CONCILLAC ET DESTUTT DE TRACT
souvenirs va faire sentir sa funeste influence. Quand nous avons appris qu'il existe d autres êtres que nous, « le danger de rimperfection de nos souvenirs s est prodigieusement accru (1), » car toutes nos idées ont pris nécessairement un nouveau degré de complication. Nos idées générales, entre autres, sont devenues « de véritables surcomposés (2). » Ajoutons à cela la manière graduelle, confuse et fortuite dont nous nous formons au langage, les liaisons qui s'établissent entre nos idées. « C est comme un clavecin dont toutes les touches auraient quelque adliérence entre elles ; elles s'ébranleraient réciproquement (3) . »
Si nous nous pénétrons bien de tous ces faits^ nous verrons que (c la seule difficulté de constater l'identité des matériaux de nos jugements successifs (4) » est une cause bien suffisante de nos erreurs. Pourquoi, par exem pie, est. il vrai de dire qu'un changement dans, nos dispositions personnelles change nos jugements? Parce que ((l'effet de ces dispositions n'est autre que de produire en moi une représentation inexacte de l'idée qui m'a frappé dans d'autres temps (5). » C'est donc un cas particulie r de l'imperfection de nos souvenirs. On peut ramener à la même cause l'mfluence du tempérament, du sexe, de Tâge, de la maladie, sur nos jugements (6). Les erreurs même du rêve s'expliquent par l'iraperfëction de nos souvenirs (7), et l'absence d'erreurs en mathématiques vient de l'exactitude de nos souvenirs (8) .
Il ne faut pas, du reste, que la vue de ces erreurs nous fasse tomber dans le scepticisme. Car il y a a un fonds commun, un type, un modèle général que nous pouvons appeler la raison^ le bon sens^ le sens commun (9). » Les
{i) Longue, p. 284. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 286. — (4) Ibid., p. 287.— (5) Ibid., p. 289. —(6) Ibid., p. 291. — (7) Ibid., p. 292. — (8) Ibid., p. 290. — (9) Ibid., p. 293.
CONDILLAC C;T DE5TUTT DE TRAGY. 411
impressions premières sont justes, on la prouvé, et, quand aux composés et aux surcomposés de ces éléments primitifs, il dépend toujours de nous d*éviter les fautes qui peuvent y introduire quelque erreur (1).
Telles sont les principales idées contenues dans la Logique de Destutt de Tracy. On voit que, fidèle à la pensée exprimée au commencement de l'ouvrage (2), il s'est occupé surtout de la partie scientifique de la logique. En rapprochant les résultats auxquels il vient d'arriver de ce qu'il a dit dans ses Eléments d'idéologie sur l'importance des signes, il conclut que, pour bien raisonner, « il ne s'agit jamais que de connaître la valeur des mots et les lois de leur assemblage (3), » qu'il suffit de savoir l'idéologie et la grammait*e pour savoir toute la logique (4), que la seule manière de définir c'est de remonter aux idées élémentaires (5), etc.
Sa théorie du raisonnement et du jugement est remarquable, et nous devons en dire un mot en finissant ce résumé. Ce n'est ni la théorie scolastique, d'après laquelle les idées générales renferment les idées particulières, et les propositions générales sont la cause et la source de la vérité des propositions particulières (6), ni celle de Condillac, déjà bien supérieure à la précédente (7), d'après laquelle les jugements sont des équations algébriques, et les raisonnements des suites d'équations. Condillac a fait un grand pas, mais « il s'est arrêté à la moitié du chemin en &isant les deux termes de la proposition égaux entre eux, et le vrai est de dire que c'est l'ancien petit terme qui est réellement le grand; dans tous nos jugements quelconques, l'extension des deux idées comparées étant la
(i) Logique^ p. 294. — (2) Discours prélimin., p. 12, et ch. I, p. 172. — (3)Ibid., p. 298.-.(4) Ibid. — (5) Ibid., p, 304. — (6)lbid., p. 182. — (7) Ibid., p. 189.