LÈS DOCTRINES GRECQUES SUR LES PHÉNOMÈNES DE CIRCULATION
Nous avons déjà eu l'occasion de dire que les "Grecs ont, dans une certaine mesure, compensé l'insuffisance de leurs théories sur les questions essentielles à la production par quelques aperçus assez fins donnés à propos de la circulation des richesses. C'est une remarque dont il y a maintenant à préciser la portée, et qui,, en réalité, n'est complètement exacte que pour les phénomènes de circulation monétaire. Tout au contraire, les idées anciennes soit sur les questions relatives au transport des marchandises, soit sur le crédit, étaient restées tout à fait primitives.
En ce qui est d'abord du commerce, on a quelquefois parlé, à propos des vieilles cités grecques, tantôt de protectionnisme, tantôt de mercantilisme. Mais ce sont des expressions dont la portée systématique dépasse singulièrement la valeur de quelques passages sans cohésion. Xénophon, il est vrai, cite dans ses « Revenus », parmi les moyens capa-
blés d'augmenter les richesses athéniennes, la distribution de certaines primes aux patrons de navires ( l ). Mais, bien évidemment, il n'y a rien là qui soit de nature à le faire qualifier de protectionniste ety bien que les encouragements à certaines exportations soient pour faire partie d'un bon système mercantiliste, le trait est insuffisant pour permettre d'établir une comparaison sérieuse entre Xénophon et les économistes du xvi e ou du xvn e siècle. Nous avons vu, du reste, qu'on avait voulu avec plus de vraisemblance, le rapprocher des physiocrates et les deux tendances sont vraiment trop opposées pour qu'il y ait à en chercher la conciliation dans les écrits du même auteur.
Après Xénophon, il n'y a guère a s'étonner de voir que le divin Platon a eu sur les questions doua* nières des aperçus un peu lointains. Il nous dit cependant que, dans la cité des « Lois », personne ne paiera d'impôts ni pour les exportations, ni pour les importations ('). Mais il ne s'ensuit pas que, pour lui, le commerce international devrait être absolument libre. Tout au contraire, Platon est partisan de prohibitions absolues qui porteraient sur rentrée de « l'encens, .de la pourpre, ou de denrées étrangères à quelque art » (*). Ces derniers mots
(») Xénophon, Revenus, ch. III.
(») Lois, liv. Vllf, 846 B. ^ I
(i) Lois, liv; VIII, 846 C. *
semblent bien impliquer chez l'auteur le désir d'une distinction entre deux classes d'importations : les unes ayant pour objet des matières premières et les autres des produits destinés à la consommation ; les unes devant être permises et les* autres défendues; et c'est bien là encore un trait essentiel du mercantilisme. Mais rien dans le texte n'indique que l'idée de Platon répondait à un système général, et une affirmation en ce sens est ici d'autant plus difficile que l'auteur ne nous donne pas la contre-partie logique de sa proposition en parlant des exportations. Il se borne à nous dire qu'il faudra interdire <( celles portant sur des objets destinés à rester dans le pays » (*).
D'Aristote nous pourrions espérer quelque théorie plus lumineuse puisqu'il a pris soin d'écrire que les règlements relatifs aux exportations ou aux importations sont un des éléments essentiels de la science du gouvernement (*). Il y a là, cependant, des questions qui paraissent l'avoir fort peu préoccupé quand il a écrit la « Politique », et la seule conception qui soit à retenir dans son œuvre est tout à fait extérieure à nos idées modernes : C'est celle d'une sorte de réglementation personnelle destinée à prévenir l'excessif développement du
(i) Lois, liv. VIII, 846 E.
(*) Aristote, Rhét. t I, 4.
commerce international, et plus particulièrement du commerce maritime, par la désignation limitative des citoyens ayant le droit de s'y livrer ( l ).
Il ne faudrait pas, du reste, penser que ces insuffisances de doctrines tiennent à quelque cause artificielle et qu'elles se rattachent, par exemple, aux préjugés socratiques. Ici, tout au contraire, les écrivains, dégagés de toute préoccupation d'école, comme Thucydide, ne nous ont rien donné de plus que les grands disciples de Socrate; et, pour les uns comme pour les autres, l'indécision était commandée par le spectacle un peu cahotique qu'ils avaient toujours eu sous les yeux. Les Grecs, en effet, ne paraissent jamais avoir pratiqué une politique douanière bien consciente. Chaque cité établissait, il est vrai, des droits d'entrée, mais il semble que c'était uniquement par esprit de fiscalité, puisque souvent ces droits étaient les mêmes pour tous les produits et calculés proportionnellement à leur valeur (*). Il est également certain qu'il y avait des prohibitions d'entrées ou de sorties pour quelques marchandises, mais elles résultaient de règles occasionnelles dictées soit par des pré-
(i) Pol. t 1. IV, ch. V, § 5.
(*) Il en était ainsi notamment pour le droit du cinquantième qui paraît avoir été perçu pour toutes les marchandises entrant dans le port du Pirée. Y, Bôeckh, op, et trad, cit., II, p. 27 8.
jugés spéciaux, soit par des intérêts militaires ( l ). Aussi, quoiqu'on ait voulu quelquefois faire prévaloir d'autres idées ('), nous pouvons, en acceptant
(*) Comme types de prohibitions établies sans cause rationnelle, on peut citer les lois d'Egine et d'Argos qui défendaient à leurs citoyens de se servir des poteries athéniennes (Hérodote, V, 88) Les exemples de règles du même genre établies par suite de considérations militaires sont beaucoup plus nombreux. Il est bien évident, par exemple, que c'est leur souci de la défense de la cité qui poussait les Athéniens à s'opposer à la sortie des bois de construction, de la cire et des cordages et de quelques autres marchandises utiles à la marine de guerre (V. Bôeckh, op. et trad. cit., I, p. 90). Il est probable que les fameuses lois de Solon interdisant l'exportation de tous les produits du pays, à l'exception de l'huile, avaient le même motif (Plularque, Solon, 24) et c'est là une conception qui s'explique aisément en un temps où la guerre était presque perpétuelle et où chaque cité était eu même temps un camp à approvisionner. On peut même penser que ces différentes prohibitions n'étaient pas destinées à s'appliquer en temps de paix ; et, dès lors, comme règles ' véritablement économiques, on ne trouve plus que quelques défenses d'exportation des céréales, perpétuelles à Athènes, mais limitées aux époques de disette dans plusieurs autres cités grecques. Elles s'expliquent d'ailleurs suffisamment par ce sentiment élémentaire qui a toujours poussé le producteur à défendre sa récolte de blé contre les achats de l'extérieur (Roscher, op. cit., p. 27 en noie).
(») M. Dumesnil-Marigny, notamment, a cru, dans l'ensemble de son œuvre sur L'économie politique en Grèce, fait aux questions douanières dans le monde antique une place qui est fort exagérée.
/ des conclusions qui sont à la fois celles de Boeckh et de Roscher ( ! ), admettre l'absence de toute politique systématique en matière de commerce interna-» tional chez les Grecs et particulièrement chez les Athéniens. C'est là, en tous cas, une opinion qui se trouve en parfaite concordance avec ce que nous , venons de voir des idées émises par les plus grands écrivains de l'antiquité classique.
Il y a moins à dire encore à propos du crédit et les philosophes grecs n'en parlent guère que pour le condamner sous toutes ses formes. Non seulement en effet, leurs anathèmes contre le prêt à intérêt ont quelquefois une énergie que les pères de l'Eglise pourront a peine dépasser, mais Platon va même jusqu'à vouloir interdire les prêts gratuits et les ventes à terme. Il estime, tout au moins, que ces sortes de contrais ne devraient jamais être sanctionnés par
; une action civile (*) ; et à la lecture du passage qui contient ce vœu étrange, il n'est pas permis d'hésiter sur les motifs qui l'ont inspiré. L'auteur des « Lois » pensait que la créance est un fait exceptionnel explicable seulement par des relations d'amitié, et que les coercitions du droit n'ont pas pour but de régler les rapports de la <piXia«
(*) Roscher, op. cit. t p. 25 et Boeckh, op. et trad. cit., I, p. 27 s., 70 s., 86 et 89.
(*) Lois, L. XI, 915 E.
On a, il est vrai, soutenu que quelques germes d'une théorie sur le crédit se trouvent dans le traité de l'Economique jadis attribué à Aristote. Mais outre que le caractère apocryphe de l'œuvre diminue singulièrement sou autorité, on y cherche en vain un passage de quelque intérêt sur les questions fiduciaires. Tout au contraire dans la série d'expédients fort contestables que nous rapporte l'auteur inconnu, comme des traits de génie, il n'est pas une seule combinaison révélant quelque prescience de nos théories; car il serait vraiment excessif d'attacher, en ce sens, la moindre importance à l'histoire de Denys de Syracuse faisant un premier emprunt qu'il rembourse avec ostentation pour préparer nombre de dupes en vue d'une seconde opération (*).
Il (a ut cependant ajouter qu'à la différence de ce que nous avons dit pour les questions douanières, l'infériorité des théories grecques n'est pas ici la conséquence nécessaire des conditions de vie de l'antiquité. Il est certain que l'absence de grande industrie, l'organisation précaire de beaucoup de communautés politiques et le manque de sécurité dans toutes les relations internationales devaient se traduire par de sérieuses difficultés dans le développement du crédit. Cependant nous trouvons dans certaines cités grecques la trace certaine de prati-
( l ) Econ., L. II, § XXI.
ques fiduciaires déjà avancées. Il y avait à Athènes toute une catégorie de citoyens s'adonnant au Commerce de la banque et du change. Solon avait proclamé la liberté du taux de l'intérêt, dont tous, sauf cependant les purs moralistes, paraissaient comprendre la nécessité sociale; et Platon, lui-même, dans l'organisation de son voyage en Orient, avait été conduit à une opération dans laquelle on a souvent voulu voir l'origine du contrat et de la lettre de change. Il faut donc expliquer le manque de doctrines que nous venons de constater par une raison spéciale. Elle est d'ailleurs facile à dégager : L'opinion publique à Athènes, comme en bien d'autres civilisations, paraît avoir été peu favorable aux manieurs d'argent; et en réalité certaines de leurs pratiques, en raison du monopole de fait dont ils jouissaient, grâce précisément au mauvais fonctionnement du crédit, paraissent avoir été fort douteuses. Il n'est donc pas étonnant qu'une science économique liée de très près a la morale ait eu la tentation de les traiter avec quelque dureté. Et on comprend aisément qu'elle se soit arrêtée à des condamnations après lesquelles il ne restait plus de place pour des études techniques.
Reste la question monétaire et ici les idées que nous allons avoir a recueillir sont déjà plus profondes. Dans les vieilles cités helléniques comme plus
tard au xm* et au xiv 6 siècle, la technique de la science économique semble s'èlre quelque peu réfugiée dans les discussions relatives à la monnaie. Il n'y a . d'ailleurs rien là qui soit pour nous étonner, car en Grèce, comme au moyen-âge, le morcellement des territoires, la diversité des pièces en circulation et les mauvaises pratiques gouvernementales (*) fournissaient aux observateurs des occasions multiples de saisir les lois essentielles en matière d'emploi des métaux précieux.
Il faut cependant dire, tout d'abord, que les auteurs grecs ont été, dans ces questions, dominés par un préjugé curieux. Beaucoup d'entre eux semblent avoir eu une prévention contre l'usage de l'or et de l'argent. C'est là. une tendance particulièrement marquée chez Platon. A plusieurs reprises, il insiste sur les avantages des monnaies grossières. Pour lui, l'âge d'or était fait surtout de l'ignorance où étaient les hommes des métaux corrupteurs (*); aussi propose-t-il de revenir aux traditions, qui avaient été la sauvegarde des temps anciens et de se contenter du fer pour les échanges journaliers alors qu'on garde-
(*) Voir notamment Shaw, Histoire de la monnaie, Scboemann, op. et trad. cit., I, p. 493; Bœckh, op. et trad. cit., I, p. 24 à 46 ; Rodberlus, Der Schwerth des Geldes imÂlterthum. Plus particulièrement sur les altérations de monnaie en Grèce; V. Scboemann, op. et trad. ciU, I, p. 455 et 518.
(') Lois, L. III, 679 B.
rait l'or et l'argent pour le commerce international ( f ). Cette conception si étrangère à nos idées avait pour les philosophes anciens une double raison d'être.
D'abord les hommes du v 6 siècle avaient vu le changement des mœurs coïncider avec la multiplicité des échanges. Il est assez naturel qu'ils aient eu la tentation d'un symbolisme d'ailleurs inexact et qu'ils aient attribué tous les maux qu'ils voulaient voir dans la richesse commerciale à cet or, but et récompense de toutes les activités mercantiles.
En outre, l'antiquité était incapable de concevoir un doute sur l'omnipotence de l'Etat. Elle devait donc rester persuadée que toute monnaie peut circuler pourvu qu'elle soit marquée d'un coin officiel. Les exemples de Sparte se contentant de ses lingots de fer et des rondelles de cuir de la riche Cartilage étaient, du reste, pour confirmer une semblable notion ('). Dès lors, l'usage des métaux rares pouvait apparaître comme un luxe social sans nécessité, en
(«) Lois, L. V, 742 A.
(*) Il est à remarquer cependant qu'il n'y a pas lieu d'assimiler les deux exemples. Aux temps anciens où Sparte avait adopté la monnaie de fer, la rareté de ce métal était encore assez grande pour qu'il n'y eût pas là une circulation véritablement fiduciaire. Mais ce caractère s'est progressivement développé par la dépréciation du métal, tandis qu'au contraire la monnaie carthaginoise avait toujours été absolument conventionnelle.
Souchon 7
même temps qu'il semblait de nature a apporter dans la cité des éléments de dissolution.
Aussi ces idées avaient-elles pour la Grèce ancienne une telle certitude, qu'Aristote, lui-même, en nous donnant des tki'ories déjà très fines est loin de s'en dégager complètement. Il est moins absolu que Platon et ne propose pas comme lui l'abandon radical de types monétaires employés, en son temps, dans le monde civilisé presque entier, mais il est visible qu'entre la pensée de son maître et la sienne il reste ici une étroite connexité : Les historiens de l'économie politique ont souvent constaté que le s ta gy ris te avait eu sur le numéraire une conception exacte, en ce sens qu'il n'a jamais paru tenté de voir en lui la seule vraie richesse, et le passage où il rappelle le souvenir du roi Midas soutirant de la faim et de la soif au milieu de ses monceaux d'or est un des plus souvent cités par les admirateurs d'Aristote économiste ('). Il faut reconnaître cependant que si l'auteur de la Politique a bien, en effet, su éviter une confusion destinée à tenir plus tard une si grande place dans le développement de la science, il à été victime d'une erreur inverse mais tout aussi grave. Il n'a pas cru, comme devaient le faire les mercantilistes, qu'il n'y a pas de richesse en dehors du numéraire, mais il a estimé tout au contraire que la
(») PoL, liv. I, ch, 3, § 16.
matière d'or et d'argent ne vaut rien par elle-même, et qu'elle tire tout son prix de l'estampille légale. « L'argent, nous dit-il expressément, n'est en lui-même qu'une chose absolument vaine, n'ayant de valeur que par la loi et non par la nature, puisqu'un changement de convention parmi ceux qui en font usage peut le déprécier complètement et le rendre tout à fait incapable de satisfaire nos besoins » (*). De cette affirmation Àristote ne veut tirer qu'une conclusion, c'est qu'il y a inconséquence à faire, comme les commerçants, de l'acquisition de biens imaginaires, le but de toute l'activité. Mais n'est-il pas évident que son idée est toute voisine des aperçus platoniciens? Dès l'instant que la marque d'Etat donne aux pièces de monnaie toute leur valeur, pourquoi n'apposeraiton pas ce signe miraculeux sur des lingots de fer ou des morceaux de cuir, plutôt que d'extraire à grand' peine des mines du Laurium l'argent destiné au monnayage ?
Dans l'erreur commune, c'est même Platon qui nous donne les conclusions les plus logiques, mais le mérite de son disciple est d'avoir eu, ici, l'instinct inexprimé d'impossibilités que ses formes de raisonnement ne le conduisaient pas à apercevoir nettement (*).
(i)i>o/ M Liv. I, ch.3, § 16.
(*) Il est à noter encore que le préjugé de l'omnipotence
Si du reste les philosophes ancieas s'en étaient tenus aux confusions et aux préjugés que nous venons de constater, nous n'aurions pas eu à parler avec quelque considération de leur compréhension des phénomènes monétaires. Mais, sans qu'il soit possible cependant de trouver dans leurs œuvres une théorie complète sur la monnaie, ils nous ont donné
de l'Etat en matière monétaire est indiqué avec une insistance toute particulière par l'auteur inconnu de l'Economique. 11 revient à différentes reprises sur les profits que peut réaliser un gouvernement en créant la monnaie. D'abord il nous raconte l'histoire d'Hippias qui obtint de grandes ressources en faisant rentrer dans ses caisses la monnaie en circulation, puis en la faisant sortir après l'avoir altérée (Econ., L. II, § 5). Vient ensuite le souvenir des Clazoméniens qui, ayant des troupes à solder, prennent à cet effet For des particuliers, mais le remplacent par des pièces de fer auxquelles il donnent une valeur équivalente à celles de l'or confisqué (Econ., L. II, § 17). C'est encore Denys de Syracuse qui tantôt frappe de la monnaie d'étain, tantôt a recours aux mêmes procédés qu'Hippias (Econ., L. II, § 21). Enfin Thimothée d'Athènes, lors de la guerre qu'il avait entreprise contre les Olynthiens, a usé d'expédients analogues. Pendant de longs mois il parvient à payer des troupes avec de la monnaie de cuivre. Son histoire est cependant plus instruclive que les précédentes car il n'a pas suffi à Thimothée de lancer des pièces de cuivre; pour assurer leur circulatiqn il a dû promettre d'abord qu'il les accepterait en paiement de ceux qui achèteraient des dépouilles des ennemis et ensuite qu'à la paix il les échange* rait contre des pièces d'argent (Econ., L. II, § 24),
quelques aperçus fragmentaires qui sont d'une prescience assez frappante.
Il en est d'abord dont l'honneur revient à Xénophon. Dans les « Revenus », alors qu'il recherche les moyens d'enrichir Athènes et de lui permettre de vivre sans compter sur la guerre, il insiste tout spécialement sur le développement qui pourrait être donné à l'exploitation des mines d'argent. II propose d'acheter dix mille esclaves publics qui seraient employés a l'extraction du métal précieux et il indique que leur prix serait bien vite compensé par le produit de leur travail. Deux objections cependant lui paraissent de nature a se dresser contre son projet. Ne va-t-on pas risquer d'épuiser trop rapidement les trésors enfouis dans le sol? et ne va-t-on pas d'autre part provoquer, par l'abondance, une baisse rapide de l'argent ? C'est en répondant à cette seconde question que l'auteur est amené à nous donner des idées sur la monnaie. Or, à la différence de Platon et d'Aristote, il aperçoit très nettement que l'argent a une valeur intrinsèque et il sait que cette valeur dépend non seulement du rôle monétaire mais de l'ensemble des usages qu'on peut faire du métal ('). Cette idée l'entraîne même au delà de la vérité, quand il nous dit qu'une production exceptionnellement intense de l'argent ne diminuerait pas son prix
( ! ) Xénophon, Revenus, ch, IV,
en raison même de la multiplicité des besoins aux* quels il peut répondre. Mais il paraît bien qu'il y a là une erreur quelque peu artificielle provoquée par le désir de n'affaiblir en rien la thèse de l'enrichissement par l'exploitation énergique des mines de l'Attique. Et ce qui le montre bien, c'est que pour l'or que les Athéniens n'étaient pas maîtres de produire, Xénophon va nous donner des formules rigoureusement exactes; et il ne méconnaîtra plus qu'une diminution de valeur correspondrait, là, à une augmentation d'abondance. Nous trouvons donc en résumé dans les « Revenus » une notion exacte sur la valeur intrinsèque dos métaux précieux, puis* en ce qui est de l'or tout au moins, le sentiment des variations de prix qui peuvent correspondre à celles de la production.
Àristote cependant, malgré les infériorités qui résultent des préjugés signalés plus haut, est celui de tous les Grecs qui a poussé le plus avant dans la théorie de la monnaie. Il a le grand mérite d'avoir le premier en quelques lignes d'une remarquable précision retracé les grandes phases des primitives évolutions monétaires ('). Il nous montre d'abord le besoin d'un instrument d'échange naissant de l'augmentation de la division du travail et de la multiplication des échanges. Il nous indique ensuite
(i) Pol., L. I, ch. 3, §13, 14, 15.
comment les hommes cherchèrent, dès l'origine, à avoir comme monnaie une matière a la fois utile par elle-même et aisément maniable. Il nous rappelle , enfin que longtemps on pesa les lingots, avant de songer a marquer chacun d'eux d'un signe indicateur de sa valeur, et il y a là toute une série d'aperçus qui pourraient, sans une correction, passer dans un traité d'économie politique moderne. Il est, du reste, curieux de voir que, dans ce passage, Àristote a su se mettre en contradiction avec ses propres erreurs, puisqu'il nous dit que la monnaie est une chose utile par elle-même alors qu'il nous a affirmé, ailleurs, que l'or et l'argent ont une valeur simplement conventionnelle.
On peut donc dire, en résumé, que les Grecs ont donné h propos du problème monétaire leur effort technique le plus intéressant dans la sphère de la science économique. Cependant les quelques vérités que nous venons de trouver sur notre chemin ne doivent pas nous faire oublier tant de lacunes qu'il nous a fallu constater dans tout ce chapitre; et il nous reste, pour le terminer, à rechercher les raisons de l'infériorité si caractéristique des penseurs de l'antiquité quand ils viennent toucher aux questions de production de la richesse.
Les causes qui ont empêché les Grecs de formuler une théorie satisfaisante de la création des richesses peuvent, en somme, se ramener à deux notions essentielles. D'abord, en fait, les phénomènes de production étaient peu développés dans les sociétés antiques. Ensuite, toute science économique basée, comme Tétaient les doctrines grecques, sur des principes purement moraux aboutit à un certain détachement de la richesse matérielle, toujours fait pour paralyser l'essor des théories qui lui sont exclusivement consacrées. Ces deux idées ont eu, dans l'histoire économique de l'antiquité, une importance assez décisive pour qu'il nous soit nécessaire d'insister avec quelques détails sur chacune d'elles.
D'abord, avons-nous dit, dans les cités grecques on produisait peu. Il est certain que c'est la une formule dont il ne faudrait pas exagérer la portée. Une société ne vit pas sans créer. Dans une certaine mesure, il y a corrélation entre la civilisation matérielle et le développement moral ou intellectuel d'un peuple, et c'est assez dire l'impossibilité d'une grande inertie économique dans la Grèce antique. Nous avons, d'ailleurs, des témoignages très précis ( ! ) qui nous montrent les Grecs et particulière-
(') V. notamment, Mauri, op. cit., p. 14 et surtout Hugo
— Ml —
ment les Athéniens sachant, a des époques encore très reculées, utiliser les merveilleuses richesses de leur pays etcompenser notamment par les industries exlractives les insuffisances du rendement agricole de leur sol. Avec le développement de la civilisation, ces efforts anciens se sont très rapidement développés.
Il semble même qu'il y a eu dans l'histoire économique d'Athènes des transformations comparables a celles de notre temps; et la Grèce paraît, elle aussi, avoir évolué de la petite vers la grande industrie. C'est la un mouvement qui devait logiquement coïncider avec l'augmentation du nombre des esclaves. Nous avons, en effet, eu déjà l'occasion de voir comment le travail servile avait, dans les sociétés antiques, joué un rôle comparable à celui de nos machines modernes. Il est, dès lors, tout naturel que son abondance ait eu des conséquences semblables à celles du développement de notre outillage industriel et qu'elle se soit traduite par une sérieuse concentration dans la production. Aussi trouvons-nous dans les périodes un peu anciennes la trace d'une quantité de petites industries employant de dix à centouvricrs et qui sont destinées a disparaître bientôt devant la concurrence des grandes manufactures
Blùmner, Die gewerhliche Thâtigkeil der Vôlker des klassiçhen alterthume, Mitlelgriechenlcind, § 14.
emportant avec elles les dernières chances d'une rémunération convenable pour le travail libre ( ft ).
(!) Y. notamment, 6. Platon, op. cit., p. 5; Y. Mnuri, op. cit., p. 18 et 26; Y. Brants, De la condition du travailleur libre dans l'antiquité athénienne (Revue de l'instruction publique en Belgique, t. XXVI. Parmi les petites industries auxquelles il est fait allusion dans le texte, il en est de fort connues en raison de circonstances particulières. Il n'est par exemple permis d'ignorer ni la poterie d'Anicos, le p* rsécuteur de Socrate, ni la fabrique d'armes du père de Sophocle,Sophile le (xa/aipo7toioç, ni la manufacture de lits échue par voie d'héritage à Démosthène. Ces souvenirs pourraient être multipliés et il y a même eu pendant longtemps, une classe moyenne formée précisément de petits patrons. Aristote en fait encore mention certaine en distinguant les mercenaires des artisans et en indiquant que ces derniers, même dans les oligarchie, sont le droit d'aspirer à toutes les magis* trat lires, puisqu'ils peuvent acquérir la fortune et, par suite, la capacité politique donnée par un cens élevé. A mesure qu'on s'avance dans l'histoire, cette classe de petits producteurs semble cependant disparaître lentement, et il est fort probable qu'au temps d'Aristote, déjà, elle n'était plus aussi nombreuse qu'avant la guerre du Péloponèse, alors que les homme libres étaient relativement beaucoup plus nombreux.
Il faut, du reste, remarquer que le mouvement de décadence de la petite industrie a dû être beaucoup moins rapide dans l'ancienne Grèce que de notre temps. C'est qu'il ne peut pas y avoir de lutte possible entre la grande manufacture pourvue d'un puissant machinisme et le petit concurrent incapable de se procurer les bons instruments de travail, tandis qu'au contraire entre les deux formes de production, dans
traire, ces infériorités matérielles devaient reporter leurs ambitions Yers les acquisitions artificielles de la richesse. C'est ainsi que l'antiquité tout' entière a pu considérer la guerre comme le meilleur des titres de propriété. Quand Tacite, en parlant des Germains, nous dit que pour eux pigrum etiners videtur s adore adcquirere, quod possis sanguine parare, il nous donne une formule que la Grèce et Rome auraient pu prendre pour devise. On pourrait, il est vrai, alléguer contre cette idée, certains des écrits de l'antiquité, et tout particulièrement le traité des « Revenus », de Xénophon, composé précisément pour montrer aux Athéniens qu'ils auraient pu vivre largement sans compter sur les gains de lu victoire. Mais l'insistance même que met l'auteur à établir une aussi simple évidence et les arguments qu'il tire de la situation exceptionnellement privilégiée de l'Attique, sont une preuve de l'audace de sa thèse. On peut donc bien dire que les anciens, découragés, peut-être, des efforts vers la véritable production par ses difficultés mêmes, ont eu la perpétuelle tentation de demander à la guerre ce qui leur était trop malaisé d'obtenir du travail, et là est peut-être, une seconde cause du dédain qu'il nous a fallu constater chez eux pour les formes industrielles de l'activité humaine.
L'esclavage a dû être aussi pour beaucoup dans le même résultat. D'abord il contribuait encore à
altirer les anciens vers la guerre qui procurait l'esclave. Eu outre, il ne faut pas oublier que, dans nos sociétés modernes, les questions de répartition et celles de production sont unies d'un lien intime. Si nos civilisations sont secouées par la fièvre de la richesse, c'est en grande partie parce que, chaque jour, les réclamations des deshérités se font plus impérieuses, parce que ce sentiment social se dé* gage de plus en plus; que les seuls bons partages sont ceux où il y a beaucoup a donner. Or, .dans l'antiquité, par le fait même de la servitude d'une immense majorité, il n'y avait pas place pour de pareilles préoccupations. Pour les Grecs, l'humanité commençait avec la liberté ; ils reléguaient en dehors de leurs soucis de justice toute la foule servile, et sentaient, dès lors, beaucoup moins vivement que nous, le besoin d'une grande richesse sociale pour arriver à la solution d'un problème ainsi artificiellement limité.
En dehors de ces raisons tirées du fonds même de la vie dans l'antiquité, il en était, avons-nous dit, de plus superficielles, qui étaient également pour entraver le développement des théories sur la production. Nous avons vu déjà comment la science sociale de la Grèce s'était confondue avec son éthique. La conséquence, c'est que ses philosophes avaient en face de la richesse un dédain marqué, A
leurs yeux, il y avait erreur h s'attacher aux avantages matériels. Socrate mettait déjà en garde contre les illusions qu'ils peuvent donner, et enseigriait qu'il n'y a pas de véritable bien, en dehors de la modération des sages (*). Platon, ensuite, établissait une hiérarchie dans laquelle viennent en premier rang les différentes vertus, puis bien loin derrière, la moindre d'entre elles, ce que nous appelons la fortune (*). Aristote, à son tour, reprend en des termes à peu près identiques la pensée commune à toute l'école ( 8 ) ; et on peut dire qu'ici les Socratiques tracent une fois de plus la route aux pères de l'Eglise.
Or, il est bien évident queices idées sont inconciliables avec les préoccupations de bien-être général, qui sont celles de nos sociétés modernes. La tendance éthique des socratiques est donc bien venue s'ajouter à des causes plus profondément sociales pour empêcher dans le monde grec l'éclosion d'une véritable théorie de la production.
Nous en saisissons la preuve directe quand nous nous plaçons en face des conceptions anciennes sur les questions de valeur qui commandent si directement tous les problèmes relatifs a la production des
(*) Xénophon, Mém., 1. I, ch. VI, § 10 et 1. 1, ch. VI, § 2.
(*) Platon, 1. I, n. 631, B et C.
(») Aristote, PoL, 1. IV, ch. I, § 5.
richesses. Les idées que nous venons de constater étaient nécessairement destructives, sur ce terrain, de toute analyse quelque peu profonde. Pour bâtir une théorie de la valeur, il faut, en effet, se placer d'abord au point de vue de la désir abilité née de la perspective de l'usage pour passer ensuite aux idées d'échange. Or, dès l'instant qu'on a comme principe que la vertu seule est enviable, toute espèce de recherche scientifique sur la comparai» son des désirs raisonnables devient éminemment vaine.
Quelques apparences pourraient cependant faire penser que les écrivains grecs ont eux-mêmes pris soin de réfuter une semblable observation, et beaucoup d'historiens de l'économie politique ont cru trouver dans leurs œuvres un embryon de théorie sur la valeur. On a cité souvent, en ce sens, un passage d'Aristote, dans lequel ce philosophe déclare que toute propriété a deux usages : l'un spécial à la chose et l'autre qui ne l'est pas : « Une chaussure peut a la fois servir à protéger le pied et à faire un échange » (*). N'est-ce pas là, dit-on, la base même de notre théorie moderne, la distinction fondamentale universellement admise depuis Adam Smith entre les valeurs d'usage et d'échange ! Il nous paraît qu'il y a une singulière exagération à
(«) Aristote, PoL, 1. I, ch. III, § 2.
vouloir tirer tant de conséquences de quelques mots sans portée (*). Ils pourraient être décisifs, si Aristote en avait vu l'importance ; mais il n'en a pas été ainsi, et ce que veut établir l'auteur a la suite de sa distinction, c'est simplement ce qu'il y a d'artificiel dans l'échange. Sa pensée est bien loin de toute question de valeur. Peut-être, du reste, pourrait-on dans le même sens tirer une conclusion quelque peu plus fermed'un passage deXénophon, cependant bien moins souvent invoqué, où ce philosophe indique que les mêmes choses n'ont pas pour tous une importance égale, « qu'une flûte, par exemple, est précieuse pour celui-là seulement qui saura s'en ser^ vir » (*). Mais ici encore l'idée est si élémentaire, elle reste si stérile, qu'on peut bien encore la négliger pour dire que les philosophes grecs ont été entraînés par leurs préoccupations morales loin de toute doctrine sur la valeur, « cette pierre angulaire
(*) V. Barthélémy Saint-Hilaire, traduction de la Politique, note à la page 30; Blanqui, op. cit., I, p. 49.
(') Xénophon, Econ., ch. I, § 11. — Ce que Xénoplion se propose de démontrer par cet exemple, c'est non pas qu'il y a lieu de distinguer entre deux sortes de valeur. C'est plus simplement que l'idée de bien doit être considérée comme subjective et non pas comme objective. L'argent luimême est une richesâe pour certains, une contre-richesse pour d'autres. C'est là encore une négation du point de vue économique qui s'explique par la tyrannie de l'éthique.
de l'économie politique », et c'est là une particularité spécialement démonstrative, quand on veut établir le lien qui a dû êlre chez eux entre la préoccupation exclusivement éthique et l'absence de théories scientifiques sur les questions de production.