‹ Les théories logiques de CondillacChapitre 38 sur 74 · LA LOGIQUE DANS SES RAPH)RTS AVEC LA GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

LA LOGIQUE DANS SES RAPH)RTS AVEC LA GRAMMAIRE

bien vague et bien général, mais qui ressemblerait du moins à un critérium de certitude. Mais on sait que, par le mot nature, Condillac n'entend que nos besoins, nos orgaiies et les circonsîances, et qu'il répète à plusieurs reprises que le langage n'exprime pas la nature des choses. Dès lors, on ne voit pas jusqu'à présent sur quelle base logique peut reposer la science des lois du langage.

Mais écoutons noire auteur sur l'analogie. Il en parle dans la Grammaire (1), il y revient dais la Langue des calculs, 11 s'étend sur ce sujet dans les coosidérations scientifiques qui remplissent le dernier livre de son Histoire moderne. Dans cet ouvrage, il s'élève contre le principe que V usage est le seul maître des langues; aux grammairiens qui soutiennent que ce qui n'a pas été dit ne peut être dit, il objecte qu'une langue ne peut se perfectionner qu'autant que l'usage change lui-même (2). « L'analogie, poursuit il, est l'unique règle. Quand on la connaît, on peut se permettre tous les tours qui ne s'en écartent pas. C'est ce qu'ont fait les grands écrivains qui ont enrichi notre langue. Peut-être même l'auraient-ils enrichie davantage, si la pédanterie des grammairiens ne les avait pas quelquefois rendus timides. Racine est un de ceux à qui elle a le plus d'obligation (3). »

Nous aimons assez, dans Condillac, cette indépendance d'esprit qui lui fa^t repousser le joug étroit que quelques grammairieas imposent quelquefois aux écrivains au nom de l'usage. Il est raisonnable et vraiment philosophique de placer au-dessus de l'usage, Tordre et l'analogie. Mais il faudrait s'entendre sur ce terme ai analogie. Nous pensons que l'analogie qui est la loi du langage consiste à traduire

(i) Grammaire^ P- 12, 30, etc. — (2) Œuvres complètes, t. XX, p. 481, 482. — (3) Ibid., p. 482. .

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par les mêmes modifications dans lexpression toutes les modifications semblables de la pensée. Il n'y a d analogie dans les mots que parce qu'il y en a entre les idées; et il n'y a d analogie dans les idées que parce qu'il y a des rapports déterminés entre les vérités et les choses. Or c'est ce que notre auteur ne veut pas comprendre. Quand il soutient que les mots n'expriment que nos manières de sentir^ et que nos manières de sentir n'ont aucun rapport avec la nature des choses, il ne s'aperçoit pas qu'il enlève toute base à la science grammaticale, et qu'à la règle de l'usage qu'il dédaignait tout à l'heure, il substitue quelque chose de pire encore, le caprice et l'arbitraire.

Mais, à défaut de critérium, trouverons-nous dans Cou-

Delà . ' ',

méthode (lillac Une méthode grammaticale? Une première chose

grammaticale. «^ ^ ^

jious frappe en lisant les Condillaciens, c'est qu'ils font la logique au moyen de la grammaire plutôt que la grammaire au moyen de la logique (1). Cela n'a rien d'étonnant, puisque, dans leur système, c'est la langue qui est la méthode, c'est la langue qui est la science. Il y a, dans la Grammaire, une série de chapitres où il n'est question que (le la manière dont les langues analysent la pensée. Elles Tanalysent dans leurs commencements; elles l'analysent <|uand elles se développent et se perfectionnent, et cette analyse se fait avec plus ou moins de précision, suivant que les langues sont plus ou moins parfaites. Sans doute Condillac reconnaît de loin en loin que, si le langage analyse la pensée, l'analyse de la pensée nous aide à trouver les règles du langage. Mais il s'arrête peu à ce dernier point de vue. C'est sur le premier qu'il insiste ; c'est le premier qu'il développe avec complaisance. On peut donc

(I) Voy. Destutt de Tracy.

Digitiz^ by VjOOQ IC

U LOCiOUE DANS SBS HÀPPORtS âVSC LA GflAMIlAlKB. 321

dire qu*il appliquera grammaire à la l<^ique plutôt que la logique à la grammaire.

Il y a étendant un chapiire donrt le titre semble nous promettre une médiode grammaticale ; c^est le cinquième de la première partie, intitulé : Avec quelle méthode on doit employer les signes artificiels pour se faire des idées distinctes de toute espèce. En voici 1^ résumé : Tanalyse est assujétie à un ordre; cet ordre ^n^est pas arbitraire ; mais c*est celui de la plus grande liaison des idées (1). La nature elle-même indique cet ordre; en effet, « lès objets commencent d*eux-m6mes à se décomposer, puisqu'ils sWrent à nous avec des qualités diverses, suivant la différence des organe exposés à leur action (2). » Chaque seos décompose ; il sufHt donc d avoir des sens pour avoir des idées abstraites. Il est vrai que, tant que nous n avons des idées abstraites que par cette voie, elles viennent à nous sans ordre. Quand la nature a commencé elle s arrête, et c'est à nous d'avancer (3). Mab nous n'avancerons qu'en observant Tordre que la nature nous prescrit ellemême (4). « Vous savez que cet ordre est celui dans lequel nos idées naissent les unes des autres (5). » Pour expliquer cette génération, en ce qui concerne les idées abstraites, Coodillac nous répète que nous allons de l'individu au genre et du genre aux espèces. Cette génération, dit-il, est fondée sur la nature des choses, ce II &ut bien que nos premières idées soient individuelles (6), » puisqu'il n'y a que les individus qui agissent sur nos sens, puisqu'il n'y a hors de nous que des individus et que les autres objets de notre connaissance ne sont point des choses réelles. Après avoir insisté assez longuement sur ces considéra -

{i) Grammaire, p. 53. -(2) Ibid., p. 54. - (3) Ibid., p. 55. -(4) Ibid. - (5) Ibid., p. 56. - (6) Ibid., p. 59.

3;'2 U tOGiaiIE DANS gE& RARPÛRTS AYBC iA GHAIIMAIRE.

lions, lauteur nous rappelle oe que nous avions totalement oublié, savoir, qu*il est question des ai^ies. « Voilà, dit-il, la méthode avec laquelle uous devons employer les signes artificiels (1)« >> G est pour nous être formés au langa^ sans suivre cette méthode que, dans notre enÊemce, nous ne nous sommes &it que des idées confuses. « Qu avezvous fait avec moi pour donner plus de précisicm à vos idées et pour acquérir des idées nouvelles? Vous avez re* passé sur les mots que vous saviez, vous en avez appris de nouveaux^ et vous avea; étudié .le sens des uns et des autres dans Tordre de la génération des idées (2). » U a mieux vahi procéder ainsi que de commencer par définir la grammaire et ce^que les grammairiens appellent les parties d'oraison (3).

Tel est le contenu de ce chapitre cinquième. Nous nous demandons maintenant si lauteur a réalisé les promesses du titre, s'il nous a indiqué la méthode açec laquelle on doit employer les signes artificiels^ et nou9 ne savons trop que répondre. Nous voyons reparaître, à {»opos des langues, deux ou trois lieux communs de la. logique condiUacieuue sur la génération des idées, sur Tordre indiqué par la nature, sur les circonstances (4), sur Tabus des définitions. Mais tout cela jette-t-il quelque lumière sur les règles auxquelles il &ut assujétir les éléments du discours ? Évideniment ooa. Il &ut comprendre enfin que le point de vue condiliacien ne oonqportait aucune es^plication satisfûsante sur ce sujet. L*auteur nous parle ici de Tordre indiqué par la nature, et, pour expliquer cet ordre,^ il nous donne quelques maigres aperçus psychologiques vii^ fois reproduits dans ses ouvrages et qui ne se rapportent pas mieux aux signes qu*à autre chose ; ailleurs, il &it This-

(0 Grammaire^ p. 59, — (2) Ibid., p. 6a. — (3) Ibid., p. 63. — (4) Ibid., p. 61.

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toire des langues, qui sont, dit-il, des produits de la nalurs et de 1 analogie ; mais cette histoire étant purement con* jecturale, il avoue qu'il ne p^it en raconter que les commencements. Voilà, encore une fois, toute la philosophie grammaticale de Condillac, et qnand il faudra, dans la seconde partie, déterminer les règles du langage, ce qui est la véritable question, il ne pourra nous donner autre chose que des vues de détail fondées sur Tusage, ce critérium dont il faisait fi tout à Theure.

Notre recherche était donc vaine, quand nous demandions à la philosophie de Condillac les points de vue généraux de la science grammaticale. Tout, dans {^Grammaire ^ est sacrifié à c^te idée que la langue elle-même est la méthode, que c'est elle qui analyse, qui met de^ Tordre et de la suoces^on dans nos pensées, qui tient, en un mot, la place de Tesprit. De temps en tempe lauteur semble comprendre que de telles explications n'expliquent rien du tout, et il .a lair de nous annoncer autrQ chose ; mais au moment où nous cherchons l'idée que nous promet le titre d'un chapitre ou d'un paragraphe, Condillac l'abandonne ; plus tard il y revient pour l'abandonna encore, et, en fin de compte, c'est toujours la langue qui est à elle-même sa raison d'être, qui se sert de règle à elle-même. Ijjj^ Puisque, dans la Grammaire de Condillac, les vues générales laissent tant à désirer) cherchons ce qu'il peut y avoir d'intéressant dans les détails. Sous fte rapport, la seconde )>artie nous semble meilleure que la première. Là, du moins, l'auteur laisse de côté ses thèses paradoxales et ne nous fatigue plus de ses subtilitéSj et, à côté de l'écrivain qui ne fait jamais défaut, on trouve quelquefois l'observateur. Nous voudrions pouvoir citer une foule d'aperçus ingénieux, dont la science grammaticale et surtout la

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langue de cette science peuvent faire leur profit. Coadillac critique avec raison les termes Aq parfait et à' imparfait^ dans la conjugaison des verbes ; il nous intéresse par ses observations sur la nature des niodes; il donne de. certaines règles des explications plus philosophiques que celles que Ton trouve ordinairement chez les grammairiens (1); en réduisant les parties essentielles du discours au nom, à ladjectif, au verbe et à la préposition, il montre up esprit habile à manier l'analyse.

C'est surtout -dans les théories du substantii*, de Tadjectif et du verbe que Ion trouve la trace des doctrines logigiques de Gondillac. Voici, par exemple, une manière tout à fait systématique d expliquer lemploi du aubstantii': « Nous ne donnons des noms qu aux choses qui existent dans la nature, comme dans les individus, ou dans notre esprit, comme les classes (2). » A propos du substantif, Tauteur ne manque pas de s'élever contre ces philosophes qui ont voulu pénétrer plus avant que le vulgaire dans la nature de ce qu-on appelle substance et qui n*ont saisi que des fantômes (3). En parlant de l'adjectif, après avoir rappelé la division des adjeôtifs en absolus et relatifs, il ajoute qu au fond tous sont relatifs, parce que « noui^ n'acquérons des connaissances qu'autant que nous comparons (4), » à quoi on peut objecter que, pour comparer, il faut avoir des termes de comparaison, "c'est -à-dire des connaissances acquises*

Mais c'est principalement la théorie du verbe qui doit appeler notre attention. Coddillac prétend que le verbe

(I) H'soutient que si, dans cette phrase, cet homme et cette femtne sont prw dents, l'adjectif est mis au masculin, ce n'est pas parce que le masculin est le genre le plus noble, mais parce qu'il n'y a pas de raison pour préférer un genre à un autre, d'où il résulte qu'on doit laisser à l'adjectif sa première forme. Grammaire, p. 173. — (2) Ibid., p. 120. — (3) Ibid., p. 140. — (4) Ibid., p. 161-.

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