme et sereine » ( 3 ). Or de telles aspirations sont également inconciliables avec toutes
( l ) V. cep. Croiset, op. cit., IV, p. 305.
(') V. Janet, La dialectique de Platon, p. 170 s.
( 8 ) Denis, Les idées morales dans l'antiquité, I, p. 174.
•les méthodes scientifiques. Elles peuvent être créatrices seulement de ces cités d'utopie, qui sont œuvres de poètes bien plus encore que de savants.
Cependant, ici encore, il n'y a rien d'absolu ; et le rêve est toujours fait avec des lambeaux épars de la réalité. Aussi dans la « République » même, est-il facile d'apercevoir, derrière le moraliste intransigeant, l'auteur qui a étudié certaines formes contingentes de civilisation. Ainsi, par exemple, Platon a voyagé en Egypte, il aime le vieil Orient, et nous allons retrouver, à la base même de sa construction sociale, une réminiscence du système des castes, dans son idée des trois races d'or, d'argent et d'airain. Ainsi encore, par sa naissance, par le souvenir de là mort de Socrate et par celui des persécutions qui avaient cherché à l'atteindre lui-même, Platon était destiné à être un ennemi de la démocratie ; et son plan social est très certainement inspiré soit par les souvenirs des anciennes constitutions aristocratiques, soit par une tendance au laconisme.
En dehors de ces lignes générales, les passages de la « République », sont d'ailleurs nombreux où malgré le penchant utopique, se fait jour une critique assez pénétrante de certains phénomènes sociaux. C'est ainsi, par exemple, que dans le huitième livre, il y a sur la valeur pratique des divers gouvernements quelques appréciations comparables, sans audace, à la fameuse théorie d'Aristote sur
les Révolutions; c'est ainsi encore, que dans les questions mêmes, qui sont précisément les nôtres, Platon a, en étudiant soit la division du travail, soit encore certaines parties des théories de la répartition, fait preuve d'une assez grande finesse d'observation.
D'ailleurs il ne iaut pas oublier que Platon a plus d'une cité; il a aussi écrit les « Lois »; et, alors, bien qu'il n'ait rien entendu abdiquer des rêves dé la « République » ( l ), il nous a montré qu'il savait compter avec les misères morales de ses concitoyens, et faire la large place aux réalités de son temps. La tentative est ici, en elle-même, une défense anticipée contre les accusations futures d'utopisme. Aussi Cousin a-t-il pu écrire, sans risque de sérieuses contradictions, que « sans doute le dernier ouvrage de Platon repose sur un système, mais toute législation digne de ce nom est un système, et s'il se propose un but élevé, il veut y conduire l'humanité sans sortir des limites de la réalité et de l'expérience » (*). Et cependant les « lois » ne devaient constituer que la seconde partie d'une trilogie sociale, et quand on se rappelle que l'œu-
(») Cousin, Argument des lois, p. xvj. « Il y a dans toutes les parties des Lois, un retour continuel, comme un soupir vers la a République ».
(*) Y. Cousin, op. cit., p. cxxxij»
vre politique suprême projetée par Platon allait être uniquement un livre d'observation sur son temps, il est singulièrement difficile de ne pas reconnaître que si les tendances inductives de Socrate ont été exagérées, on a peut-être aussi parlé trop sévèrement de l'esprit d'irréalité de son disciple.
Il faut d'ailleurs, en tout cas, admettre qu'il se rapprochait de nos sociologues les plus modernes, tout au moins par ce fait qu'il partageait une de leurs faiblesses. Comme eux, il a connu la comparaison entre le corps humain et l'organisme social, et il a &é, lui aussi, conduit a faire à ce rapprochement littéraire une part étrange dans des œuvres scientifiques. Si le trait vaut d'être relevé, ce n'est pas seulement par ce qu'il peut y avoir d'attrait un peu amer à retrouver des vanités modernes dans les lointains du passé, c'est bien plutôt encore parce qu'il est curieux de noter que, chez les Grecs, déjà, la théorie de la société -organisme apparaît comme une machine de guerre contre la liberté de l'homme. Il est en effet visible que Platon se sent raffermi encore dans ses convictions de moraliste étatiste, par la pensée que les membres ne sont rien sans la direction du cerveau; que par conséquent l'individu doit, [lui aussi, procéder uniquement de la cité ( 4 ).
(*) Il était évidemment impossible à Platon, par suite du
Quand nous arrivons enfin à Aristote, les témoignages critiques nous deviennent inutiles, puisqu'il a pris soin de nous éclairer lui-même sur sa conception de la méthode. « Le principe de toutes choses c'est le fait », nous dit-il presque au début de
développement des sciences biologiques en son temps, de pousser la comparaison entre l'organisme social et le corps humain, aussi loin que certains de nos sociologues ont pu le faire. Plus particulièrement l'idée de l'individu-cellule ne pouvait pas apparaître à un penseur de* l'ancienne Grèce. Aussi le plus souvent Platon devait-il se contenter de dire que la cité est comme un homme, sans préciser davantage sa comparaison. Quand il voudra aller plus avant, il en sera réduit à assimiler les individus dans l'Etat aux membres dans le corps (Rép., III, 462 C). Ainsi limitée, l'idée de la cité-organisme est familfère à l'auteur de la République et des Lois, Tout d'abord, elle est à la base même de la République, car Socrate déclare à Adimante que, s'il y a lieu de chercher la justice dans l'Etat, c'est surtout parce que c'est le meilleur moyen de la trouver dans l'homme, de même qu'on lit plus facilement les grosses lettres que les petites (Rép., II, 368 D).La même conception se retrouve d'ailleurs en bien d'autres passages du maître (V. notamment Lois, VIII, 829, A; Rép., IV, 434 D). Il faut ajouter que celte idée de Platon a été reprise par Aristote, qui, lui aussi, a été séduit par la comparaison de l'état-organisme; mais bien que sur ce point certains de ces textes soient absolument comparables à ceux de son maître (Pol., I, 11 B,1253 A), il a cependant une prescience peut-être plus fine que la simple assimilation entre le corps humain et le mécanisme social. 11 voit volontiers dans les sociétés humaines non pas un corps
sa Morale à Nicomaque ; puis il ajoute : « Si le fait était toujours connu avec une suffisante clarté, il n'y aurait guère besoin de remonter a sa cause. Une fois qu'on a la connaissance complète du fait, on possède ses principes, ou tout au moins, on est en voie de les acquérir » (*).
Le stagyriste met d'ailleurs au service de cette idée maîtresse une remarquable puissance d'érudition, et mérite très certainement d'être tenu pour le plus grand observateur de l'antiquité (*). Si le
du même ordre que les organismes-animaux, mais un fait naturel sui generis qu'on pourrait rapprocher surtout des colonies animales, par des Républiques d'abeilles (Y. Pôhlmann, op. cit., p. 164 et les textes cités par lui).
Comme nous l'indiquons au texte, ces conceptions ont pu renforcer la tendance étatiste des anciens philosophes grecs, mais il serait injuste de croire qne là a été leur seule conséquence. Elles ont pu aussi, sur quelques points, faire progresser la sociologie antique. Particulièrement, elles ont dû attirer l'attention des penseurs de l'antiquité sur ce fait méconnu par Socrate, que la société est autre chose qu'une somme d'individus, et que la science sociale, par conséquent, peut être autre chose qu'une simple transposition de la morale individuelle (V. Pôhlmann, op. cit., p. 162).
(i) Morale à Nicomaque, 1. I, ch. II, § 12.
(*) Son génie rigoureux et ami de l'expérience se refusait à tout ce qui l'éloignait trop de la réalité. Il serait aussi difficile de résumer Aristote, qu'il serait difficile de résumer La Bruyère. Denis, op. cit., I, p. 177.
La méthode d'Aristote, dans sa politique, est lu même que
monde grec avait dû jeter les bases d'une science positive, c'est Aristote qui aurnit été son interprète nécessaire; mais des causes profondes interdisaient au disciple de Socrate et de Platon de sortir complètement des voies qu'ils avaient tracées : Tout d'abord il restait dans une certaine mesure, embarrassé des questions de formes, qui avaient tenu dans la science de ses maîtres une place considérable, et il ne faut pas oublier qu'il n'en avait pas fini avec la dialectique (')• Il est tout naturel, dès
dans sa morale, l'observation et l'analyse. Janet, Histoire de la science politique, I, p. 191.
Comme les modernes, Àrislote fonde la science sur l'observation des faits et sur l'analyse. Croiset, op. cit., IV, p. 714.
Aristote, sans repousser la raison, l'interroge cependant avec moins d'attention et de sécurité. Il s'en rapporte davantage à l'histoire. C'est à l'observation des phénomènes sociaux qu'il emprunte ses théories presque entières. B. Saint-Hilaire, Préface de la traduction de la politique, p. 4-II.
(») Les dialogues, dans l'œuvre aristotélique, tiennent, en effet, une place importante. C'est même par eux que le maître a exercé sur l'antiquité une influence décisive. Croiset, op. cit., IV, p. 698. 11 faut cependant reconnaître qu'aucun d'eux n'a trait à la politique, et que, d'autre part, Aristote avait beaucoup restreint la portée de la méhode dialectique, en y voyant seulement un procédé de vulgarisation, et non plus, comme ses prédécesseurs, un moyen d'arriver à la connaissance scientifique (Topiques, 1, 2). Il n'en est pas moins que, même dans la Politique, on peut relever bien des passa-
lors, que la démonstration longuement raisonneuse tienne encore dans sa méthode une place nécessairement enlevée à l'induction vraiment scientifique. En outre, le postulat moral du stagyriste était sensiblement le même que celui de ses prédécesseurs, et nous savons déjà comment la conception du lien entre l'éthique et la politique a été identique chez tous les philosophes socratiques. Elle devait donc nécessairement avoir pour les uns et les autres la même influence ; et ce que nous avons dit, à ce sujet, de Socrate s'appliquerait presque exactement h Aristote (*). Enfin il est dans l'ordre logique des choses que l'esprit d'observation se développe d'abord par l'étude des sciences physiques, dans lesquelles les phénomènes sont relativement faciles à connaître. Or certains des écrits de l'auteur de la « Physique » et de « l'Histoire des animaux » sont bien, il est vrai, pour témoigner qu'il n'avait pas, pour les explications de la nature, le dédain de Socrate; mais il est certain que le plus grand effort philosophique du stagyriste s'est porté sur d'autres
ges dans lesquels Aristote se laisse entraîner, parla force de la tradition, à reprendre, malgré l'absence de dialogue, une forme de raisonnement tout à fait comparable à celle de Socrate, et c'est surtout par ces survivances involontaires qu'il reste le tributaire du passé. V. p. ex. PoL, 1. III, ch. II, § 2 et 1. III, ch. XI, §5.
(') V. supra, p. 55.
problèmes. Il a été attiré d'abord vers les choses de la morale et de la politique ; il est ainsi arrivé trop rapidement sans être suffisamment garanti par l'habitude de l'induction prise dans les sciences naturelles (*), sur ce terrain social, qui est celui où toujours la science s'est le plus volontiers attardée aux spéculations irréelles ; et il y a la un fait qui a pu avoir encore quelque influence sur l'ensemble de la méthode aristotélique ( f ).
Aussi quand bien même on s'attache exclusivement a la partie politique de l'œuvre du stagyriste, qui est très certainement la mieux observée, il est facile de se rendre compte combien il était loin encore de nos procédés de recherche modernes; Tout d'abord, en effet, son champ d'observations nous apparaît singulièrement étroit. Son attention a été, comme celle de tous ses contemporains, appelée sur le spectacle des luttes populaires. Il sait apercevoir, avec une assez grande netteté, le phénomène d'ordre purement politique ; et c'est là sans doute le secret de bien des appréciations sur l'éter-
(») V. d'ailleurs sur l'infériorité de la méthode d'Àristote, quand il est sur le terrain des sciennes physiques et naturelles notamment ïhurot, Revue critique dn l«r février 1873, et Von Littrow, Etat arriéré des sciences chez les anciens, traduit dans la Revue scientifique du 30 juillet 1870.
(*) V. Science ancienne et science moderne de Egger, h évite de l'enseignement, année 1890, p. 129 s.
nelle jeunesse de sa science sociale. Mais en dehors des manifestations, en somme superficielles de la vie publique, il saisit très peu de choses du mécanisme sociologique. Nous aurons, plus d'une fois, à nous étonner de son inconscience en face de certains faits économiques aisément remarquables, et dès maintenant comment ne pas songer à son extraordinaire aveuglement devant toute l'activité commerciale de son temps? Cependant il a encore quelque souci de la vie économique, tandis qu'il parait négliger complètement tout ce qui, dans l'existence sociale, ne touche directement ni à l'économie ni à la politique. H n'est, par exemple, sérieusement préoccupé ni du rôle de la religion, ni de celui de l'art dans le développement général d'un peuple, et il y a là une lacune qui serait inconcevable chez un Grec du iv e siècle, en pleine compréhension de tout son temps et de toute sa race. Il est donc, en résumé, bien permis d'affirmer que l'observation d'Aristote a été, tout d'abord singulièrement étroite.
En outre, quand on suit l'auteur de la Politique sur le terrain si restreint qu'il a lui-même choisi, on reste surpris de l'absence de deux éléments sans lesquels nous ne concevons guère d'affirmations sociologiques : la statistique et l'histoire.
Pour la statistique, la remarque est banale ; et il n'est pas besoin de la développer. Pour l'histoire, elle peut paraître plus douteuse, car les témoigna-
ges des commentateurs sont ici singulièrement contradictoires. Pendant que M. B. Saint-Hilaire, par exemple, nous dit qu' « Aristote est le créateur de la méthode historique » (*), Ingram nous affirme « qu'il saisissait a peine l'idée des lois du développement évolutif des phénomènes sociaux si ce n'est à un faible degré, en ce qui concerne la succession des formes politiques » ( f ). De pareilles divergences sont certes pour donner une grande modestie à tous les historiens de doctrines. Elles n'ont cependant rien de surprenant. Le traducteur d' Aristote est, en effet, inattaquable s'il a voulu dire seulement que le stagyriste aimait à étayer ses opinions sur la Politique de raisons empruntées au passé; et l'admirable petit livre d'Ingram est une fois de plus dans la vérité, si l'auteur a entendu que les lois sociales sont bien peu décisives, qu'on cherche à baser sur quelques souvenirs, alors qu'on n'a d'ailleurs ni critique sérieuse, ni documents précis. Il est donc permis de dire, en résumé, que si Aristote a eu le désir de créer dans le domaine social une véritable science d'observation, il a, tout au moins, manqué des instruments indispensables.
Nous sommes ainsi conduits, en dernière analyse,
(») B. Saint-Hilaire, Préface de la Politique, p. 58. (*) Ingram, Histoire des doctrines économiques, traduction Varigny, p. 26.
a une solution quelque peu conciliatrice. D'un côté, aucun des hommes de la Grèce antique, pas même Platon, n'a été l'homme de systèmes et de purs raisonnements qu'on représente quelquefois. Mais, •d'autre part, jamais la science grecque, pas plus dans le domaine de l'économie que dans celui de la politique, de la physique ou de l'histoire naturelle, n'a été véritablement expérimentale. Ses représentants ont toujours oscillé entre l'observation et la construction raisonneuse et, si leur méthode sociologique a eu un principe, ce ne serait guère que l'éclectisme. Il y avait peut-être intérêt à le montrer avec quelque insistance, car, de nos jours, bien souvent encore, les différences de méthodes sont moins nettes qu'on ne se plaît à le croire ; et il est arrivé plus d'une fois aux sociologues et particulièrement aux économistes de se croire séparés par des conceptions fondamentales sur les voies qui peuvent conduire à la connaissance, alors qu'il n'y a entr'eux que quelques brouillards philosophiques.