‹ Les théories logiques de Condillac (volume 2)Chapitre 61 sur 74 · CONDILLAC ET DESTUTT DE TRACY · texte numérisé non relu

CONDILLAC ET DESTUTT DE TRACY

clans une ignorance absolue; et comme la question de la certitude ne peut pas en rester là, on prend le parti de la ramener à celle de l'erreur. C'est là une singulière façon de disposer les problèmes. Car il y a quelque chose de plus pressé que de savoir comment nous nous trompons, c'est de pouvoir affirmer avec certitude une vérité quelconque.

Ainsi désormais les deux questions de la certitude et de l'erreur vont être mêlées ensemble, ou plutôt celle de la certitude sera . presque entièrement efkjcée et ne reparaîtra que de loin en loin dans quelques remarques isolées. Voici, du reste, le fond de l'argumentation de Destutt de Tracy. Il traduit de mille manières l'opposition qu'il a déjà marquée entre l'infaillibilité du sentiment primitif et ce qu'on peut appeler la subjectivité de ce sentiment. Il tourne et retourne la même antithèse, en allant d'une opération plus simple à une opération plus compliquée. L'idée primitive est vraie, dit-il, mais elle est altérable; le jugement isolé est vrai, mais l'erreur se glisse dans la série des jugements, etc. A travers tout cela la, certitude est affirmée; la cause de l'erreur est affirmée; la première par opposition à la seconde et réciproquement; mais nous n'avons pas fait un seul pas en avant ; la difficulté est reproduite , elle n'est pas résolue.

Au fond cette interversion des questions et ces éternels ajournements cachent le cercle vicieux suivant : la seule cause d'erreur est l'imperfection de nos souvenirs ; donc la connaissance primitive est infaillible. La connaissance primitive est infaillible; donc Terreur a pour cause l'imperfection des souvenirs.

Ainsi Destutt de Tracy ne peut trouver 'ce qu'il poursuit avec tant d'ardeur, la certitude. Il la compromet tout d'abord par ses premières vues sur la faculté de con-

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uaitre ; puis , en la demandant à la théorie de Terreur , il ajoute à nos perplexités sans nous donner aucune assurance. Enfin, pour sortir de cet impasse , il est obligé de sortir du système , et de dire avec tout le monde : Nous aidons tous plus ou moins la puissance (ïéi^iter V erreur (1); nous a\fons la raison^ le bon sens, le sens commun (2).

Nous n'examinerons pas en détail les considérations sur notre propre existence et sur lexistence des corps. L auteur insiste surtout sur la seconde ; il réfute assez longuement ridéalisme de Berkeley, et le meilleur de ses arguments est emprunté à Tidée de cause (3). Mais comme s'il craignait que le lecteur n'oubliât de faire au scepticisme sa part , il reprend d'une main ce qu'il a donné de l'autre: « Bien que l'existence de ces êtres, dit-il^ mérite d'être appelée réelle^ et bien que nos idées, pour être justes, doivent être conformes à cette réalité, cependant ces idées sont toujours tout pour nous (4). » Ailleurs il parle d'impressions, de pures sensations qui sont probablement les mêmes, ou du moins très-analogues chez tous les hommes (5). Mais il nous tient ce langage au moment où il vient de disserter sur les différences d'organisations considérées comme causes d'erreur.

Il est donc clair que , dans la question de certitude , l'auteur des Eléments d'idéologie n'a pas triomphé des difficultés inhérentes à la philosophie de la sensation.

A-t-il été plus heureux dans sa théorie de l'erreur?

Remarquons d'abord que, d'après ses principes, on peut soutenir que l'eri^eur est absolument impossible. Une idée remplace une idée , et a la même valeur par cela seul qu'elle est une idée comme la première. Mais, dit l'auteur,

(V) Logique^ p. 293. — (2) Ibid., p. 29^. — (3) Ibid., p. 260.— (4) Ibid.,p. 298. — (5) Ibid., p. 293.

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