Histoire de la Révolution, t. III, p
La légitimité du prêt à intérêt n’est plus guère contestée que par les socialistes. Elle est le corollaire indispensable du droit de propriété. Tout capital provient de l'épargne, et l’épargne suppose, au moins à l’origine, un prélèvement sur le nécessaire, une privation. Il est juste que le possesseur du capital soit indemnisé. L’argument d’Aristote qui disait que jamais un écu n’a enfanté un autre éeu, n’a plus aujourd’hui aucune importance. Le capital est un facteur de la production au même titre que le travail et les agents naturels. Les socialistes le reconnaissent puisqu'ils prétendent que l’ouvrier ne peut s'élever par ses seules forces, et s’ils contestent le droit à l'intérêt, c’est parce qu'il dérive du droit de propriété qui est lui-même illégitime.
Au crédit se rattache intimement la question du billet de banque. Très souvent le possesseur d’un capital hésitera à le prêter; l'emprunteur en a généralement besoin pour un temps assez long pendant lequel il pourrait être nécessaire à son propriétaire. Cet inconvénient disparaîtra si le tre qui constate le prêt peut être transmis de la main à la main, sans aucune formalité. On a ainsi une véritable monnaie qui a pour gage l’obligaüon contractée par le débiteur. Pour Louis Blanc,
la circulation monétaire doit être réduite à son
strict minimum. La monnaie métallique doit servir uniquement au commerce extérieur ; à l’intérieur, on n’emploiera que la monnaie de papier.
Il n’ignore pas d’ailleurs la supériorité du métal sur le papier. « Le papier, dit-il, est fragile, il est combustible, il est sujet à changer de couleur, il est facile à contrefaire, il se salit, il se déchire, il se perd. Le métal, au contraire, or ou argent, se divise, se réunit, sans que sa valeur soit jamais altérée; qu’on l’expose à l’air, qu'on le confie à la terre, qu'on le plonge dans l’eau, qu'on lui donne le feu à traverser, il reparaîtra toujours identique à lui-même, ayant toujours Île privilège d'assurer à son débiteur le même commandement sur toute chose’ ».
Le papier n’a aucune valeur par lui-même ; c’est une monnaie toute conventionnelle, «iln’est qu’un signe ». Le métal a une valeur intrinsèque qui provient de sa rareté et des usages industriels auxquels on peut l’employer. & Il ne représente pas seulement les objets échangeables, illes vaut; il n’en est pas seulement le signe, il en est le gage * ».
Un danger non moins grand du papier mon-
1. Histoire de la Révolution, tome IV, p. 180. 2. Ibid., tome IV, p. 131.
naie, c’est la faculté avec laquelle on peut le multiplier. L'émission de monnaie métallique ne peut être exagérée; la production des mines est à peu près uniforme, et une partie des métaux précieux est employée par l'industrie. Aussi la quantité de monnaie existant dans le monde varie dans une faible proportion par rapport au stock. Au contraire, aucune cause naturelle ne vient restreindre la fabrication de la monnaie de papier. Un gouvernement besogneux pourra oublier qu'elle n’est qu'un signe qui n’a de valeur qu’autant qu'il correspond à un gage réel. C’est ce qui s’est produit pour les assignats. A l’origine, ils représentaient une valeur certaine; c'était une obligation hypothécaire contractée par l'Etat, avec affectation en garantie des domaines nationaux qui ne pouvaient être vendus immédiatement que dans des conditions défavorables. L'émission de douze cents millions décrétée le 29 septembre 1790 était loin d'atteindre la valeur des biens nationaux, et le gage était aussi sûr que l’encaisse métallique de la Banque de France. Mais, dans la suite, les besoins de l'Etat ne firent qu’augmenter. La Convention se trouva dans une situation terrible. Il fallait résister à l’Europe entière, entretenir sur le pied de guerre quatorze armées. Il ne faut pas s’éton-
ner qu'elle se soit laissé tenter, et qu’à bout de
— All — ressources elle ait émis des billets qui ne correspondaient plus à aucune valeur. Et, de même que Louis Blanc, je ne saurais l'en blâmer, car les assignats, en lui fournissant la monnaie qui lui manquait, ont contribué puissamment au succès de la Révolution.
Ce danger du papier monnaie, qui est fondé dans une monarchie absolue, perd de son importance dans un gouvernement entouré d’un système de garanties. Les rois que l’histoire a flétris du nom de rois faux-monnayeurs, auraient pu se procurer des ressources au moyen du papier-monnaie beaucoup plus facilement et à moins de frais que par l’altération des monnaies. Nul doute qu’ils n’eussent usé du procédé s'il eut été connu et si leur crédit le leur avait permis. Mais dans une république, et même dans une monarchie constitutionnelle, quand le peuple est chargé de surveiller lui-même l’administration des finances, le danger est bien atténué”. Il faudra des circonstances exceptionnelles pour qu'on descende jusqu’à l'abus. Un Etat pourrait ainsi se procurer en temps de crise des ressources que les banques ne lui fourniraient qu'à un taux usuraire. En 1871,
en France, le gouvernement décréta le cours forcé