GONDILLAG ET DESTUTT DE TRACT
même, parce qu'elle est toujours égale à œlle du sujet, lopération intellectuelle consiste à sentir que le sujet comprend lattribut ; et nos raisonnements sont des séries de jugements successifs par lesquels on voit que ce premier attribut en comprend un second, le second un troisième, et ainsi de suite, en sorte que le premier sujet renferme le dernier attribut (1). »
Destutt de Tracy n*admet pas que le raisonnement soit une opération de calcul, une addition ou une soustraction; mais il le regarde volontiers comme une substitution d expression^ ou uiie série de traductions (2). Seulement il ajoute que ces substitutions ont pour fondement cette unique opération qui consiste à voir qu^une idée est renfermée dans une autre. Pour lui, tout raisonnement est un sorite (3) .
On reconnaît sans peine, dans louvrage que nous venons d*analyser, les principales théories de Técole condillacienne. Destutt de Tracy rattache toutes nos idées au fait unique de la sensation (4). Sous le nom de faculté de sentir il désigne ce que Ton distingue ordinairement en affections et connaissances (5). Il ne feit que tirer les conséquences logiques de cette doctrine dans les propositions suivantes : « Nous ne voyons jamais rien que nos propres idées [6). » « Nous n'avons point d'idées de substances (7). » Les êtres « ne consistent pour nous que dans les impressions qu'ils nous font (8). » Nominaliste dans la question des idées générales, il combat les définitions par genre et différence (9), il ramène la logique à la grammaire (10), et le raisonnement à une substitution d'expressions (11).
(I) Disc, prélimin., p. 189.— (2) Ibid., p. 334. ~ (3) Ibid. — (4) Ibid., P- 200. — (5) Ibid. —(6) Ibid., p. 210. — (7) Ibid., p. 236.-^(8) Ibid. — (9) Ibid., p. 304. — (10) Ibid., p. 298. — (1 1) Ibid., p. 334.
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Tels sont les principaux traits de ressemblance qui exis*^ tent entre la doctrine de Destutt de Tracy et Celle de Condillac. Mais en constatant rinfluence du maître, on ne ^peut méconnaître rorigînalité.du disciple. On sait que, dans son idéologie, il substitue au système des facultés tel qu'il est dans Condillac, un autre système plus simple qui réduit tout à quatre manières de sentir : La sensation proprement dite, le souvenir, le jugement et le désir ou la volonté. En logique, il attaque avec force la doctrine de ridentité(l); il crée une théorie nouvelle du raisonnement. Quoique moins spiritualisfe en psychologie que Condillac, il comprend mieux que lui combien Descartes a eu raison de donner pour base à la logique 1 étude de la pensée. Sur la question des causes de Terreur, il porte ses regards bien au delà du fait matériel du langage auquel s'était arrêté Condillac. Surtout, comme nous lavons dit, il semble avoir compris que la grande lacune de la logique • condillacienne était Tinsuflisance des théories sur la certitude.
Si Ton tient compte de cette part d'originalité ainsi que du talent et de l'énergie de M. de ïracy, on sera convaincu que ses travaux sur la logique sont un des efforts les plus vigoureux que Ion ait pu faire pour asseoir une doctrine solide sur les fondements posés par Condillac. Examinons donc en quelques mots si la tentative a étjé heureuse. C'est un point qui a son importance pour les conclusions que nous devrons tirer à la fin de cet ouvrage.
Nous ne nous attacherons qu'aux deux grandes questions que l'auteur confond en une seule et qui remplissent toute sa Logique ; les questions de la certitude et de l'erreur.
Et d'abord j Destutt de Tracy a-t-il consolidé la base psy- ,
(I) Logique^ p. 183 et suiv.
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chologique du système ? nous ne le pensons pas. Quand il a dit, en faisant violence à la langue : sentir un souvenir, sentir un rapport, sentir une volonté (1), il croit avoir démontré qu en effet, le souvenir, le jugement, la volonté ne sont que des faces diverses de la sensibilité (2). Mais ce ne sont là que des combinaisons de mots purement arbitraires, et cela ressemble plus d'une fois à des expédients d argumentation. A diaque instant, nous voyons lauleur substituer, dans l'exposition et le développement de son système, de pures assimilations verbales à Tobservation des choses, et il en résulte une confusion de langage doublement choquante chez un de ces écrivains qui se flattent surtout d'être clairs et de déterminer exactement le sens des mots.
On ne peut donc regarder comme solidement établie la théorie des fecultés qui sert de base à la logique de M. de Tracy. Dès lors, il sera difficile de bâtir sur ce fond ruineux. Mais voyons l'auteur à l'œuvre.
Assurément Destutt de Tracy entrevoit une importante vérité, savoir l'infaillibilité de la connaissance primitive. Mais tout ce que sa logique peut renfermer de vrai est corrompu dans le germe par la doctrine de la sensation, associée à une sorte de réminiscence des idées représentatives de Locke. Quand l'auteur nous dit : « nous ne pouvons rien connaître que par ce sentiment et relativement à lui (3) , » ou bien « nos idées sont tout pour nous (4), » il élève contre la certitude une objection qui ne sera jamais résolue.
Comme on l'a vu précédemment, il résulte de ce principe que nous sommes absolument infaillibles et plongés
(i) On n'a qu'à lire les premières lignes des Éléments d'idéologie pour trouver ces expressions et d'autres semblables. — (2) C. f. Dictionnaire des sciences philosophiques, article D. de Tracy, par M. F. Bouiilier. — (3) Logique y p. 208. — (4) Ibid., p. 278.