Organisation du travail, p
qu'il y a des droits à équilibrer et des intérêts à garantir. C’est à lui de réparer les inégalités que la nature a créées entre les hommes, et, pour cela, il doit faire en sorte que tous les citoyens soient placés dans des conditions égales de développement moral, intellectuel et physique. L'intervention du pouvoir est nécessaire € toutes les fois qu'au lieu de s'opposer au libre développement des facultés humaines, elle aide à ce développement ou écarte les obstacles qui le paralysent ».
L'État, par exemple, doit favoriser l'instruction. « L'éducation est une dette de la part de l’État, et un devoir de la part du citoyen” ». Elle doit donc être gratuite et obligatoire. L'État doit veiller à ce que les enfants fréquentent l’école et, au besoin, obliger leurs parents à les y envoyer. A ce point de vue, la fabrique est le plus grand ennemi de l’école. Elle prend les enfants dès leur bas âge pour les enfermer dans une atmosphère empestée, et elle corrompt en même temps l’âme et le corps. Il est donc nécessaire de limiter les heures de travail des enfants dans les manufactures et fixer l’âge au-dessous duquel ïls ne pourront être admis. Il ne s’agit pas ici de porter atteinte à la liberté de l’industrie, mais de veiller
1. Assemblée nationale, séance du 25 novembre 1872. 2. Histoire de dix ans, t. IV, chap. 1.
à la sécurité de la société dont l'existence est menacée.
Louis Blanc, à la différence des communistes, est aussi un défenseur ardent de la liberté. Les communistes suppriment toutes les libertés, liberté de penser, liberté de parler et d'écrire. Dans la société telle qu’ils la comprennent, il y aurait des savants, des écrivains, des artistes nationaux. La presse serait étroitement réglementée, et il n'y aurait plus que des journaux officiels. Louis Blanc a été témoin des luttes des libéraux sous la Restauration pour conquérir les libertés publiques. Il sait combien la liberté est chère au cœur de l’homme, et qu’elle suflit quelquefois, comme en Angleterre, à lui faire oublier sa misère. Il a luimême combattu sous la monarchie de Juillet pour la liberté de la presse. Aussi il proclame que certains droits sont intangibles et doivent être placés en dehors et au-dessus de toutes les lois. La liberté de conscience, la liberté de réunion et d’association sont antérieures à toute Constitution, et on ne peut y porter atteinte, même de l'avis des majorilés. Il ne faut pas craindre de voir ces libertés dégénérer en licence. Le peuple apprendra par la pratique à les exercer régulièrement. € Abuse-t-on en Angleterre et en Amérique de ce que les droits
de réunion et d'association y ont d’absolu ? Nulle-
ment. Et pourquoi? Parce qu’un peuple qui se fie à la liberté reçoit d'elle le pouvoir de s’en rendre digne ! ».
Mais, comme la plupart des socialistes, il n’a pas eu la même conception de la liberté que celle sous laquelle nous vivons depuis 1789. «La liberté sous la concurrence, dit-il, c'est celle de l’état sauvage, c'estle droit du plus fort. Avant 1789, le pouvoir aidait le fort. Après, on a dit: allez, vous êtes libre ; mais l’un est vigoureux et l’autre est infirme * ». La véritable liberté n'existe que pour ceux qui ont une force économique et sociale suflisante pour en jouir.
Il ne faut pas confondre en effet le droit avec le pouvoir. Il importe peu qu’on soit en possession d’un droit si on est dans l'impossibilité matérielle de l'exercer. « Le droit, considéré d’une manière abstraite, dit Louis Blanc, est le mirage qui, depuis 1789, tient le peuple abusé. Le droit est la protection métaphysique et morte qui a remplacé, pour le peuple, la protection vivante qu'on lui devait. Le droit, pompeusement et stérilement proclamé dans les chartes, n’a servi qu'à masquer ce que l'inauguration d’un régime d'individualisme avait d’injuste et ce que l'abandon du pauvre
1. Conférence à Marseille, 21 septembre 1879. 2. Histoire de dix ans, t. IV, chap. 1.
avait de barbare. C’est parce qu’on a défini la liberté par le mot droit, qu'on en est venu à appeler hommes libres des hommes esclaves de la faim, esclaves du froid, esclaves de l'ignorance, esclaves du hasard. Disons-le donc une fois pour toutes : la liberté consiste non pas seulement dans le DROIT accordé, mais dans le pouvoir donné à l’homme d'exercer, de développer ses facultés sous l'empire de la justice et sous la sauvegarde de la loi! ».
La véritable liberté n'existe pas pour le pauvre qui est en butte à la misère. L’ouvrier qui n'a pas de pain n’est pas libre de discuter avec le patron les conditions du travail. Le malheureux qui est obligé par l'accroissement de sa famille à chercher un supplément de salaires partout où il le trouve, n'est pas libre d'envoyer son enfant à l’école ou à l'usine. & Est-il libre de ne pas mourir de faim, l’ouvrier qui se voit ravir sa place par une force inanimée qui ne mange pas et qui ne se lasse jamais ? Etait-elle libre de conserver à la fois sa vertu et sa vie, cette pauvre jeune fille, qui, un Jour, ayant à choisir entre la prostitution et la mort, choisit la mort * ». Le devoir de l'Etat est de corriger ces inégalités. Il doit protéger le faible et prendre des mesures pour qu'il ne soit pas écrasé.