‹ Les théories logiques de Condillac (volume 3)Chapitre 43 sur 71 · DESCARTES KT CONDILLAC · texte numérisé non relu

DESCARTES KT CONDILLAC

cet esprit si remarquable de souplesse , de vivacité et de savante culture.

Sans doute Condillac est moins profond et moins vrai (]ue Descartes; il semble éviter les grandes questions philosophiques, et on s^aperçoit, après un peu de réflexion, ({ue sa logique ne peut y atteindre. Mais il nous liabitue davantage à considérer la science logique en elle-même, et par là il contribue à en constituer lautonomie et Findépendance. Eu lisant Condillac, on est obligé à chaque instant de |)iendre parti pour ou contre telle règle de logique , on se forme une sorte d'établissement sur le termin particulier de cette science ; et c'est là un grand avantage, s'il est vrai qu avant de savoir ce qu'une science est par rapport aux autres , il faut savoir ce qu'elle est ea elle-même.

Condillac fait peu de théologie rationnelle et n'est pas un des créateurs de la physique ; mais , en revanche , on ne ^ peut pas lui reprocher d'appliquer la méthode géométrique <\ la démonstration de l'existence de Dieu , et d'abuser en physique du raisonnement à priori.

Nous reconnaissons volontiers que les quatre règles du Discours (le la méthode , les réflexions qui les accompagnent et les Règles pour la direction de l'esprit qui en sont le commentaire , renferment des vérités impérissables et marquent toutes les grandes, directions de la pensée scientifique. Mais , après tout , ce ne sont là que des indications, des esquisses à grands traits. Condillac a consacré à la logique plusieurs traités spéciaux ; il a remué toutes les idées qui ont trait à cette science , il a agité et résolu à sa manière toutes les questions ; il a créé un système logique de toutes pièces. Dira-t-on que ce système est presque entièrement faux? d'accord. Mais quiconque a étudié

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l'histoire de la philosophie sait que lauleur d'un système erroné peut être un homme de génie et bien mériter de la science. Quelle doctrine plus fausse que le panthéisme, et quel plus grand esprit que Spinosa? Condillac, par ses paradoxes mêmes, devait réveiller les esprits , susciter les découvertes avec les contradictions , et rendre souvent d aussi grands services à ses adversaires qu'à ses disciples.

Nous avons cité quelques-unes de ses critiques sur Descartes. Nous avons vu qu'il se déclare contre le doute méthodique et le critérium de l'évidence. Sans doute ces critiques dépassent le but. Mais elles signalent quelquefois des défauts et des lacunes incontestables, et hâtent le moment oii un nouveau travail de la pensée les fera disparaître.

Des hauteurs où planait sa pensée, Descartes n'a pas toujours pu descendre à des distinctions précises. Il a posé les grands principes; mais il fallait des discussions minutieuses et serrées pour en faire connaître exactement la portée et en déterminer les applications. Condillac s'efforce de nous expliquer complètement ce que nous ne faisons qu'entrevoir dans Descartes ; et , tout en confondant luimême bien des choses diverses, il nous amène à distinguer les différents cas d'une même opération , les différents procédés d'une même méthode.

Nous admirons les passages du Discours de la méthode où il est question de cette unité, de cet encliaînement rigoureux que les philosophes doivent rechercher à l'exemple des géomètres. Mais il est permis de dire que, même après ces beaux aperçus de Descartes, l'auteur de la Langue des calculs et ses disciples nous eu apprennent bien long sur

la manière de lier nos idées et d'en former un ensemble.

Enfin, la principale gloire de Condillac est d'avoir porté

son attention sur ce qu'on pourrait appeler le vocabulaire

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cl la grammaire de la philosophie. Â force de nous répéter que la science n'est qu'une langue bien fiiite , il nous a fait comprendre que la science ne se perfectionne qu'avec la langue. Descartes avait ouvert la voie. Chez lui la philosophie s'était débarrassée des puérilités de la scolastique; mais elle en avait conservé quelquefois la pesante allure et les aspérités. Dans Condillac , elle est accessible à tout le monde et peut être de mise en toute circonstance. Elle a quitté ces formes abruptes qui devaient la tenir enfermée dans les discussions de quelques initiés. Revêtue maintenant d'un langage net et facile , elle peut se mêler aux entretiens de tous les esprits cultivés.

Concluons que si Condillac ne peut pas , comme le voudrait Laromiguière, être placé à côté de Descarteô, il n'est cependant pas indigne de lui être comparé. De Condillac à Descartes, la différence est celle d'un esprit actif et original à un génie de premier ordre , du chef d'une école secondaire au promoteur du plus grand mouvement philosophique des temps modernes.

§ 3. — Pascal et Condillac.

Condillac ne cite guère Pascal. Il ne connaissait pas tous ses opuscules logiques, puisque le fragment du Traité sur le vide , qu'on lit à la suite des Pensées ^ ne parut qu'en 1779, dans l'édition Bossut. Mais il avait lu certainement ses deux morceaux sur Y Esprit géométrique^ dont Tun se trouve reproduit presque en entier dans la logique de Port- Royal. Du reste, Pascal était généralement goûté dans l'école de Condillac. Laromiguière le cite très-souvent avec les plus grands éloges. Il n'est donc pas sans intérêt de comparer le fragment de Pascal aux écrits logiques de notre auteur , surtout si l'on veut savoir en quoi il y eût

décadence ou progrès de l'école de Descartes à celle de Condillac,

Lorsque Pascal composa ses opuscules sur le vide et sur r esprit géométrique^ le jansénisme n'avait pas encore fait de lui un sectaire. Quoique le pyrrhonien se montrât déjà dans quelques aperçus isolés, en somme il obéissait encore à l'influence de Descartes. Philosophe religieux à la manière des plus grands esprits de son siècle , il ne sacrifiait pas les droits de la raison à ceux de l'autorité ; il croyait à la puissance des idées et à la loi du «progrès. Tel il se montre à nous dans sa Préface sur le Traité du vide. D'abord il sépare , en vrai cartésien , le domaine de l'autorité de celui de la raison. Dans l'histoire , la géographie , la jurisprudence et les langues, il faut recourir aux livres, aux témoignages, et, par conséquent, à l'autorité. »* Mais où cette autorité a la principale force , c'est en tliéologie , parce qu'elle est inséparable de la vérité , et que nous ne la connaissons que par elle (1). » « II n'en est pas de même des objets qui tombent sous les sens ou sous le raisonnement: L'autorité y est inutile. La raison seule a lieu d'en connaître (2). » Il faut donc savoir borner ce respect que nous avons des anciens. « Comme la raison l'a fait naître, elle doit aussi le mesurer (3). »

Plus loin se trouve exprimée dans un admirable langage cette idée du progrès, qui transporte dans l'antiquité la jeunesse de l'esprit humain, et sa maturité dans les temps modernes. Partant de là pour apprécier ce que les anciens ont fait pour la philosophie naturelle , Pascal leur rend pleine justice. « Us doivent être admirés , dit-il , dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avaient , et ils doivent être excusés dans celles où

(i) Pascal, Pensées, édit. Havet, p. 5i3. — (2) Ibid. — (3; Ibid., p. 5i5.

ils oui piuidt manqué du bonheur de 1 expérience que de la force du raisonnemenl (1). »

Mais un des points les plus importants à noter dans ce fragment, c^est la part qui est faite à la méthode expérimentale. On reconnaît lauteur du Traité de Véquilibre (les liqueurs dans plusieurs allusions à la nécessité de Texpérience pour leé progrès de la phyisique ; et ces aperçus sont d autant plus précieux à recueillir que, dans les réflexions sur V Esprit géométrique , Pascal va montrer une prédilection quelquefois exclusive pour la synthèse des géomètres.

Dans son premier fragment sur V Esprit géométrique, Pascal se propose de tracer les règles de la synthèse, qui est lart de démontrer la mérité quand on la possède. Cet art , la géométrie l'enseigne parfaitement par ses exemples^ quoiqu'elle nen produise aucuns discours. Il consiste en deux choses principales : l'une, de prouver chaque proposition en particulier; l'autre, de disposer toutes les propositions dans le meilleur ordre. De là deux sections , dont la première seule sera traitée par Pascal. Quant à la seconde, MM. de Port-Royal tâcheront d'y suppléer (2).

Peu équitable envers le syllogisme, Pascal affirme que la géométrie seule suit les véritables règles du raisonnement. I^s règles du syllogisme, dit-il, sont si naturelles qu'on ne peut les ignorer. Nous objecterons à Pascal que les règles de la démonstration géométrique sont aussi toutes naturelles^ comme il le dit lui-même plus loin ; ce qui n'empêche pas qu'elles aient leur prix.

Nous arrivons à un passage qui a dû être l'objet d'une attention spéciale de la part des condillaciens ; c'est celui qui concerne les définitions mathématiques. Laromiguière

(i) Pascal, Pensées^ p. 5 19. — (2) Logique de Port-Royal, 4« part., ch. IX.

en fait le plus grand cas ; il regrette que, dans toutes les logiques, au lieu de reproduire le morceau de Pascal, on se contente de répéter que la définition doit convenir à tout le défini, au seul défini (1), etc. Mais ici Laromiguière transporte dans ses appréciations une confusion qui existe dans sa doctrine. Les définitions dont il est question dans Pascal ne sont que des définitions de noms, et quand Laromiguière exprime le désir que les règles posées par Pascal remplacent ou complètent les vieux préceptes sur la définition de chose, il passe, à notre avis, d'une question à l'autre .

Il faut remarquer encore, dans ce premier fragment, les réflexions de Pascal sur la démonstration parfaite qui exigerait, d'après lui, que tous les termes fussent définis et toutes les propositions prouvées. On a souvent critiqué avec raison cette distinction inconcevable entre Tordre accompli et Tordre le plus parfait entre les hommes. Pascal est déjà sur la pente de ce pyrrhonisme qui, dans les Pensées^ atteindra ses dernières limites. Mais il se retrouve dans le vrai, lorsqu'il parle de la démonstration tellp que les hommes peuveni la donner. Alors il explique admirablement combien la géométrie a raison de ne pas tout définir et de ne pas chercher à tout prouver.

Les règles sur les définitions, les axiomes et les démonstrations, qui se trouvent dans le second fragment sur l'esprit géométrique, sont assez connues pour qu'il ne soit pas utile de les reproduire ici. Mais il sera bon de rappeler les réflexions qui les suivent et qui en montrent la valeur.

« 11 y a, dit Pascal, une grande différence entre ce qui est dit ici et ce que quelques logiciens ont peut-être écrit

(i) l^diTomïgiiïhTt^ Leçons de philosophie^ t. I. p. 23o.

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d'approchant au hasard, en c[uelques lieux de leurs ouvrages (1). » « Ceux qui ont lesprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent (2). »

Les scolastiques ont inventé des noms barbares, qui étonnent ceux qui les entendent. « Ils nous montrent un nombre de chemins différents, qu'ils nous disent conduire oii nous tendons, quoiqu'il n'y en ait que deux qui y mènent (3). » Les bonnes choses sont communes, naturelles et à notre portée ; « il ne faut pas guinder l'esprit. Les manières tendues et pénibles le remplissent d'une sotte présomption, paj une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule, au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse (4).»

Telles sont les principales idées exprimées par Pascal dans ses opuscules de logique.^ Si, d'après les indications qui précèdent, nous le comparons à Gondillac, nous voyons qu'à certains égards il l'emporte sur cçlui-ci. Grénie créateur, Pascal laisse partout où il passe une trace ineffaçable. On voit, d'après de simples fragments, qu'il a saisi tous les grands points de vue de la science et deviné les principales directions de l'esprit ; il est à la fois géomètre et physicien ; il ainnait également la puissance de la méthode expérimentale et celle du raisonnement.

Là où Gondillac et ses disciples s'égarent, Pascal est ordinairement dans le vrai. Il a su discerner, dans les sciences mathématiques, les conditions de la synthèse, comme Aristoie avait découvert, en étudiant l'esprit humain, les lois du raisonnement déductif. Il distingue deux

(I) Pascal, Pensées, édit. Havet. p. SSg. — (2) Ibid. — (3) Ibid.. p. 563. — (4) Ibid.

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méthodes, celle qui découvre la vérité et celle qui la démontre, et, en cela, il a raison contre Condillac qui les ramène à une seule. Il voit, dans la démonstration mathématique, des axiomes et des définitions, et il a raison; car ces deux choses s'y trouvent toujours, exprimées ou sousentendues. Condillac sq prononce d'une manière beaucoup trop absolue contre les axiomes et les définitions employés comme principes. Sur la démonstration, nous préférons les règles simples et vraies posées par Pascal, à la théorie subtile et fausse de l'identité dans le raisonnement.

Mais si, à ces divers points de vue, Pascal est supérieur à Condillac, celui-ci reprend l'avantage sous d'autres rapports. Pascal n'a laissé que quelques fragments sur la logique, et Condillac a fait de nombreux et beaux ouvrages. En outre, le Pascal des fragments sur V esprit géométrique et sur le i^ide n'est pas celui des Pensées. Le même homme quij tout à l'heure, croyait à l'expérience, à la raison et au progrès, dira plus tard que la raison et les sens se trompent à l'envi (IJ, que la raison est plojable à tout les sens (2), que Isl justice et la mérité sont deux points si subtils que nos instruments sont trop émoussés pour j toucher exactement (3), etc., etc. Quoi qu'on en ait dit, nous sommes convaincu que tout n'est pas édifiant dans les Pensées^ qu'il ne faut pas attaquer la raison et la philosophie pour défendre la foi et la religion, et que, malgré quelques lumineuses réminiscences du dogmatisme cartésien, Pascal tombe souvent dans cette erreur.

Il y a donc, dans la pensée philosophique de Pascal, une sorte de défaillance. Chez lui le théologien janséniste a détruit le philosophe. On ne peut rien reprocher de

(I) Pascal. Pensées, p. 57. — (3) Ibid., p. 122. — (3) Ibid.. p. 42.

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