Conférence de Marseille, 21 septembre
Malgré les progrès de la civilisation, l'humeur belliqueuse des nations subsiste encore, etil n’apparaît pas que la paix perpétuelle soit près d’être réalisée. Par suite, la nécessité des armées permanentes se fera sentir longtemps, à moins qu'on ne les remplace par quelque chose de plus avantageux, Louis Blanc, qui a vu les malheurs de la guerre franco-allemande, et qui, à l'Assemblée nationale, s'était prononcé pour la continuation des hostilités, ne propose pas la suppression du service militaire’. Il déclare au contraire que c’est un devoir pour tous les citoyens et qu'on ne peut s'y soustraire pour quelque cause que ce soit. C’est l'impôt du sang, on ne peut s’en acquitter à prix d'argent ; done, plus de volontariat d’un an, plus de dispenses ayant pour cause l'exercice de certaines professions ?.
La loi de 1889 sur le recrutement de l’armée est venue lui donner satisfaction en partie. Elle a réduit la durée du service militaire à trois ans, comme il le désirait, et elle a supprimé toutes les dispenses totales. Mais nul doute qu'iln’eût désapprouvé l'abus des dispenses partielles qu'elle a accordées à profusion. Étudiants, ouvriers, fils de veuve, soutiens de famille, personne n'a été ou-
1. Assemblée nationale, séance du 1* mars 1871. 2. Conférence de Marseille, 21 septembre 1879.
blié; et la remise de deux années de service leur est faite sans aucun profit pour l'État qui, sous l’ancienne loi, recevait des volontaires d’un an des sommes assez importantes. La loi nouvelle a ouvert une large voie au favoritisme, et beaucoup de dispenses, notamment en ce qui concerne les ouvriers d’art, sont dues à des influences politiques ou autres. On peut trouver injuste également que le ffls d’une veuve millionnaire bénéficie de la loi, tandis qu'un fils d’ouvrier, dont le salaire concourt à entretenir chichement sa famille, devra rester trois ans sous les drapeaux.
Ces inconvénients n’ont pas été sans frapper l'esprit des hommes politiques, et il est probable que dans un avenir peu éloigné on établira le service de deux ans obligatoire pour tous. C'est la seule solution qui soit conforme à l'équité et surtout à l'égalité. Il faut même souhaiter que les nations en viennent à comprendre que l'armée est une institution ruineuse qu'elles ont intérêt à supprimer. Je ne crois pas d’ailleurs qu'on puisse y parvenir sans une entente internationale, L'État qui en prendrait l’initialive et qui procéderait au désarmement marcherait à sa ruine. La création d’une milice nationale proposée par les socialistes, ne paraît pas suffisante. La milice peut conve-
nir dans un pays comme la Suisse, qui, protégé
par sa neutralité, n’a pas à redouter une attaque immédiate‘. Elle présenterait d’ailleurs de sérieux dangers au point de vue de l’ordre public; les émeutes seraient beaucoup plus faciles si la nation était armée.
L'armée ne doit pas être au service du despotisme. Elle à pour mission de défendre le sol de la Patrie contre l'étranger, et elle ne doit pas être employée à réprimer les troubles. La discipline est la force des armées, dit Louis Blanc, et elle consiste pour le soldat &à obéir à la voix du chef comme le bouïet de canon obéit à la poudre». Il ne faut pas que les troupes soient chargées d’étouffer l’émeute, (car, dans ce cas, il serait possible que du respect aveugle de la discipline sortit un crime ; que le résultat d’une vertu professionnelle fût l’'égorgement d’un peuple, et qu'à l'égard de la liberté la loi vivante du soldat fût la mort. Que de fois les résistances populaires ont été étouflées dans le sang par la ligne aux cris de : « Vive la ligne !» Que voulez-vous! la discipline était là, cette discipline de fer qui ordonne au soldat de tirer sur le tas, au risque de tuer son père
pour obéir à son caporal”!» La place de l'armée est
1. La Suisse, avec une population de 3 millions d'habitants peut mettre 220,000 soldats sur pied, en cas de mobilisation.