ET CELLE DU XVIII
refusions de rendre justice à cet esprit si noble et si distingué. Sans se faire le champion des idées reçues, sans donner à sa pensée le ressort d'une lutte contre les novateurs dangereux ou contre la crédulité vulgaire, Gondillac fait de la science et ordonne un système. Comment cet homme, si complètement étranger au prosélytisme de quelques-uns de ses contemporains, pouvait-il s'inquiéter des conséquences pratiques de ses doctrines? Le mathématicien, dans ses calculs, le physicien, dans ses expériences, ne se demandent pas si leurs recherches seront utiles ou nuisibles à la morale. Tel est Gondillac. Il n'a qu'une passion, l'amour de l'étude. Destiné de bonne heure à l'Eglise, il n'eut d'abbé que le nom et la régularité des mœurs ; il consacra à la philosophie tout son temps et toutes ses forces, et la mort le surprit tandis qu'il travaillaitencore à la Langue des calculs. Nous avons vu quel bel ensemble forment ses traités de logique. Dans ces divers ouvrages, on trouve partout le développement d'une pensée unique. La doctrine a un cachet d'originalité qu'il est impossible de ne pas reconnaître. Tout s'y tient, tout s'y enchaîne; les vérités sont liées aux vérités, les paradoxes appellent les paradoxes.
Cette liaison des idées, jointe à la clarté du style, donne aux ouvrages de Condillac une valeur littéraire qui les distingue entre une foule de traités du même genre, et qui nous fait oublier par intervalle ce qu'il y a d'inexact dans la doctrine. Prenons pour exemple la Logique, Pour le fond des choses, l'auteur se montre afïirmatif et tranchant, plein de sécurité lors même qu'il côtoie des précipices, et, tout en faisant la guerre aux systèmes, il donne dans le plus étroit et dans le plus exclusif des systèmes. Mais comme l'ouvrage est bien composé! Il est conçu d'un seul
348 DESGARTES ET GONDILLAC.
jet, et toutes les parties en sont admirablement fondues ensemble. Tout est uni, limpide, et Ion peut dire du développement de la doctrine aussi bien que du style, uno tenore in dicendo fluit (1).
Avec cette forme élégante et claire sur un fonds quelquefois maigre et superficiel, Gondillac est bien un écrivain de la famille de Voltaire; «tenues, acuti, omnia docentes et dilucidiora non auipliora facientes (1). » Content de savoir peu, pourvu qu'il sache bien, fortement convaincu de la faiblesse de Tesprit humain, il ne cherche à percer aucun mystère, et il professe^ contre les témérités de la raison, une haine à laquelle il n'est pas toujours fidèle.
Ainsi, nous le répétons, par ses défauts comme par ses qualités, Condillac est, dans la philosophie pure, Thomuie du xvui® siècle. Infériorité incontestable sous certains rapports, mais, à d autres points de vue, progrès accomplis ou préparés : voilà ce que nous trouverons chez lui, en le comparant aux grands philosophes français du siècle précédent.
§ 2. — Descarics et Condillac.
Dans ses ouvrages de philosophie, Condillac ne cite guère ses prédécesseurs que pour les combattre. Il n'en est pas ainsi dans son Histoire moderne. Là il fait un tableau des développements de toutes les sciences, et en particulier de l'art de raisonner. Le point de vue éclectique se substitue au point de vue critique ; les aperçus généraux remplacent les appréciations isolées, et la grande idée du progrès inspire à notre auteur des jugements plus équitables.
(I) Cicéron, Orator. IV. — (2) Ibid.
Cependant il est loin de rendre complète justice à Descartes. Il se borne à être un peu moins sévère que dans ses précédents ouvrages. Ainsi il accorde un point dont il n'avait jamais voulu convenir dans son Traité des systèmes , savoir que les hypothèses physiques de Descartes, qu'il croit fausses en elles-mêmes, ont cependant contribué aux progrès de la science et rendu un véritable service à Tesprit humain. Mais, à part cette concession, il refuse de comprendre ce qu'il y a de grand et de fécond dans la révolution opérée par ce philosophe. S'agit-il du doute méthodique? il rappelle que Bacon en avait eu l'idée aussi bien que Descartes , comme si une simple observation , perdue parmi les nombreux aphori^mes du ISoi^um organum^ pouvait se comparer à cette lutte savante , obstinée et triomphante contre le scepticisme , qui est moins , dans Descartes, une règle de méthode que le résumé de sa vie tout entière. Puis il revient aux objections que nous connaissons contre le préjugé des idées innées et contre le critérium de l'évidence (1).
Ainsi Condillac , qui reconnaîtra ce qu'il doit à Locke , rehise de reconnaître ce qu'il doit à Descartes. Par là il se fait grand tort à lui-même , et nous croyons être utile à sa gloire en montrant que , sous certains rapports , il relève de Descartes , et en le replaçant dans le grand mouvement de la philosophie française. Nous ne faisons que suivre en cela l'exemple de ses /deux grands disciples, MM. de Tracy et Laromiguière.
Condillac subit, comme toute la philosophie moderne, l'influence toute puissante de Descartes. Sans doute il s'éloigne de lui en prenant pour point de départ de la connaissance humaine le fait de la sensation, au heu de prendre
(1) Histoire moderne, t. XX des Œuvres complètes, p. 524.
350 bESGARTRS RT CONUILLAC
celui (le la i)ensée; mais, chez Tun comme chez Tautre, le point de départ esL expérimenlal el psychologique. Bacou avait bien compris que les faits doivent servir de base à la science. Descartes le premier a eu Tidée de choisir panni les faits ceux que la conscience nous révèle. Condillac pense que la voie qu'il a suivie a d abord été tracée par Locke. Mais Locke lui-même et toute son école relèvent à certains égards de Descartes.
Une autre preuve de Tinfluence cartésienne, c'est le spiritualisme très-ferme de Condillac. De ses premières observations sur les sensations , il tire un argument en faveur de la distinction de Tâme et du corps. » Que les philosophes à qui il paraît que tout est matériel se mettent pour un moment à sa place (de la statue), et qu'ils imaginent comment ils pourraient soupçonner qu*il existe quelque clipse qui ressemble à ce que nous appelons matière (1). » Auisi s'exprime Condillac. Descartes a raisonné de même sur le fait de la pensée ; il a démontré la spiritualité de Tâme eu faisant , pour ainsi dire, l'histoire de riiomme intellectuel et moral, sans parler du corps, sans savoir si le corps existe.
Locke se demande avec inquiétude si Dieu, qui est toutpuissant, ne pourrait pas donner à quelque morceau de matière la làculté de penser, et il n'ose se décider pour la négative. Condillac n'hésite |>as; il comprend que Dieu ne peut pas ce qui est absurde.
Voilà, ce semble, des preuves suffisantes de ce qu'on pourrait appeler le cartésianisme de Condillac. Ce a'est donc pas faire violence aux faits que de renouer , entre notre auteur et le père de la philosophie moderne , le fil qui semblait complètement rompu.
(i) Traité des sensations, f. by.
DESCAHTES ET CONDILLAC 354
Nous sera-!-il permis maintenant de comparer ensemble ces deux pliilosoplies ? Ce parallèle ne semblera peut-être pas déplacé, si Ion se rappelle combien de fois les côndillaciens ont mis leur maître au même rang que Descartes. Quand Laromiguière écrit cette phrase que nous avons déjà citée (1) : // était réservé à un Français du xvm® siècle, etc. , il est clair que , dans sa pensée , Condiilac et Descartes sont deux rivaux de gloire. Pour nous^ nous ne donnerons pas à notre auteur une place aussi élevée. Son infériorité par rapport à Descartes est si évidente , qu'il serait puéril de s arrêter longtemps à la démon trer.
Rappelons-nous de quelle manière Descartes combat le scepticisme et pose le point de départ de la science humaine; rappelons-nous sa méthode pour s'élever à la connaissance de Dieu, et ce critérium de l'évidence formulé avec tant d'à-propos et si bien appliqué, et ces quatre règles si précises et si générales : tout cela est à la fois shnple , profond , éternellement vrai , et , nous osons le dire , essentiellement français. Ce qui caractérise, en effet, la philosophie française, c'est qu'elle prélude à la synthèse par l'analyse , et qu'elle se tient à égale distance d'un empirisme timide et des témérités de l'idéalisme. Or, c'est bien là ce que l'on trouve dans Descartes, génie à la fois circonspect et aventureux, mélange étonnant de hardiesse et de prudence. .
Nous avouons qu'il n'y a rien de semblable dans Condiilac. Il faut donc céder la palme à Descartes en pliilosophie, comme à Homère en poésie. Mais si tout pâlit devant cette nature céleste et divine, comme diraient les anciens , gardons-nous de refuser un juste tribut d'admiration à l'ingénieux auteur de la Langue des calculs y k
(i) Voy. ci-dessus, part. U. ch. VU. . : . .