‹ Les théories économiques dans la Grèce antiqueChapitre 4 sur 12 · LA PRODUCTION · texte numérisé non relu

LA PRODUCTION

§ 1. Infériorité générale des doctrines grecques sur les questions de production. — Opiniou d'Aristote sur l'imposai^ bilité de créer des richesses. — Contributions fragmen-. taires apportées par les philosophes anciens à la théorie de la production : a. Le travail; b. Le capital; c. La nature.

§ 2* Compréhension plus grande des phénomènes de circulation. « — Les doctrines grecques sur le transport des marchandises et sur le crédit. — Finesse de certains de leurs aperçus sur la monnaie. — Les préjugés socratiques contre l'emploi des métaux précieux. — Exactitude de certains des principes monétaires dégagés par Xénophon ou par Àrislole.

§ 3. Causes générales des infériorités et des lacunes précédemment signalées : 1° Les Grecs vivent en un temps où la production est mal organisée; 2© La prédominance des points de vue moraux les éloigne des aperçus véritablement économiques.

Il serait inutile de chercher dans la littérature grecque une théorie générale de la production des richesses. Des causes multiples, que nous aurons bientôt à étudier, ont empêché son élaboration —

et c'est là, dans l'économie politique des temps anciens, une lacune telle que de fervents admirateurs n'ont pas hésité à la reconnaître (').

Non seulement, du reste, les philosophes grecs n'ont eu sur la création des richesses aucune vue d'ensemble, mais le plus pénétrant d'entre eux a fait mieux que de négliger le problème. Il a nié son existence. Nous trouvons, en effet, dans cette partie même de la Politique d'Àristote, où tant d'auteurs ont voulu voir l'origine de la science économique, la plus formelle condamnation qui ait jamais été portée contre toute idée de production. D'après le stagyriste, les dieux ont pris soin de donner aux hommes, comme aux animaux, leurs moyens d'exis* tence. Il n'y a donc pas à les créer, il s'agit seulement de les utiliser. La matière- richesse est antérieure à l'économie, comme la matière-homme est préexistante à la politique. « C'est a la nature, nous dit exactement le philosophe, à fournir les premiers aliments, qu'ils viennent de la terre, de la mer ou

( ! ) C'est ainsi, par exemple, que Roscher, dans un travail très visiblement destiné à la réhabilitation de l'économie politique chez les Grecs, déclare que le véritable intérêt de leurs doctrines n'est pas dans leurs théories sur la production, mais bien plutôt dans ce qu'ils ont dit de la répartition. Roscher, Economie dans V antiquité classique, p. 5 de la traduction Volowski dans le volume de mélanges intitulé : Recherches sur divers sujets d'économie politique.

de toute autre source. C'est ensuite au chef de famille a disposer de ses dons comme il convient de le faire. Ainsi le fabricant ne crée pas la laine; mais il doit savoir l'employer, en distinguer les qualités et les défauts, reconnaître celle qui peut servir et celle qui ne le peut pas » (').

Après l'énoncé d'un pareil principe, si la logique d'une science sociale encore embryonnaire pouvait être absolue, il n'y aurait plus a se préoccuper des théories de la production dans le monde grec. Leur existence même n'est-elle pas en effet rationnellement inconciliable avec la confusion négative que nous venons de signaler? Cependant, des faits se sont imposés à l'observation des anciens, et, par une heureuse inconséquence, ils nous ont donné sur la création des richesses, a défaut de doctrines d'ensemble, quelques aperçus fragmentaires dignes d'être recueillis. Pour les rechercher, il nous faudra reprendre successivement les divers éléments de la production, et étudier les idées grecques sur le travail, le capital et la nature. Nous aurons ensuite à voir comment, là où ils négligeaient le principal, les anciens avaient su se préoccuper de l'accessoire, et comment ils nous ont fourni sur certains phénomènes relatifs à la circulation, et particulièrement sur ceux d'ordre monétaire, quelques observations

(*) PoL, 1. I, ch. HT, § 21.

intéressantes. Après cette double étude de détails, nous pourrons essayer quelques réflexions générales en analysant les causes de toutes les infériorités et de toutes les lacunes que nous aurons dû constater.

a) Le travail. À nous en tenir à l'opinion la plus répandue parmi les historiens de l'économie politique, il faudrait dire seulement que les Grecs ont, dans leurs préoccupations scientifiques, particulièrement négligé tout ce qui a trait au travail. Il a été, en effet, longtemps de style d'affirmer qu'un des traits caractéristiques des civilisations antiques, était dans leur mépris pour toutes les formes de l'activité humaine distinctes de la politique, de la guerre ou de l'agriculture (*).

En ce qui est particulièrement de la Grèce, il faut reconnaître que les bonnes raisons ne manquent pas pour soutenir une semblable opinion. Les témoignages dans lesquels sont affirmées les tendances dédaigneuses de la philosophie des temps classiques, en face de tous les métiers manuels,

(») C'est là une idée qui est uniformément admise par tous les historiens de l'économie politique. V. notamment : Espinas, Histoire des doctrines économiques, p. 46; Ingram, op. et trad. cit., p. 16; Blanqui, Histoire de l'économie politique, I, p. 45; Kautz, Geschichtliche Entvickelung der national oeckonomik, p. 59 s. ; Cossa, Introduzione allô studio dell economia politica, p. 149.

sont extrêmement nombreux ; et on a pu dire que « pour tous les penseurs athéniens depuis Xénophon jusqu'à Àristote, le citoyen digne de ce nom est celui-là seulement que sa situation de fortune rend indépendant des tâches matérielles » ( i ). Il est vrai que nous trouvons ici chez tous les Socratiques un parfait accord. Xénophon, tout d'abord, met en relief les infériorités du travail industriel, avec une remarquable vigueur. Ce qui le frappe surtout, c'est que les ouvriers des arts mécaniques sont mal préparés par leur vie sédentaire aux nécessités des luttes militaires. Aussi, est-ce avec une évidente approbation, qu'il nous rappelle que les lois des Républiques les plus glorieuses défendaient à leurs citoyens de devenir artisans (*). Chez Platon, la même tendance est tout aussi nettement accusée. Dans la République, cependant, les passages relatifs à la situation de ce troisième état qui devait être composé des commerçants et des ouvriers, sont par-

(*) G. Platon, La démocratie ancienne et le droit fiscal à Athènes, Devenir social, liv. de janv. 1897, p. 11.

(') Xénophou, Economique, ch. IV, § 2 et 3. — 11 est d'ailleurs à noter que l'affirmation de Xénophon est tout à fait exacte. A Sparte, les citoyens ne pouvaient pas être artisans; à Thèbes, l'exercice d'un métier était incompatible avec l'exercice d'une magistrature. A Athènes même une loi fut proposée qui aurait réduit en servitude tous les artisans (Pol. f II, 4. 13). — V. tous ces points, Cailleraor, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines au mot « artifices *.

ticulièrement imprécis; et l'auteur ne se prononce même pas d'une façon formelle sur la question, si délicate en son temps, du droit que pourraient avoir ses membres, au titre de citoyens. Mais malgré cette indécision sur une question en somme verbale, il est certain que Platon entend réserver dans son intégrité le gouvernement de la République, aux guerriers et aux magistrats; et s'il laisse aux autres la propriété- privée, cette cause de civisme inférieur, c'est parce qu'il ne compte pas sur eux comme sur de véritables soutiens de l'Etat. Dans « les Lois », l'indifférence hautaine pour le travail est plus marquée encore. La cité sera loin de la mer, pour que ses habitants n'aient pas les tentations du commerce maritime ( ! ). Les magistrats s'efforceront d'écarter les hommes libres des professions ouvrières. « C'est qu'il y a pour les citoyens, dit Platon, une occupation qui exige déjà beaucoup d'exercices et de soins, qui est de travailler à mettre et à conserver le bon ordre dans l'Etat » ; puis l'auteur ajoute : « Si les astynomes s'apercevaient que quelqu'un d'entre eux négligeât l'étude de la vertu pour se livrer à un métier, ils devront l'accabler de reproches et de traitements ignominieux, jusqu'à ce qu'ils l'aient ramené dans la bonne route » (*).

(i)Lois, liv. IV, 704 B.

( f ) Lois, VIII, 846 D.

SOUCHON f>

Aristote, enfin, reste dans le même sens, tout aussi précis que ses devanciers, et par deux fois il énonce comme un véritable axiome social, la nécessité de l'exclusion des artisans hors de la cité (').

De pareils textes sont évidemment pour donner une autorité particulière à tous ceux qui veulent voir dans le mépris pour le travail et particulièrement pour le labeur industriel, un des préjugés les plus certains de l'antiquité.

Leur thèse a cependant trouvé des contradicteurs (*j. Il ne faudrait pas, ont-ils dit en substance, penser que les civilisations antiques ont pu vivre et se développer sans une conception véritable du rôle social du travail. Elles ont connu toutes les formes de nos activités économiques. Dès le vin e siècle, la Grèce nous apparaît comme un centre de production et d'exportation. Elle est déjà la maîtresse du commerce dans la Méditerranée, et répand dans tout le monde civilisé d'alors ses objets d'art, ses poteries et ses laines. L'afflux des populations rurales voulant prendre part à la richesse des villes a même été la cause déterminante des mouvements démocratiques du vi e et

(') Pol. t 1. II, ch. VI, § 2.

(•) Le meilleur défenseur de celle opinion paraît êlre Edouard Meyer, qui l'a, pour la dernière fois, tout récemment développée dans les Jahrbùcher fur nation, oekonomie und Stalislik (année 1895. p. 213 et s.).

do v e siècles, et à partir de ces temps, la politique d'Athènes tout entière a été orientée vers des préoccupations d'ordre commercial. Ce serait, du reste, une grande erreur de croire que la démocratie laborieuse et même mercantile a trouvé seulement des détracteurs parmi les penseurs grecs. Elle a eu, tout au contraire, avec les Sophistes, ses théoriciens résolus, et la question célèbre du salaire des leçons a été plus qu'une petite querelle de

• dignité ou d'âpreté individuelle. On peut voir dans l'attitude prise, là, par toute l'école, le symbole

I d'une conception d'ensemble sur la valeur du travail, et la justice de ses rémunérations. Les Sophistes, cependant, ne nous ont pas laissé de passages qui puissent être exactement opposés aux opinions relevées plus haut. Mais il n'en est pas de même pour Thucydide. Son grand mérite est précisément d'avoir eu la compréhension très nette des forces productrices de son temps; et il s'est, d'avance, inscrit en faux, contre les dédains socratiques. Notamment, le discours qu'il prête à Périclès ( ! ) est un témoignage en faveur du travail qu'on peut, hardiment, mettre en face des opinions de Xénophon, de Platon ou d'Àristote.

Il est d'ailleurs aisé de comprendre comment ces derniers philosophes ont pu être entraînés à nous

(i) Thucydide, II, 40. 1. 2.

donner, sur les idées de leur temps, une notion inexacte. Leur école a été faite d'une réaction a la fois morale et sociale; et à toutes les époques, de telles tendances ont été pour mettre en défiance, à l'excès, contre les activités un peu brutales et presque nécessairement démocratiques du commerce et de l'industrie. Il ne faudrait donc pas, a-t-on dit en substance, attacher à des opinions isolées une trop grande importance, et croire que les indifférences ou les mépris d'une étroite aristocratie intellectuelle peuvent être symptomatiques des pensées de tout un peuple.

Entre les deux opinions si nettement contraires, que nous venons d'exposer, il est difficile de pren * dre parti, car la question a résoudre est un peu imprécise ; et même, pour nos jours, il serait fort délicat de déterminer dans quelle mesure nous honorons le travail manuel. Un semblable problème ne comporte pas de solution rigoureusement scientifique. Il peut cependant être éclairé par quelques remarques spéciales.

Quand, en effet, on dépouille les opinions des philosophes grecs sur les questions de travail, on doit être surtout frappé de voir, que vivant dans une société esclavagiste, h même par conséquent de comparer journellement le travail servile avec le travail libre, ils n'ont jamais songé à proclamer la supériorité de l'un sur l'autre. S'il en a été ainsi, ce n'est

certainement pas que des lois basées sur les données d'une psychologie éternelle n'ont pas trouvé leur application en Grèce. On peut tenir pour certain que là, comme partout ailleurs, l'effort librement fourni dans un but d'intérêt personnel a été plus énergique et par conséquent plus productif, que celui de malheureux aiguillonnés seulement par la crainte du châtiment. Mais en même temps, les Grecs étaient arrivés à réduire la consommation de leurs esclaves dans des proportions extraordinaires, et en dernière analyse, le travail servile donnait aux employeurs des résultats d'économie, qui ne pouvaient pas être atteints à l'aide des artisans libres (*). Aussi, à mesure que les victoires mili-

(i) On a quelquefois essayé de préciser l'importance de l'économie qui pouvait résulter de la préférence du travail servile sur le travail libre. A vrai dire, le problème est quelque peu décourageant et il suffît, pour s'en rendre compte, d'en apercevoir tous les éléments. D'un côlé, eu effet, il n'est pas extrêmement difficile d'avoir des notions exactes sur le salaire moyeu des ouvriers libres; mais quand il s'agit de déterminer ce que coûtait l'emploi de l'esclave, la tâche devient plus ardue. Il ne suffit pas, en effet, de calculer ce que représentait son entretien, 11 faut encore faire entrer en ligne de. compte l'amortissement du capital d'achat, l'usure de la machine humaine, et les risque de mort ou d'évasion. Il est nécessaire aussi de faire la différence entre la productivité des deux sortes d'activité qui sont en cause. Or il y a là de véritables impossibilités. Si on a pu espérer préciser

taires et le développement de la richesse générale vinrent permettre Tachât d'un plus grand nombre d'esclaves, le sort des ouvriers-citoyens a-t-il dû aller en se déprimant par le fait de la concurrence des esclaves. Des heures sont bientôt arrivées où l'Etat a dû assurer la subsistance des prolétaires, non pas, comme on Ta dit souvent, uniquement parce qu'il fallait solder une démocratie maîtresse des pouvoirs politiques ; mais aussi parce que In

l'amortissement, si même il ne faut pas renoncer à apprécier les risques de fuite ou de mort puisqu'ils étaient quelquefois couverts par des assurances (Aristote, Econ., II, 2. 34) il n'y a pas h chercher une certitude mathématique établissant la différence de rendement résultant de la moindre énergie de l'esclave. Du Mesnil-Marigny, Histoire de l'économie politique dans l'antiquité, p. 168, prétend bien, il est vrai, que le travail servile donne un tiers en moins que le travail libre; mais c'est là une appréciation sans base sérieuse. En résumé, il est bien exact de dire avec Bôeckh (Economie politique chez les Athéniens^ trad. cit., p. 123) que le problème, dans son ensemble, est à peu près insoluble. On a cependant proposé des chiffres qu'il n'est pas inutile de connaître. C'est ainsi que M. Foucart, dans le Bulletin de correspondance Hellénique, VIII, 1884, p. 214, parle d'une économie de trois oboles par jour réalisable par un employeur grâce au remplacement d'un homme libre par un esclave. Mais il ne tient compte ni de l'amortissement, ni des risques de mort ou de fuite. En les faisant entrer en ligne de compte, Mauri, Citladini lavatori dell Attica, etc, y p. 86, réduit le chiffre à deux oboles. Peut-être est-il encore exagéré en raison de l'élément inappréciable qui résulte de l'inertie servile.

société sentait la nécessité morale de venir au secours d'hommes libres, dont l'existence même était compromise par le mécanisme de la production esclavagiste.

On est clone conduit à penser que, s'il est difficile de donner, i\ propos des idées antiques sur le travail, une appréciation absolue, on peut tout au moins apercevoir lk une curieuse évolution; et il est permis de croire que le prestige des arts mécaniques a toujours été en diminuant par le fait de la progressive déchéance de l'ouvrier libre, le seul capable d'avoir quelque influence sociale (*). Au v e et au iv e siècle, cette décadence était déjà certainement très marquée ; et comme c'est précisément l'époque des grands philosophes qui ont touché à l'économie, il n'est pas étonnant, en dehors même de tous préjugés d'école, que leurs doctrines sur le travail n'aient pas grand éclat.

( 4 ) Cest là une idée qui est d'ailleurs très nettement confirmée par la comparaison entre les textes très anciens et les opinions socratiques sur le travail. Dans Homère, notamment, on ne trouverait pas la prescience des mépris qui devaient venir plus lard. Les dieux et les rois n'hésitent pas de faire les nécessités d'une tâche manuelle (IL, XXI, 37-38. Od., V, 228 s.; Od., XVIII, 361 s.; Od., VIII, 386, et XIV, 178). Les mois même marquent celte différence et l'ancienne appellation de 8ï)tJt.oupyoi l sous laquelle étaient connus les artisans, est autrement flatteuse que celle de |3av%u<7Gi qui devait venir plus tard (vo Caillemer, op. cit.).

Il faut dire cependant qu'à la Grèce ancienne revient le véritable honneur d'une idée souvent attribuée à Adam Smith. Tous ses grands écrivains sociaux paraissent, en effet, avoir connu les avantages de la division du travail. Xénophon déjà en avait eu la prescience. Pour le montrer, il n'est pas nécessaire, comme on l'a fait souvent, de rappeler le chapitre de l'Economique, où est il dit que les hommes et les femmes doivent, dans l'activité domestique, avoir des tâches nettement séparées (*)♦ La conscience précise, que le premier disciple de Socrate peut avoir du rôle de la division du travail, s'affirme mieux encore quand, dans la Cyropédie, il nous parle de la distinction à établir entre la division du travail qui sépare seulement les corps de métiers et celle qui, dans chaque profession' fragmente encore la tâche des ouvriers (*).

C'est cependant Platon qui paraît, de tous les socratiques, avoir été ici le plus clairvoyant; non seulement, dans son œuvre, les passages par lesquels il nous indique la nécessité du cantonnement dans un seul métier sont à la fois déjà nombreux et fort précis ( 8 ), mais il est plus remarquable de noter que la différentiation des fonctions du travail est à

( ! ) Voir le ch.VIII de l'Economique presque en entier.

(*) Cyr., VIII, 2, 5.

(») Hep., 1. III, 397 E.; 1. IV, 443 C. — Lois, 1. VIII, 846 C.

la base même de la constitution de la République. « Ce qui donne naissance a l'État, dit exactement le Socrate du dialogue platonicien, c'est, je crois, l'impuissance où se trouve chaque individu de se (suffire à lui-même et le besoin qu'il a d'une foule de choses; ou bien, à quelle autre cause attribuestu l'origine d'un État? A aucune autre, répond Adimante », puis longuement l'idée se déroule : Il faudra dans la cité un laboureur, un architecte, un tisserand; puis, d'autres métiers seront bientôt indispensables et c'est toute la genèse de la société ('). Peut-être cette conception est-elle pour sembler un peu simple à l'ingéniosité de nos sociologues modernes. Il n'est pas moins curieux de constater que, s dans la vieille Athènes, on pouvait déjà nettement apercevoir les liens économiques qui sont pour resserrer les rapports entre les hommes. Il faut dire, du reste, que Platon ne s'en est pas tenu au rôle industriel de la division du travail et, seul peutêtre, de toute l'antiquité, en une généralisation qui dépasse même Adam Smith, il a vu que ses nécessités sont tout aussi inéluctables dans le domaine intellectuel que sur le terrain matériel (*).

Après de telles compréhensions, il restait peu à faire pour Aristote. Aussi s'est-il borné à reproduire

( 4 ) Iiép. t 1. II, 369 C. D. E.

(») Rép., 1. II, 395 A. B. et C.

les opinions platoniciennes, sans essayer de compléter ce qu'il y avait encore de superficiel dans les idées que nous venons d'indiquer. Notamment le stagyriste reste sans souci apparent des retentissements de la division du travail, dans le domaine de Téchange, et il ne semble pas non plus avoir songé aux multiples dangers de la spécialisation. Tout au plus peut-on dire que la Politique se rapproche un peu plus que la République, en ces questions, de la « Richesse des nations », par ce fait qu'Aristote, pas plus qu'Adam Smith, n'est tenté, comme l'avait été Platon, de conclure des nécessités de division de travail, au régime des castes presque inexorablement formées.

A côté de l'idée de division dans le travail, il en est une qui vient naturellement à l'esprit des économistes modernes. C'est celle de liberté. Or elle a été complètement ignorée des anciens. Non seulement, en effet, ils ont accepté l'esclavage presque sans protestation, et semblent même avoir méconnu les infériorités de la production servile, mais encore placés en face du travail libre, ils n'ont jamais paru songer qu'il pouvait être délicat de l'entraver par des réglementations d'Etat; et, soit dans la pratique, soit dans la théorie, quand des lois restrictives de la liberté des artisans leur ont semblé de nature à produire de bons effets, ils les ont acceptées ou préconisées, sans se douter qu'ils tranchaient, par

la même, une des plus grandes controverses de l'avenir.

II faut dire cependant que, p.ar une très singulière particularité, les législateurs grecs qui se croyaient tous les droits ont été, en fait, beaucoup moins interventionnistes que certains de nos Parlements, dont les majorités sont, cependant, le plus, souvent, sinon dominées, tout au moins fortement impressionnées par les principes de l'école libérale. C'est qu'à aucune heure de leur histoire les démocraties helléniques n'ont cherché à pénétrer dans la voie où paraissent s'engager les nôtres. Elles n'ont jamais songé qu'on pourrait favoriser les ouvriers par des lois réglementaires de l'industrie ou de l'agriculture. Aussi chercherait-on vainement, dans toule l'antiquité, la trace de dispositions relatives à la durée de la journée de travail et jamais les assemblées populaires ne se sont préoccupées d'assurer aux artisans libres un minimum de salaire. Tout au contraire, quand cette question du salaire a été touchée par la loi, c'était en sens contraire, par le fait de la prohibition de certaines rémunérations jugées trop élevées.

Il est vrai qu'à défaut de ces interventions dont la pensée nous vient d'abord à l'esprit, les Grecs en ont connu d'autres qui nous paraissent fort inutiles et s'ils n'ont pas songé à réglementer le sort des travailleurs, leur attention, par contre, s'est por-

tée sur celui des oisifs. Au cours d'une grande partie de leur histoire, les Athéniens ont même accepté avec une étrange facilité le plus bizarre des attentats contre la liberté individuelle. Ils ont admis que le travail était une obligation civique et édicté contre les hommes sans occupations des peines qui, suivant les temps, ont pu aller jusqu'à la mort ou jusqu'à r<xTt[xi<x. En même temps, ils faisaient aux pères un devoir légal d'apprendre un métier à leurs enfants ; et en cas de désobéissance, les frappaient, dans leurs droits de famille, en les déclarant indignes de demander des aliments aux fils dont ils avaient négligé l'éducation professionnelle ( ! ).

Ces lois nous montrent avec beaucoup de certitude, que, si les anciens n'ont jamais réglementé les rapports entre employeurs et employés libres, ce n'est pas par application d'un principe supérieur de liberté qui serait, du reste, inconciliable avec leur conception de l'Etat; c'est uniquement parce que l'utilité de ces sortes d'interventions ne leur est pas apparue. Il est d'ailleurs facile de comprendre qu'il a dû en être ainsi. Dans l'antiquité, parmi les artisans libres, il en était d'abord un fort grand nombre qui n'avaient pas loué leurs services

{*) Y. sur les dispositions de celte loi Plutarque, Vie de Solon, 22; Mauri, op. cit, t p. 52 et 53; Meier et Schôman, Dev Attiscke Process, L. III, p. 628.

et qui, dans la petite production d'alors, travaillaient directement pour le public. Pour ceux mêmes qui recevaient des salaires fixes, la question patronale était bien loin de se présenter comme de nos jours. Elle pourrait bien plus exactement être comparée à ce qu'elle était dans nos sociétés il y a une centaine d'années, avant l'introduction du machinisme et, à sa suite, de la grande industrie. On peut même dire, qu'aux temps classiques, les salariés et les petits industriels, loin d'être en opposition les uns avec les autres, étaient alliés naturels dans la véritable lutte de classes d'alors, dans celle qui mettait aux prises l'aristocratie avec la démocratie, dont faisaient également partie patrons et ouvriers, et qui opposait l'agriculture aux formes nouvelles d'enrichissement, ou mieux encore l'économie monnayée à l'ancienne production autonome (*).

(*) Y. G. Platon, Le socialisme en Grèce, p. 87. L'auteur insiste particulièrement sur cette idée que, dans la pensée de Platon, l'Etat devait intervenir non pas pour favoriser les ouvriers dans des conflits, possibles avec leurs patrons, mais pour assurer artificiellement la supériorité de l'économie agricole sur l'économie industrielle. Or, que Platon, comme tous les Socratiques, ait eu des préférences marquées pour l'agriculture et que ses dédains pour le petit commerce aient été grands, ce sont là des faits incontestables; mais, par contre, il peut être plus difficile de trouver dans les Lois des textes qui proposent des interventions ayant pour but direct de diminuer l'importance du commerce au profit de

Il n'est pas étonnant, dès lors, que les lois anciennes sur ce que nous appelons « la question ouvrière » fassent complètement défaut, et les causes qui en avaient ainsi empêché la rédaction sont même assez profondes pour qu'en ces questions, au silence des hommes d'Etat réponde nécessairement fcelui des philosophes. Il en est cependant un parmi eux qui se révèle à nous, comme un interventionniste assez décidé, et c'est Platon. Dans les « Lois », en effet, il se préoccupe à la fois de réglementer l'activité rurale et le travail industriel. Pour ce qui est de l'agriculture, ses prescriptions sont d'un intérêt secondaire. Elles se réduisent a peu près à l'esquisse d'un code de bon voisinage ( ! ); mais il n'en est pas de même pour le travail industriel. En ce qui le concerne, non seulement l'auteur des Lois estime qu'une surveillance de l'Etat est nécessaire, pour laquelle il entend créer des fonctionnaires spéciaux; mais encore il insiste sur la nécessité d'établir des règles précises. C'est ainsi, par exemple, qu'il pense

l'agriculture. M. G. Platon rappelle, en ce sens, les textes contre l'usage de l'or et de l'argent et il est certain que l'économie monnayée est plutôt l'économie commerciale. Mais dans la défiance contre les métaux précieux dont nous aurons à parler plus loin, il n'y a qu'un sentiment en quelque sorte indirect contre le commerce, au profit de l'agriculture.

(i) Lois, VIII, 840 et suiv.

à consacrer par la loi la division du travail et recommande h ses astynomes d'empêcher les changements de métier (*). C'est ainsi encore qu'il leur donne pour mission de maintenir la justice dans le taux des salaires et parait admettre que leur intervention pourrait s'exercer aussi bien pour imposer un maximum qu'un minimum (*).

Après un tel examen, les idées anciennes sur le travail doivent nous apparaître singulièrement peu profondes. Elles restent cependant remarquables, quand on les compare à l'absence presque absolue de principes exacts sur le capital, qui est une des caractéristiques les plus curieuses de l'œuvre des philosophes grecs en ce qui touche à l'économie politique.

b) Le capital. — Avant le xix e siècle, la notion économique la moins bien dégagée a toujours été celle du capital ; et dans toutes les périodes anciennes de l'histoire de l'économie politique, on peut constater des lacunes ou des erreurs extraordinaires, à cette même place où la Science moderne a mis une de ses théories les plus fondamentales. Un •pareil fait s'explique du reste aisément, car il correspond à une loi essentielle de l'évolution des sociétés.

0) Lois, VIII, 846 B.

(») Lois, VIII, 847 B.

Aux premières heures de leur passé, les hommes ont dû se contenter des dons que leur offrait une nature encore libre. Ils ont vécu d'abord des fruits que donne la terre, sans qu'il soit besoin de la cultiver, et ce fut, sans doute, une première révolution économique que l'asservissement des animaux les plus aisés à capturer, dont la chair, la laine et le lait, allaient être, pour un temps, les suprêmes richesses. Alors la théorie aristotélique de l'Olympe, pourvoyeur des hommes, eût été d'une exactitude presque rigoureuse; mais bien vite les groupes primitifs prirent, Tune par l'autre, la double conscience de plus grands besoins et de plus larges possibilités. Ils tentèrent, contre la nature, de premières luttes suivies de victoires encourageantes. Ce furent d'abord les courses laborieuses, à la recherche des plus fertiles pâturages; puis vint bientôt la culture avec ses extraordinaires multiplications de récolte. Les hommes cessèrent dès lors de tout devoir aux dieux. Ils commencèrent a être les artisans de leurs richesses. Dans l'histoire de la production, à côté de la nature, le travail vint prendre rang, mais son effort était comme paralysé par d'absolues ignoran-: ces et d'infinies pauvretés; et le progrès fut alors dans une double conquête intellectuelle et maté-, rielle, dans le perfectionnement du procédé, et dans l'acquisition du Capital. Un troisième élément de la production entrait en scène, mais ici de plus gran-

des lenteurs s'imposaient. La nature est de tous les temps. Le désir du travail pour la richesse, a dû être des psychologies les plus élémentaires. Le capital, au contraire, est une résultante historique. Il n'a pu se former qu'avec de longues épargnes, rendues singulièrement difficiles par toutes les précarités des sociétés anciennes ; et apparu le dernier dans la genèse de la production, il a été aussi le plus difficile à développer de tous ses éléments.

Ces remarques, particulièrement sensibles pour les périodes primitives, restent vraies, avec les transpositions nécessaires, pour les temps historiques ; et dans toutes les sociétés, à la vie particulièrement courte, qui ont précédé la nôtre, la catastrophe finale est toujours survenue avant qu'un considérable amas de capitaux ait pu leur donner le rôle prépondérant qu'ils tendent à prendre chez nous. Il n'est donc pas étonnant que la science ait longtemps méconnu un facteur de production, dont l'importance sociale se dégageait aussi difficilement et il n'y a la qu'une preuve de plus de l'intime corrélation qui est, dans toutes les sciences sociales, entre les idées et les faits ( ! ).

Il faut ajouter, encore, que, dans les sociétés grecques, le capital avait un ennemi qui lui a toujours été particulièrement redoutable : c'est

(*) Y. sur celte idée, Roscher, op. cit., p. 23.

l'esclave. Les causes sont nombreuses et ont été souvent signalées qui diminuent les forces créatrices de capitaux dans les temps esclavagistes : D'abord le peu d'énergie du travail servile se traduit, nécessairement, par un appauvrissement total; et le capital ne se formant que par un prélèvement d'épargne sur la richesse générale, il s'en suit nécessairement que son développement est ralenti. En outre, la présence des esclaves est encore une cause de diminution des capitaux, parce qu'elle vient, dans une certaine mesure, diminuer leur utilité. Comme le remarque très exactement Roscher, les anciens arrivaient à remplacer, par l'effort ou la patience serviles, les mécanismes les plus ingénieux. C'est ainsi, par exemple, qu'un serviteur placé en face d'un cadran solaire leur annonçait les heures aussi exactement que les meilleures de nos horloges. Il y avait là, en somme, un phénomène de substitution très spécial (*), et il se traduisait nécessaire-

(i) La comparaison entre l'esclave et la machine pourrait être poussée plus loin. Il ne faut cependant l'accepter toujours que sous bénéfice d'inventaire. Nous en avons eu la preuve, quand nous avons parlé des questions de concurrence entre le travail libre et le travail servile. Nous avons vu alors (supra, p. 77) que la multiplication du nombre des esclaves s'était traduite par une dépression définitive du sort des ouvriers libres. Or c'est là une conséquence qui ne va pas avec le développement du machinisme, générateur de crises essentiellement temporaires.

ment par une diminution dans le désir de la création et de la conservation du capital {').

Ces observations générales sont en parfaite concordance avec le témoignage des philosophes grecs. Avant Aristote, aucun d'eux n'a paru soupçonner la notion de capital (*). Au temps du stagyriste l'idée est même encore si nouvelle qu'il va manquer de mots pour l'exprimer. 11 nous dit seulement, en termes de nature à jeter quelque confusion dans, l'esprit, « que les instruments seuls sont de production, et que la propriété, au contraire, est d'usage ». Mais l'obscurité de la formule disparaît devant la clarté de l'exemple qui l'accompagne. « Ainsi, ajoute l'auteur, la navette produit quelque chose de plus que l'usage même qu'on en fait, mais un vêtement, un lit ne donnent que cet usage » ( 3 ).

I 1 ) Roscher, op. et Irad. cit., p. 20.

(*) Il est vrai que certains historiens des doctrines économiques veulent faire remonter cette idée jusqu'à Platon. (V. notamment Kautz, op. cit., p. 119) mais, en réalité, le livre VIII de la République qui est la base de cette opinion ne contient rien qui puisse l'appuyer bien solidement. Il y a bien quelques passages sur l'oligarchie dans lesquels l'auteur nous dit que là est, par excellence, le gouvernement de l'épargne. Mais il ne paraît pas que Platon ait voulu constater ainsi une qualité. Il compare tout au contraire le cas du gouvernement économe à celui de l'homme riche qui thésaurise par avarice, et c'est bien plutôt une méconnaissance qu'une reconnaissance du rôle reproducteur de la richesse acquise.

( 8 ) Pol., 1. I, ch. II, § 7.

C'est bien la distinction entre le capital et le stock; et par une remarquable conséquence des conditions sociales de son temps, Àristote la transporte jusque dans le domaine des personnes, alors qu'aujourd'hui elle nous apparaît essentiellement de celui des choses.

C'est, en effet, dans la fameuse justification de l'esclavage que se trouvent les passages précédemment cités, et ce que veut, en somme, démontrer le philosophe, c'est que, comme il y a deux classes d'objets, il y a deux catégories d'hommes : Ceux d'usage, les hommes libres, qui sont pour jouir de, la richesse créée, et ceux de production, les es- % k claves, qui sont pour mettre les biens à la disposition de leurs maîtres. N'est-ce pas là ce qui paraît résulter clairement de ces passages où le stagyriste nous dit d'abord que l'esclave est un instrument, une propriété vivante pour venir affirmer ensuite, alors que, très certainement, il songe cette fois aux hommes libres, que la vie est l'usage et non pas la production des choses (*).

Quand on a ainsi constaté cette notion d'une différence entre les éléments de consommation et ceux de reproduction, on a à peu près fini avec les idées aristotéliques sur le capital; et l'auteur de la « Politique » a complètement méconnu des conséquences

(«) PoL, 1. I, ch. II, § 7.

cependant bien aisées à déduire de la distinction qu'il avait aperçue. C'est ainsi, tout particulièrement, qu'il s'est fort mal rendu compte de l'importance productive du capital. C'est ainsi, encore, qu'il parait toujours avoir ignoré la possibilité de son infinie extension.

En ce qui est d'abord du rôle producteur du capital, la méconnaissance d ? Àristote s'affirme par ses doctrines sur l'intérêt ( ! ). Qu'un moraliste grec du iv« siècle ait condamné l'usure sous toutes ses formes, il n'y a rien là qui soit pour nous étonner. Dans les sociétés où l'économie est peu avancée, le prêt se présente le plus souvent comme une opération d'exploitation du pauvre parle riche. L'emprunteur n'a pas le moyen de faire fructifier les capitaux qui lui ont été fournis par le prêteur et la consommation à laquelle il les emploie forcément ne peut qu'augmenter sa gêne, et le placer vis-à-vis du créancier dans un état de dépendance définitive.

(») V. Pol., 1. I, ck. III, § 23. — Aristote n'est d'ailleurs pas le seul des Socratiques à condamner le prêt à intérêt, et les idées de la Politique étaient aussi celles de Platon. Y. notamment, Rép. t 1. VIII, 556, A et B, et Lois, 1. IX, 915, E. . Dans ce dernier passage, il est vrai, Platon ne s'attaque pas directement à l'usure, mais en parlant du prêt, il ne paraît le concevoir que comme un service amical et n'admet pas, en conséquence, qu'il puisse donner lieu à une action pour le remboursement du capital. 11 y a certainement là une idée inconciliable avec tau te tentative d'usure.

C'est là l'explication fondamentale d« toutes les défiances contre l'usure dont l'histoire tient une si grande place dans le passé économique que nous avons à retracer. Ce qui peut nous surprendre quelque peu dans l'opinion d'Aristote sur le loyer de l'argent, ce n'est donc pas l'absolu de ses condamnations, c'est bien plutôt certaines des raisons qu'il invoque pour les justifier. C'est surtout le fameux argument tiré de ce que jamais on n'a vu un écu naître d'un sac d'écus. Il est clair qu'il n'est acceptable que pour des hommes qui n'ont pas la notion exacte du rôle multiplicateur joué par le capital dans la production.

Cependant, il faut dire qu'ici la lacune des doctrines anciennes n'a pas été aussi absolue qu'on pourrait le croire tout d'abord. Si, comme l'indiquent ses raisonnements sur l'usure, Àristote a complètement méconnu l'importance créatrice du capital-choses, il n'en a v pas été de même pour le capital-hommes. Dans l'antiquité, l'esclave était le plus sûr des moyens de production. Il était, comme dit le stagyriste lui-même, le meilleur des instruments et, par une inconséquence qu'explique' le peu d'importance des autres capitaux, tout en ignorant leur rôle, l'auteur de la politique comprend fort bien celui de l'esclave. Il insiste sur ce que la société ne pourrait se passer de lui que par une intervention divine transformant toutes lois du tra-

va il. Le passage est des plus célèbres : « Si chaque instrument pouvait, sur un ordre reçu ou même deviné, travailler de lui-même comme les statues de Dédale ou les trépieds de Vulcain qui se rendaient seuls, comme dit le poète, aux réunions des dieux; si les navettes tissaient toutes seules, si l'archet jouait seul de la cythare, les entrepreneurs se passeraient d'ouvriers et les maîtres d'esclaves » (').

Mais, s'il n'est pas complètement vrai d'affirmer qu'Aristote a méconnu le rôle du capital comme élément de production, puisqu'il a tout au moins aperçu l'importance de ce capital spécial qui était l'esclave, on peut affirmer avec plus de certitude qu'il s'est fort mal rendu compte des possibilités infinies de l'extension de la richesse reproductive. C'est, en effet, ce qui ressort avec évidence de ses aperçus sur la xpTfi|/.aTt<mxï| et sur la ^p^tx-xi xaxa cpu^tv! Pour lui, il y aurait une distinction essentielle à faire entre les moyens naturels et les procédés artificiels d'acquisition de la richesse. Les modes d'enrichissement normal seraient la pêche, la chasse, l'agriculture et aussi la guerre qui doit placer dans l'obéissance servile les hommes, destinés par les dieux à l'esclavage, c'est-à-dire les Barbares. Il y aurait, à l'inverse, quelque chose de contraire à la

(<) Pol, liv. I, cbnp. II, § 4.

nature dans toutes les opérations commerciales qui ont l'argent comme but suprême ('). Aux yeux

. (i) Cette distinction entre les deux- modes d'acquisition, développée assez longuement dans le liv. I de la Politique (vo Pol. f chap. 111 du liv. I), est la partie la plus originale de l'économie d'Aristote et B. Saint-Hilaire a pu dire, qu'en économie politique, l'antiquité ne nous a rien laissé d'aussi complet (vo Traduction de la Politique, note sur le § 23 du chap. III du liv. I). En réalité, cette classification est beau* coup plus près, qu'on ne pourrait être tenté de le croire tout d'abord, de certaines de nos idées modernes. Elle ré* pond, en somme, à notre désir scientifique de séparer les modes d'activité véritablement producteurs de ceux qui sont stériles. C'est comme une prescience des distinctions entre les classes créatrices et les parasitaires auxquelles plus tard certaines écoles économiques, et notamment la doctrine physiocratique, devaient attacher une importance si décisive. 11 faut dire, cependant, qu'envisagée à ce point de vue, la classification d'Aristote est encore pour nous donner quelque surprise. Qu'il ait rangé le commerce parmi les occupations improductives, il n'y a rien là qui puisse nous étonner, puisque tant d'autres devaient encore le faire après lui. Qu'il n'ait pas songé à l'industrie, cela est encore explicable par suite de son peu de développement dans l'antiquité. Mais on peut trouver plus étrange qu'il ait classé la guerre parmi les moyens de véritable production. Ici, cependant, il a pris soin d'expliquer lui-même son idée. Elle tient à ce que la guerre, dans les sociétés anciennes, était véritablement créatrice de la richesse suprême. Elle faisait l'esclave. Dès lors, la classification d'Aristote nous apparaît bien (sauf l'erreur relative au commerce) comme établissant une ligne de démarcation exacte entre l'enrichissement par la produc-

d'Àristote, l'intérêt principal de cette classification est que, dans l'acquisition naturelle, il y a une limitation nécessaire, tandis qu'au contraire, par l'échange, on peut s'enrichir indéfiniment ; et, quand il se demande pourquoi cette différence, il répond qu'elle tient à ce que, dans tous les arts vraiment producteurs, « les instruments sont bornés en nombre et en étendue ». N'est-ce pas la preuve évidente d'une ignorance complète des possibilités d'un progrès économique résultant d'un accroissement du capital? Et n'est-il pas, dès lors, permis de dire que, si le dernier des grands Socratiques a sensiblement dépassé ses prédécesseurs en dégageant une notion essentielle, celle même du capital, il est resté encore bien loin d'une théorie quelque peu satisfaisante sur son rôle et son importance économiques.

c. La Nature. — Dans les idées des penseurs grecs, la nature, envisagée comme élément de production, a dû nécessairement gagner en importance tout ce qui était perdu, soit par le travail, soit parle capital, et nous avons déjà vu comment Aristote avait la tentation de nier toute création de richesses pour

tion et les modes parasitaires d'acquisition de la richesse. Elle n'a rien, par conséquent, qui soit tout à fait extérieur à nos conceptions économiques modernes.

faire honneur du bien-être de l'humanité uniquement aux bienfaits de la terre. Mais le passage que nous avons cité est loin d'être le seul dans lequel s'affirment ainsi les tendances des philosophes athéniens. Socrate déjà nous indique qu'il considère l'agriculture comme étant avec la guerre l'occupation la plus importante (*), et Xénophon, qui avait, du reste, l'avantage de mettre en pratique ses idées sur la beauté de la vie rurale, est, ici, le plus net de tous les écrivains grecs. Il ne se contente pas, comme son maître, de vagues allusions, et nous dit formellement que la richesse sociale dépend tout entière de la prospérité du sol (*). Ses idées sont même si vigoureusement exprimées que ni Platon, ni Àristote, bien qu'ils aient évidemment la même conception, ne pourront plus rien y ajouter.

Est-ce à dire, comme on Ta soutenu quelquefois, que la Grèce avait nettement la tendance physiocratique et que les hommes du xvm e siècle ont simplement repris un legs du plus extrême passé économique? C'est là une proposition qui ne saurait être acceptée sans bien des restrictions.

D'abord la conception que nous venons d'indiquer est en réalité bien plutôt politique et sociale,

(i) Mém. t II, 1.

(«) Econ., ch. IV, § 4 et ch. V en entier. C'est là, du reste, que Quesnay a choisi l'épigraphe du tableau économique*

que véritablement économique. Nous devons y voir surtout une manifestation nouvelle de cette tendance à ramener la Grèce aux traditions abolies qui caractérisait les Socratiques. Or c'est un point de vue qui n'a jamais été celui des physiocrates. Le xvin e siècle n'a pas été un temps de réaction morale et ses économistes, pas plus que ses philosophes^n'ont été tourmentés par le désir d'assurer au monde social des forces conservatrices. Il y a donc là, entre les doctrines de la Grèce ancienne et celles de Quesnay, ou de ses disciples, une première différence très sensible. Elle n'est cependant pas la seule, ou plus exactement elle contient en elle le germe d'autres dissemblances.

Elle a eu pour premier résultat ce fait que la conception du rôle primordial de la nature est restée dans l'esprit des philosophes grecs quelque peu imprécise, et il n'y a rien chez eux qui soit, même de fort loin, comparable au tableau économique, et a l'effort presque mathématique des physiocrates pour établir la réalité de leur thèse.

En outre, les anciens ne paraissent pas s'être préoccupés de tirer de leurs idées pseudo-physiocratiques des conséquences bien fermes. Tout au plus ^ les ont-elles conduits a quelques anathèmes stériles contre le commerce, mais jamais ils n'ont paru penser, que la toute puissance productive de la terre pouvait avoir des retentissements fiscaux, et ils ont

été ainsi, pour l'agriculture, des amis, peut-être moins savants, mais aussi moins dangereux que les hommes du xvin e siècle.

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