RETENTISSEMENT MENTAL SECONDAIRE
Au contraire, les attributs psychiques que nous allons passer en revue maintenant sont, plus ou moins, le produit de l'émotivité spécifique de la timidité.
Que se passe-t-il en effet chez le timide?
Un jour vient, aux approches de la puberté le plus souvent, où le sujet ressent plus vivement celte tendance à s'émouvoir en face des personnes, que l'enfance avait subie sans l'analyser, où il constate avec amertume le malaise et les inconvénients que lui procure celte émotion lorsqu'il doit faire acte d'initiative et prendre une attitude en public. Il est surpris, il s'étonne. A la seconde occasion, la surprise, l'étonnement augmentent encore. Il se préoccupe. Aux occasions suivantes, la préoccupation grandit. Il s'examine, s'interroge. En même temps, il s'informe au dehors, il lit, il écoute, il
observe. Il apprend enfin que rémotion dont il souffre est la timidité, et qu'il est un limide.
Dès lors, il n'est plus seulement timide, il se sait timide. La conscience, la réflexion sont intervenues. L'émotion qui n'était que perçue durant l'enfance, est aperçue. Du plan delà sensibilité pure, elle est montée au plan de l'intelligence, elle possède sa représentation psychique : c'est le second degré du mal.
Se savoir timide, c'est savoir que dans telles circonstances les plus essentielles, les plus délicates, où il importe le plus de bien jouer son rôle, de bien payer de sa personne, un orage intérieur va se déchaîner, qui obscurcit la conscience, trouble la pensée, anéantit le vouloir, enlève à l'activité la plupart de ses moyens au moment où elle en aurait le plus besoin; c'est savoir que, dans toutes les mêmes circonstances futures, le même orage se déchaînera fatalement, avec ses mêmes conséquences; c'est savoir que, par lui, les projets les plus chers, les entreprises les mieux préparées, aboutissent, au moment de les exécuter, à la plus pileuse retraite, au plus complet désastre, à la plus sombre déception. Et en tous temps, ce souvenir de l'émotion ressentie et de ses suites funestes, toujours vivace, toujours prêt à revivre, occupera le cerveau, interviendra dans chaque réflexion, dans chaque méditation, pèsera de tout son poids sur les interprétations affectives, les opérations intellectuelles, les déterminations volontaires.
A la longue, sous cette domination constante, s'éta-
blissent cerlaines inclinations, certaines habitudes de pensée, certaines orientations de conduite, certaines modalités de la vie psychique totale. Sous l'influence de l'émotion ressentie et retenue, se produira une véritable déformation du caractère : et, si l'on se souvient que ce caractère est déjà par nature sensitif à l'excès, on comprendra sans peine la valeur de ce retentissement mental secondaire de Taccès de timidité, dont nous allons étudier maintenant les symptômes, dans les trois domaines de la sensibilité, de l'intelligence, de la volonté.
A. — Sensibilité.
Tristesse. — C'est d'abord une nuance de tristesse permanente répandue, comme un voile de brume, sur tous les états de conscience du timide.
La notion de son infirmité intérieure et invisible agit chez lui comme, en d'autres cas, agirait sur ceux qui en sont atteints la notion d'une infirmité physique et apparente. Elle le place en état d'infériorité dans toutes les compétitions primordiales de la vie.
L'amour, qui pour la plupart représente la source des meilleures et des plus fortes joies humaines, est rendu moins accessible au timide qu'à tous les autres. Sa timidité lui interdit la familiarité, cette attitude si propice pour préparer et faciliter des relations plus intimes. Il manque d'audace, il n'ose pas. Et de chaque occasion perdue, s'augmentent ses regrets, son découragement,
cette mélancolie habituelle dont s'attristent tous ceux qui se sentent disgraciés dans la conquête du bonheur.
De même, pour les autres objets des convoitises mondaines, fortune, gloire, etc., le timide se trouve inférieur dans la concurrence, parce que cette spontanéité d'impulsion, cette violence dans la lutte, cette absence de scrupules dans les moyens, qui confèrent les meilleures chances de succès, lui font défaut. Il reconnaît son infériorité et il en souffre, il s'en attriste infiniment.
Cependant, le timide n'est pas triste partout et toujours. Il l'est surtout dans la solitude, lorsqu'il réfléchit sur lui-même et s'analyse. Mais dans une compagnie sympathique, oiî il se sent à l'aise, il s'oublie volontiers et s'abandonne aux expansions d'une franche gaîté. Amiel, qui fut un timide à sa façon, présentait de ces frappantes oppositions d'humeur. Malgré la désolation de son Journal intime, Edmond Schérer, qui fut son ami, nous apprend qu'il traversait des instants de gaîté.
X II avait une élasticité d'esprit qui résistait aux soucis et lui rendait son enjouement pour peu qu'il se trouvât en société de ses pareils. Nous avions l'habitude, deux ou trois amis et moi, de faire une course, le jeudi, à Salève, « le Salève aux flancs azurés » de Lamartine; nous y dînions et ne revenions qu'à la nuit. L'hiver ne nous arrêtait point, au contraire. C'étaient de belles journées, de celles, qui dans l'éloignement, apparaissent dorées de tous les rayons lumineux, santé, jeunesse, amitié, les plaisirs de la campagne joints à l'échange des
idées, aux caprices de la fantaisie, aux saillies de la gaieté... Amiel, lui, n'était pas de fondation de nos jeudis, mais quand il se joignait à nous, c'était une fête. 11 jetait l'imprévu à travers les graves propos. Il nous animait de son entrain *. »
Pessimisme. — La tristesse chronique tourne aisément au pessimisme. A force de sentir qu'on est mal fait, oq finit par trouver que le monde tout entier est mal fait. On exagère la part de souffrances, pour négliger la part de joies qu'il offre. On voit tout en sombre, tout en noir. Ce pessimisme des timides est d'ailleurs un pessimisme tout individuel; ce n'est pas un système philosophique raisonné, mais une simple disposition de la vie sensitive.
Misanthropie, — Du pessimisme à la misanthropie, il n'y a qu'un pas. Mécontent de l'humanité, le timide est bien près de la détester, si une bonté de cœur native ne combat pas cette tendance. Mais les hommes pour lesquels il ressent le plus d'aversion, ce sont précisément ceux-là qui possèdent au plus haut degré les qualités qui lui manquent, l'assurance, l'audace, l'énergie dans l'action. Il y a là chez le timide, qui est un intellectif pur le plus souvent, une antipathie instinctive et irrésistible à l'égard des individus du type actif. Dans son beau roman le Disciple, Paul Bourget a prêté ce sentiment à son héros Julien Greslou qui, dès le premier
1. Edmond Schérer, préface au Journal intime d'Amiel, p. xx;Georg et C'% Genève, 1891.
contact, commence de haïr sintèreraent le comte de Jussat-Randon, offickr de cavalerie.
« 11 me suffit de l'étudier, au dîner, ce premier soir, mangeant posément, avec cette belle humeur d'appétit qui décèle la vie profonde; parlant peu, mais de cette voix pleine et qui commande, pour éprouver, à un degré surprenant, cette impression, que j'étais devant une créature diCférenle de moi, mais accomplie, mais achevée dans son espèce... Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple et robuste dans la mince étoffe de son costume de soirée, un noir cigare au coin de la bouche, qui poussait les billes avec une justesse si parfaite qu'elle en était élégante; et moi..., moi, si orgueilleux de l'amplitude de ma pensée, je suivais, bouche bée, les moindres gestes de ce jeune homme, se livrant à un sport aussi vulgaire, avec l'espèce d'admiration envieuse qu'un moine lettré du moyen âge, inhabile à tous les jeux des muscles, pouvait ressentir devant un chevalier en train de marcher dans son armure.
a Quand je prononce le mot d'envie, je vous supplie de me bien comprendre, et de ne pas m'attribuer une bassesse qui ne fut jamais la mienne. Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je n'ai jalousé le nom du comte André, ni sa fortune, ni quelques-uns des avantages sociaux qu'il possédait et dont j'étais si dépourvu. Je n'ai pas ressenti non plus celle étrange haine de mâle à mâle, très finement notée par vous dans vos pages sur l'amour. Ma mère avait eu cette faiblesse de me dire
souvent dans mon enfance que j'étais joli garçon. Marianne et mon autre maîtresse me l'avaient répété.... Je vous dis cela, non par vanité, mais afin de vous prouver, au contraire, que la vanité n'entra point pour un atome dans la sorte de rivalité subite qui fit de moi, dès ces premières heures, un adversaire, presque un ennemi du comte André, sans que d'ailleurs il s'en doutât une minute'. »
« Ce discours, et les convictions qu'il exprimait, au lieu de me plaire par cette rare rencontre de logique, avivèrent encore la plaie d'antipathie subitement ouverte je ne sais où, dans mou amour-propre peut-être, — car enfin j'étais le chétif et le frêle en présence du fort, — à coup sûr, dans ma sensibilité la plus intime *. »
Orgueil. — Le timide, froissé, humilié, aigri, trouve pourtant la revanche de ses défaites de la vie pratique : mais celte revanche est toute platonique, tout idéale; son triomphe est tout intérieur; c'est une pure jouissance d'orgueil.
La plupart des timides cultivés sont des orgueilleux. Paul Bourget attribue aussi ce sentiment à son héros :
« J'apprenais ainsi, à peine né à la vie intellectuelle, qu'il y a en nous un obscur élément incommunicable. Ce fut d'abord chez moi une timidité. Cela devint par la suite un orgueil. Mais tous les orgueils u'ont-ils pas une origine analogue? Ne pas oser se montrer, c'est s'isoler;
\. Le Disciple, p. 15b ; Paris, Lemerre, 1889. 2. Id., p. 164.
et s'isoler, c'est bien vile se préférer. J'ai retrouvé depuis, dans quelques philosophes nouveaux, M. Renan, par exemple, mais transformé en un dédain triomphant et transcendantal, ce sentiment de la solitude de lame, je l'ai retrouvé transformé en maladie et en sécheresse dans y Adolphe de Benjamin Constant, agressif et ironique dans Beyle'. »
Avec sa belle sincérité, Marie BashkirtsefT confesse :
« On ne croit pas à ma timidité; elle s'explique pourtant par un excès d'orgueil.
a J'ai horreur, terreur et désespoir de demander; il faut qu'on m'offre. Si dans un moment de coup de tête, je me décide à demander, ça ne me réussit jamais, c'est presque toujours trop tard et à côté.
« Je deviens blême et rouge plusieurs fois avant d'oser dire que j'ai l'intention d'exposer ou de faire un tableau; il me semble que l'on se moque de moi, que je ne sais rien, que je suis prétentieuse et ridicule.
« Quand on [on, un artiste, bien entendu) regarde ma peinture, je m'en vais dans la troisième chambre, tellement j'ai peur d'un mot ou d'un regard". »
Ne reprochons pas trop leur orgueil aux timides : il leur apporte une petite consolation pour les déceptions de la vie. Mal jugé, mal apprécié, méconnu, ignoré, il faut bien que le timide s'apprécie à sa valeur et se rende justice lui-même.