‹ Les théories logiques de Condillac (volume 3)Chapitre 57 sur 71 · GONDILLAG ET DESTUTT DE TRACY · texte numérisé non relu

GONDILLAG ET DESTUTT DE TRACY

tenir cette promesse qu'il glisse la phrase suivante à la fin de son chapitre sur l'erreur. « Nos erreurs ne peuvent avoir d'autre cause (que l'imperfection de nos souvenirs), comme notre certitude ne peut en avoir d'autre que la certitude de ce que nous sentons actuellement (1). »

Après avoir indiqué les causes de la certitude et de l'erreur, M. de Tracy montre comment se développent les effets de ces causes.

« Un premier souvenir est une chose essentiellement différente de la sensation qui l'a causé (2) ; » « il la représente, si l'on veut, il ne la reproduit pas (3). >> Ce premier souvenir est simple d'abord, et par conséquent infaillible (4). « Cependant, si j'y joins le jugement qu'il est la

représentation d'une impression antérieure il devient

une perception composée (5), » et, par conséquent, sujette à l'erreur.

Ici une objection se présente. On a dit précédemment que le souvenir faisait la fausseté du jugement; on dit maintenant que le jugement fait la fausseté du souvenir. L'auteur formule l'objection. « Il y a là un cercle vicieux, dit-il (6), » et il essaie de la résoudre par des explications qu'il a peut-être tort d'appeler des éclaircissements. Dans ces explications, il nous conduit de l'impression simple au souvenir simple, d'un premier souvenir exact à un second souvenir également exact, d'un premier jugement exact à un second jugement encore exact; puis il arrive à une troisième manière de juger et de se souvenir qui est inexacte, parce qu'elle a la prétention d'être complète ; et, pour prouver ce dernier point, il nous renvoie à un des précédents chapitres, où il a insisté sur la dégradation des

(I) Logique, p. 238. - (2) Ibid., p. 246. - (3) Ibid. - (4) Ibid. — (5) Ibid. - (6) Ibid., p. 247.

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idées dans leâ souvenirs successifs (1). Et voilà comment l'auteur croit sortir du cercle vicieux dans lequel il est tombé.

Destutt de Tracy continue de mêler si intimement la théorie de Terreur à celle de la certitude, qu'il n'est pas toujours facile de distinguer ce qui nous autorise à croire de ce qui nous oblige à douter. Arrêtons-nous un instant à ce qu'il dit de l'existence des choses distinctes du moi . Quand une sensation agréable a cessé malgré moi, « je dois trouver dans le souvenir de cette sensation l'idée de n'avoir pas cessé par le fait de moi, qui désirais la prolonger, et par suite, d'avoir cessé par le pouvoir d'un autre être que moi (2). » Il existe donc des êtres distincts de moi.

Mais voici une difficulté : S'il existe des êtres distincts de nous, il faut que nos idées leur soient conformes. Dès lors la cause de l'erreur consiste dans l'absence de conformité des idées avec les objets, et non pas seulement dans l'imperfection des souvenirs.

Pour répondre à cette objection, l'auteur reprend, en s'appuyant sur des raisons de sens commun, la thèse de la réalité des choses extérieures, et il plaisante agréablement sur Berkeley. Puis il conclut en ces termes : « Bien que l'existence de ces êtres mérite d'être appelée réelle, et bien que nos idées, pour être justes, doivent être conformes à cette réalité, cependant ces idées sont toujours tout pour nous ; elles sont toujours justes quand elles sont bien enchaînées (3). » Cette conclusion est tournée et retournée sous bien des formes différentes, mais toujours la même quant au fond.

Mais cest maintenant surtout que l'imperfection des

(i) Logique, p. 2 17. — (2) Ibid., p. 260. — (3) Ibid., p. 378.

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souvenirs va faire senfeir sa funeste influence! Quand nous avons appris qu'il existe d autres êtres que nous, <( le danger de rimperfection de nos souvenirs s'est prodigieusement accru (1), » car toutes nos idées ont pris nécessairement un nouveau degré de complication. Nos idées générales, entre autres, sont devenues « de véritables surcomposés (2). » Ajoutons à cela la manière graduelle confuse et fortuite dont nous nous formons au langage, les liaisons qui s établissent entre nos idées, a C est comme un clavecin dont toutes les touches auraient quelque adhérence entre elles ; elles s'ébranleraient réciproquement (3).»

Si nous nous pénétrons bien de tous ces faits, nous verrons que « la seule difficulté de constater l'identité des matériaux de nos jugements successifs (4) » est une cause bien suffisante de nos erreurs. Pourquoi, par exem pie, est. il vrai de dire qu'un changement dans nos dispositions personnelles change nos jugements? Parce que « l'effet de ces dispositions n'est autre que de produire en moi une représentation inexacte de l'idée qui m'a frappé dans d'autres temps (5). » C'est donc un cas particulie r de l'imperfection de nos souvenirs. On peut ramener à la même cause l'mfluence du tempérament, du sexe, de Tâge, de la maladie, sur nos jugements (6). Les erreurs même du rêve s'exphquent par rimpertéction de nos souvenirs (7), et l'absence d'erreurs en mathématiques vient de l'exactitude de nos souvenirs (8) .

Il ne faut pas, du reste, que la vue de ces erreurs nous fasse tomber dans le scepticisme. Car il y a a un fonds commun, un type, un modèle général que nous pouvons appeler la raison^ le bon sens, le sens commun (9). » Les

(i) Logique, p. 384.. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 286. - (4) Ibid., p. 287.— (5) Ibid., p. 289. —(6) Ibid., p. 291. — (7) Ibid., p. 292. — (8) Ibid., p. 290. — (9) Ibid., p. 293.

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