‹ Les théories logiques de CondillacChapitre 45 sur 74 · APPLICATION DE LA LOGIQUE A L'ART B'ÉCRIRE · texte numérisé non relu

APPLICATION DE LA LOGIQUE A L'ART B'ÉCRIRE

sur une même idée et que les accessoires de langueur et A' indolence ne caractérisent pas le loisir par rapport à ridée de fatigue qui est l'attribut de la proposition. On doit donc blâmer Despréaux lorsqu'il dit :

Mai8 je ne trouve point de fatipia si rade Que Vennuyeux loisir d'un mortel sans étude, Qui, ne sortant jamais de sa stupidité, Soutient, dans les langueurs de son oisiveté, D'une lâche indolence eschve volontaire, Le .pénible fardeau de n'avoir rien à faire.

« Le dernier vers est beau, mais le poète n'y arrive que bien fatigué (1). »

Il est difficile d'admettre de tout poifat cette critique. Les langueurs de Votsweté et la lâche indolence ne nous semblent superflues que lorsque Condillac met en prose ce (|ui était en vers, et, si le poète arrive fatigué à son dernier vers, cela vient autant de la construction que des accessoires. Autre exemple :

Gardez- vnu8 d'imiter ce rimeur furieux, Qui, de ses vains écrits, lecteur harmonieux, Aborde en récitant quiconque le salue, Et poursuit de ses vers les passants dans la rue.

<c De ses ifains écrits lecteur harmonieux ne fait que ralentir le discours. Dans la rue est inutile, et ne se trouve à la fin du vers que pour rimer avec salue, finfia^ les épithèles furieux^ uains^ harmonieux, ne signifient pas grand chose, ou du moins sont bi^i froides. Cette pensée ne perdrait donc rien si on se bornait à dire : gardez'^us d imiter ce rimeur qui aborde en récitant quiconque le salue et poursuit desesçers les passants. En

(i) Art d'écrire^ p. 140.

APPLICATION DE LA LOGIQUE A L'aRT D'ÉCHIRE. 335

ajoutant tout oe que je retranciie, Despréaux a voulu peiodre; el il répand en ellët des couleurs; mais cest du coloris qu*il fallait, et le vrai coloris consiste uniquement dans les accessoires bien choisis (1). »

Cette critique est encore moins fondée que la précédente. Le morceau sur la paresse n'était pas sanis défaut; .niais''celui^i est absolument irréprochable, et il faut avoir bien peu le sentiment de la poésie pour ne pas en apercevoir les beautés.

Condillac est encore d une sévérité outrée pour la jolie comparaison qui commence le deuxième chant dé \Jrt poétique : « Telle qu'une bergère, etc.; » il a grand tort de tant crier contre les rubis, Vor et les diamants ^ et de dire « qu'il vaudrait autant ajouter qu'elle ne met point de rouge et ne porte point de paniers (2). »

II est donc incontestable que d^s la deuxième partie de VJrt décrire^ Gondillac abuse plus d'une fois de son principe. Mais il a de temps en temps le bon esprit de le laisser de côté, pour s'attacher aux idées qui sortent naturellement du sujet qu'il traite. Ses aperçus les plus beaux se trouvent peut-être dans les chapitres où il parle le moins de la liaison des idées. Lorsqu'il dit à propos de l'expression des sentiments: « Si votre âme est s^isible, la langue vous fournira toujours les termes propres au sentiment (â), » cela vaut mieux que de faire des rapprodiements forcés entre la liaison des idées et la succession des émotions. Lorsqu'il dit ailleurs : « Que m'importe de voir dans un tableau une figure muette? J'y veux une âme qui parle à mon âme (4), » il exprime en passant et sous forme d'accessoire une pensée qui a plus dé valeur que le

(0 Art d'écrire, p. 141. — (2) Ibid.. p. 145. — (3) Ibid., p. abi. — (4) Ibid. , p. 3S1.

Page 1