‹ Les timides et la timiditéChapitre 16 sur 89 · Dugas, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Dugas, loc. cit., p

2. Jules Claretie. Les Timides, Chronique du Joui-nal. 5 juillet 1899.

« Sa perspicacité est d'ailleurs très spéciale. Elle se fonde sur des indices, non sur des preuves; elle est faite d'impressions, non de jugements; elle est sûre d'elle-même, mais elle ne se discute point, ne se justifie point; elle se défie même des raisonnements qui sont « ployabiesen tous sens », comme dit Pascal. Elle est cette clairvoyance empirique et aveugle, qu'on appelle lucidité. La lucidité, telle que je l'entends, n'a d'ailleurs rien de mystérieux. Elle est l'intuition ou plutôt l'interprétation rapide des mouvements spontanés, des paroles, du ton de voix, des jeux de physionomie et des gestes, par lesquels les sentiments se trahissent; elle est l'impression que produisent sur nous les personnes, impressions faites de détails et de nuances, saisis au vol et subtilement analysés; elle s'oppose au jugement réfléchi que nous porterions sur ces personnes d'après leur caractère et leurs actes observés de sang-froid. Bien des esprits se fient plus à leur impression qu'à leur jugement, ils partent de ce principe que la vérité est dans la spontanéité, c'est-àdire dans la première idée qui se fait jour en eux, dans le premier mouvement qu'ils observent chez les autres. Mais, en fait, la pénétration du timide n'est point sûre; elle part d'indications détaillées et précises, mais trop menues et trop fines. La passion la guide, mais aussi régare. La lucidité, comme nous l'avons appelée, a toutes les ressources, mais aussi toutes les imperfections de l'instinct. Elle ressemble à la vision dans la nuit, vision qui s'éclaire de lueurs aveuglantes et rapides:

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mieux vaudrait, à coup sûr, la lumière discrète d'un jour continu '. »

Scrupules. — Cette délicatesse de sa sensibilité intime le timide la transporte dans sa conduite extérieure, dans ses relations sociales. Il s'efTorce toujours de ne pas froisser, de ne pas blesser ceux qui l'approchent. Il en, arrive ainsi à de singuliers scrupules.

« Je n'ai jamais pu donner quelques sous à un mendiant, m'écrit une de mes correspondantes, sans ressentir violemment tous les symptômes par lesquels se manifeste ma timidité. C'est, je crois, l'inégalité qui, ici, me pèse. Ce pauvre qui tend la main ne considère-t-il pas comme un ennemi celui qui y jette quelque chose ? Il me regarde ainsi sans doute; et cette pensée me fait rougir et trembler. Je l'humilie... (humiliation que très souvent je ressens plus que lui-même)! Et puis, le contact d'un être qui symbolise tout un inconnu de souffrances, de malheurs, de vices peut-être, n'est-il pas propre à susciter violemment l'émotion du timide? »

D'ailleurs pour toutes les questions d'argent, le timide s'embarrasse de scrupules qui, dans cette matière et par notre temps, ne sont plus guère de mise. La même personne m'écrit encore :

« Je n'ose entrer en rapports d'argent avec des personnes connues. Je n'ose réclamer une dette. J'éprouve une gêne intense quand il me faut rétribuer ceux qui

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