‹ Les timides et la timiditéChapitre 18 sur 89 · Journal de Marie Bashkirtseff; Paris, Charpentier · texte numérisé non relu

Journal de Marie Bashkirtseff; Paris, Charpentier

aimable, d'une sensibilité toute spéciale, il est vrai, mais qui n'en existe pas moins.

« Je complimente rarement, même convaincue de la nécessité du compliment qui reste sur mes lèvres. Offrir quelque chose à des amis m'intimide un peu; à des supérieurs hiérarchiques, c'est un véritable supplice! (Peutêtre y a-t-il là un peu d'orgueil?). »

Peur du ridicule. — Un des principaux motifs de cette dissimulation des sentiments intimes, paraît être la peur du ridicule.

De la même personne :

« Je serai timide pour dévoiler mes sentiments devant des inconnus par peur du ridicule. Cependant mon enthousiasme et mon orgueil ont vaincu fréquemment celte peur. Peut-être provoque-t-elle parfois (pas toujours) une attitude et une expression ironiques. La peur du ridicule m'empêchera de parler de personnes qui me sont chères, de leurs sentiments devant certaines autres. Il me semble que c'est une profanation, et si je l'ai fait, ce n'a jamais été qu'en tremblant; cependant rien dans ma voix n'a trahi mon trouble.

« Cette timidité qui a pour cause la peur du ridicule, m'amènera à taire parfois aussi mes sentiments et mes idées. J'ai presque toujours cette timidité; quelques moments d'entretien suffisent parfois à la dissiper, devant certaines personnes que je connais. Je suis toujours timide quand la pudeur des sentiments et la peur du ridicule sont en jeu. »

De là une absence d'abandon, parfois très pénible, et celte incapacité d'adapter l'état sentimental au moment présent, signalé par Amiel.

« Il y a en moi une raideur secrète à laisser paraître mon émotion vraie, à dire ce qui peut plaire, à m'abandonner au moment présent, sotie retenue que j'ai toujours observée avec chagrin. Mon cœur n'ose jamais parler sérieusement par honte de l'adulation et par crainte de ne pas trouver la nuance convenable. Je badine toujours avec le moment qui passe, et j'ai l'émotion rétrospective. Jl répugne à ma nature réfractaire de reconnaître la solennité de l'heure où je suis; un instinct ironique, qui provient de ma timidité, me fait toujours glisser légèrement sur ce que je tiens, sous prétexte d'autre chose et d'un autre moment. La peur de l'entraînement et la défiance de moi-même me poursuivent jusque dans l'attendrissement \ »

« Je n'ose me mouvoir sans entraves, me montrer sans voiles, agir pour mon compte et sérieusement, croire en moi et m'affirmer, tandis qu'un badinage, en détournant l'attention de moi sur la chose, du sentiment sur le savoir faire, me met à l'aise. En somme, la faute en est à ma timidité^. »

Hyperesthésie affective, clairvoyance aiguë envers les autres, tendance au scrupule, pudeur des sentiments, peur du ridicule, telles sont les principales modalités de

i. Amiel, Journal intime, t. I, p. 152; Genève, Georg et G", 1897. 2. Id., t. I. p. 84.

la sensibilité naturelle des sujets chez lesquels se développe le plus communément la timidité.

La timidité n'est qu'une forme de cette sensibilité, un attribut du caractère prenant place parmi les autres. Ceux-ci ne créent pas la timidité, comme la timidité ne les crée pas : ces diverses tendances peuvent, en vérité, se renforcer par influences réciproques : mais elles jaillissent toutes simultanément de la même source profonde : l'impressionnabilité fondamentale de l'individu.

Page 1