Dugas, loc. cit., p
m'ont donné un travail de leur cerveau. L'arg-ent me semble si indigne pour compenser une peine, un effort, un travail où l'on a mis un peu de soi-même! Il ne faudrait pas pour cela me croire perdue dans les nuages blancs d'un rêve de jeune fille. Je pourrais peut-être démontrer tout comme d'autres, à l'aide d'une mauvaise rhétorique, la nécessité actuelle de l'argent. Je sais qu'ils sont nombreux, ceux qui ont des labeurs à tous prix, qui proportionnent leurs efforts à la somme que doit rapporter leur travail. Ma timidité, en ce qui concerne les questions d'argent, ne me semble donc pas tenir à un vague idéalisme ; cette répugnance date de la première enfance. »
Aussi les timides se montrent particulièrement impropres aux occupations où les questions d'argent tiennent quelque place. Ce sont de tristes financiers, toujours trompés et dupés.
« Il ne faut pas s'étonner que le timide considère comme autant de faiseurs et d'aigrefins les hommes qui par l'aplomb, la hardiesse ou plutôt le toupet, savent se faire écouter, accepter et finalement s'imposent. Ce sont les façons ordinaires des courtiers, des intermédiaires qui foisonnent, par le parasitisme de l'argent, dans le monde des affaires.
« Les affaires! comment s'y frotterait le malheureux atteint de timidité? Il réclame son dû, la poitrine serrée, la voix entrecoupée, pareil à un débiteur honteux et si, par hasard, il profite de quelque avantage légitime, il
rougit comme d'une mauvaise action. Figurez-le aux prises avec un de nos corbeaux modernes dont l'industrie principale consiste à illusionner et à imposer. Le corbeau joue sa scène accoutumée : il est doux, câlin, arrogant, menaçant; il supplie, implore, gronde et fulmine, il rit et pleure, il fait le malade et gambade comme un chevreau, il rappelle l'honneur de sa mère et de son père en cheveux blancs, il invoque la République, la Patrie et les Dieux... Enfin, triomphant du consentement muet de l'interlocuteur lassé, il le pousse doucement vers la porte. Sur le palier, la dupe se dit : « J'ai été encore une fois roulé », cependant que le déprédateur pense en souriant : « Pauvre hère, il n'est pas fort' ! »
Honte par sympathie. — A cette tendance aux scrupules, se rattachent la honte et la pudeur par sympathie.
Ce phénomène est particulièrement manifeste chez les sujets enclins à rougir. Il suffit qu'on parle devant eux d'un méfait, d'une indélicatesse, d'un acte incorrect quelconque, pour qu'aussitôt ils se mettent à rougir comme s'ils étaient vraiment coupables du délit qu'on rapporte. J.-J. Rousseau en conte un exemple personnel dans ses Confessions :
« Le lendemain, jour de la représentation, j'allai déjeuner au café du Grand-Commun. Il y avait là beaucoup de monde. On parlait de la répétition de la veille et de la difficulté qu'il y avait eu d'y entrer. Un officier qui était
l.r Henry Baiier, Chronique du Journal, 2J mus 1899.
là, dit qu'il était entré sans peine, conta au long ce qui s'y était passé, dépeignit l'auteur, rapporta ce qu'il avait fait, ce qu'il avait dit; mais, ce qui m'éverveilla de ce récit assez long, fait avec autant d'assurance que de simplicité, fut qu'il ne s'y trouva pas un seul mot de vrai. Il m'était très clair que celui qui parlait si savamment de cette répétition, n'y avait point été, puisqu'il avait devant les yeux, sans le connaître, cet auteur qu'il disait avoir tant vu. Ce qu'il y eut de plus singulier dans celte scène fut l'effet qu'elle fit sur moi. Cet homme était d'un certain âge; il n'avait point l'air ni le ton fat et avantageux; sa physionomie annonçait un homme de mérite, sa croix de Saint-Louis annonçait un officier. Il m'intéressait malgré son impudence et malgré moi; tandis qu'il débitait ses mensonges, je rougissais, je baissais les yeux; j'étais sur les épines; je cherchais quelquefois en moimême s'il n'y aurait pas moyen de le croire dans l'erreur et de bonne foi. Enfin, tremblant quQ quelqu'un ne me reconnût et ne lui en fît l'afTront, je me hâtai d'achever mon chocolat sans rien dire; et baissant la tête en passant devant lui, je sortis le plus tôt qu'il me fut possible, tandis que les assistants péroraient sur sa relation. Je m'aperçus dans la rue que j'étais en sueur; et je suis sûr que si quelqu'un m'eût reconnu et nommé avant ma sortie, on m'aurait vu la honte et l'embarras d'un coupable, par le seul sentiment de la peine que ce pauvre homme aurait à soufTrir si son mensonge était reconnu. »
Pudeur des sentûnents. — Mais celle sensibilité délicate, le timide fait tous ses efforts pour la dissimuler à ses semblables. Il a la 'pudeur de ses sentiments.
Le timide craint, selon l'expression de M. Claretie, de se montrer nu au moral.
« La timidité n'est pas seulement une mauvaise honte, elle est encore une sorte de pudeur. On a parlé d'«ine « certaine timidité toute française, qui retient l'expression des vérités morales sur les lèvres des mieux intentionnés, des meilleurs parmi les éducateurs ». Cette timidité n'est point la sotte peur des railleries, mais la crainte de profaner ses opinions et de les exposer aux outrages, celle de ne pouvoir les rendre ou de les rendre mal, celle de paraître déclamatoire et outré quand on est sincère. La timidité n'est souvent qu'une gêne à exprimer ses sentiments et à s'y livrer. Une sensibilité fine et nuancée ne peut pas se traduire et ne veut pas se trahir; elle se fait donc voilée et discrète, ou elle se dérobe entièrement et se déguise. Il arrive au timide de cacher ses sentiments sans avoir à en rougir, de peur seulement qu'on se méprenne sur leur nature et leurs nuances. On ne peut pas dire qu'il soit réservé, secret; il se ferait volontiers connaître, mais il ne veut pas qu'on le méconnaisse. Il n'avoue pas ses sentiments, quoiqu'ils soient très avouables et alors même qu'ils lui font honneur, justement parce qu'il veut non s'en faire honneur, mais en goûter la saveur naturelle et pure. C'est un délicat , non un vaniteux. Le trait suivant , emprunté au journal de
Marie Bashkirtseff, caractérisera cette humeur malaisée •à définir * » :
« J'irai au musée demain, seule. On ne saurait croire ce qu'une réflexion niaise peut avoir de blessant en face des chefs-d'œuvre. C'est douloureux comme un coup de marteau, et si l'on se fâche, on a l'air trop bête. Et •enfin, j'ai des pudeurs qu'on ne s'expliquera peut-être pas. Je ne voudrais pas qu'on me vît admirant quelque chose; enfin j'ai honte d'être surprise manifestant un -sentiment sincère; je ne sais m'expliquer ici.
« Il me semble qu'on ne peut sérieusement parler de ■quelque chose qui vous a remué, qu'avec quelqu'un avec qui on est en parfaite communion d'idées. On cause bien
•avec Tenez! Je cause bien avec Julien qui n'est pas
une bête, mais il y a toujours une pointe d'exagération, pour que l'enthousiasme, par exemple, ait un côté moqueur, qui nous mette à l'abri do la raillerie, quelque légère qu'elle soit. Mais recevoir une impression profonde, et la dire sérieusement, simplement, comme on l'a ■sentie.... Et si je le pouvais à un indifférent, cela créerait immédiatement un lien invisible, et qui gênerait fort après; on semble avoir commis une mauvaise action •ensemble^. »
La correspondante citée plus haut m'écrit aussi :
« Par pudeur des sentiments, je n'ai jamais pu remercier sans gêne, et cependant, je suis sensible à une intention