‹ Les timides et la timiditéChapitre 22 sur 89 · Amiel, loc. cit · texte numérisé non relu

Amiel, loc. cit

« Tout OU rien! Ceci serait mon naturel, mon fonds primitif, mon vieil homme. Et pourtant, pourvu qu'on m'aime un peu, qu'on pénètre un peu dans mon sentiment intime, je me sens heureux et ne demande presque rien d'autre. Les caresses d'un enfant, la causerie d'un ami suffisent à me dilater joyeusement. Ainsi j'aspire à l'infini et peu me contente déjà; tout m'inquiète et la moindre chose me calme. Je me suis surpris souvent à désirer mourir et pourtant mon ambition de bonheur ne dépasse guère celle de l'oiseau : des ailes! du soleil! un nid'! »

Dans ses pires crises de misanthropie, Rousseau restait doux, accueillant, docile! « Il est certain, dit-il, que dans le particulier, je soutins toujours mal mon personnage, et que mes amis et connaissances menaient cet ours farouche, comme un agneau. »

C'est que le timide a besoin d'épanchement. Il déborde de sensibilité et aspire à soulager son cœur. Il a soif de confidences.

« Nous cherchons un être, dit Stendhal, avec qui nous puissions suivre tous nos premiers mouvements, sans songer jamais aux convenances. »

« Que je suis heureux, écrit Michelet àPoinsot, d'avoir quelqu'un devant qui je ne rougisse pas de paraître ridicule.... J'ai toujours senti vivement cette douceur-là dans l'amitié. Il faut que je connaisse toute la vivacité

J. Amiel, loc. cit., t. I, p. 183.

de la tienne pour donner un libre cours à loul : aux déclamations, aux expressions forcées, qui seraient ambitieuses, si tout ceci n'était écrit pour un ami. Je laisse courir ma plume, je ne retiens rien. Tu me connaîtras ainsi tout entier. »

Et encore, d'un autre timide :

« Le vœu que je découvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre, et tel que je ne le prendrais pas en grippe.

« J'aurais passé ma journée tant bien que mal sous les besognes. Le soir, tous les soirs, sans appareil, j'irais à lui. Dans la cellule de notre amitié fermée au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosité ou son indifférence ne me feraient tressaillir. Je serais sincère, lui, affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident : un confesseur. Je lui trouverais de l'autorité, ce serait « mon aîné »; et, pour tout dire, il serait à mes côtés moi-même plus vieux. Telle sensation dont vous souffrez, me dirait-il, est rare même chez vous; telle autre que vous prêtez au monde, vous est une vision spéciale : analysez mieux. Nous suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations : vous êtes au pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop sillonné par le mal se refusait à comprendre, et, cette supposition est plus triste encore, si je méprisais la vérité par orgueil de malade, lui, sans méchantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon âcreté.

11 m'admirerait pour des raisons qu'il saurait, me faire partager; c'est quand la fierté me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre un dieu dans les bras, pour que du moins le prétexte de ma lassitude soit noble'. »

Comment expliquer la coexistence de sentiments en apparence contraires, tels que la misanthropie et la bienveillance, l'orgueil et l'humilité? Le mécanisme en paraît assez simple. Ainsi que le remarque M. Dugas, l'humilité, la bienveillance sont naturelles chez le timide: ce sont des propriétés primitives de son caractère. Au contraire l'orgueil, la misanthropie, sont secondaires, acquises , suscitées par une révolte de l'intelligence contre les infirmités, les faiblesses de sa sensibilité. Les premières seules sont vraies; les secondes sont artificielles et trompeuses; c'est pourquoi elles s'effacent si vite pour dévoiler la personnalité véritable. De sorte qu'il faut distinguer chez le timide deux physionomies : d'une part le visage naturel, affectueux, bienveillant, cordial; et d'autre part le masque dont il se revêt sous l'influence de l'émotion : masque dur, rébarbatif, hautain, mais qui n'est qu'un masque, et qu'on fait tomber sans peine, si l'on sait s'y prendre, avec un mot, un regard, un sourire.

1. Maurice Barrés, Sous Vœil des Barbares, p. 292, nouvelle édition Paris, Bibliothèque Charpentier, 1896.

Intelligence.

Pour que la timidilé ait un retentissement dans le domaine de l'intelligence, il est de toute nécessité que cette intelligence soit suffisamment ouverte et développée. Pour qu'une fonction soit modifiable, il faut d'abord que cette fonction existe. Il est donc évident que pour les sujets dont la vie psychique est très réduite, les conséquences intellectuelles de la timidité seront ellesmêmes réduites à leur minimum. Un individu de cerveau inculte, un campagnard, un manœuvre pourra certes être né timide : mais cette timidilé ne pourra pas fournir de matière à une vie intérieure qui n'existe pas. L'émotion fondamentale, l'accès de timidité restera à l'état simple, fruste, se traduisant par une conscience crépusculaire, et demeurant toujours sans complications idéatives.

Ce n'est donc que dans les cerveaux cultivés, exercés par l'éducation à une activité abstraite, que la timidité pourra produire un retentissement de quelque valeur. Empêchant l'expression, selon leurs tendances naturelles, des états de conscience, elle aura pour effet de reployer la pensée sur elle-même. Contraint à la fois pour les paroles et pour les actes dans son milieu social oij il se sent mal à l'aise, n'osant montrer ce qu'il est et ce qu'il vaut, le timide, exclu pour ainsi dire de la vie commune, exalte la vie solitaire de la pensée

pure. Il devient un méditatif, un penseur. Hommes de cabinet, d'études silencieuses, de réflexion et de rêve, ces limides au cerveau cultivé présentent une prédominance considérable des phénomènes intellectuels proprement dits, associations d'idées, jugements, raisonnements, abstraction, généralisation, etc., sur les orages passionnels et les décharges volontaires. Ils appartiennent, dans la classification des caractères, au type « intellectif » ^

Ainsi l'effet essentiel de la timidité sur l'intelligence est le développement extrême de la vie intérieure. Cette vie intérieure de l'intellectif timide présente un certain nombre de conditions intéressantes à examiner.

Auto-analyse. — C'est d'abord l'auto-analyse. Quelle est la matière de cette vie intérieure du timide, quel est l'objet de son élaboration? Lui-même, toujours luimême. Ce qu'observe ce timide, ce qui alimente ses réflexions, ce n'est pas le monde extérieur, ou plus justement, les sensations qu'il en a directement reçues; ce sont bien plus les impressions internes, émotions, sentiments, nuances afîectives très fines, que les sensations externes ont éveillés en lui dans ses contacts avec le monde. Le timide n'est pas l'homme pratique, positif, qui juge d'un coup d'oeil exact et rapide les rapports

1. Je préfère ce terme à celui d' « intellectuel », habilnellcincnt employé, parce qu'il s'harmonise mieux par sa terminaison avec les termes correspondants : ■ sensilif «et « actif ».

des choses dans la réalité. C'est un rêveur, qui voit le monde à travers lui-même, à travers le brouillard sentimental que fait flotter sur son esprit un song^e perpétuel.

Sa sensibilité est donc surtout une sensibilité aff'ective. Isolé du monde par son émotion, il reçoit de ce monde infiniment moins d'excitations périphériques que celui qui le parcourt ou le remue, un voyageur, un grand commerçant, un homme politique. Mais ses excitations, tout atténuées et rares qu'elles soient, lui sont une matière infinie à l'observation et au contrôle.

Les impressions internes du timide ne sont pas non plus les passions violentes et ardentes des tempéraments actifs : il n'a pas d'accès bruyants de colère, de haine, de désespoir, de remords. Toutes ces émotions sont en lui étouffées, atténuées, amorties. Il ne connaît que des sentiments légers, ténus, faits de subtilités et de nuances, et c'est sur ces subtilités et ces nuances qu'il discute à perte de vue. Aussi les productions des timides se ressentent de ces habitudes mentales, que ce soit dans le domaine de la philosophie, de la littérature, de la poésie ou de l'art. Le sujet, qui ne connaît le monde que par son rêve, ne fait en somme, dans sa composition, que traduire et développer son rêve. Il décrit, non les choses, mais les sentiments que ces choses ont fait naître en lui : la nature, qu'il aime beaucoup, il ne la présente que sous son caractère subjectif, avec ses qualités de charme poétique : elle est le prétexte et non l'objet de sa médita-

tion. Sa poésie est une création toute de rêve : quant aux systèmes philosophiques édifiés, ils ne sont jamais autre chose que des constructions imaginaires, encore et toujours des créations de rêve.

Enfin, le procédé même de ces productions est spécial. Comme l'auteur, isolé de la vie active, n'a qu'une faible somme de sensations objectives et comme, d'autre part, il a des jeux d'imagination aux combinaisons indéfinies, il se trouve qu'il est bien plus riche en expressions verbales qu'en images sensorielles objectives : et qu'ainsi chez lui un grand nombre de ces signes conventionnels qui sont les mots ne correspondent à aucune réalité concrète. Ces mots ne désignent que des états intérieurs, des images et des concepts tout artificiels que l'intellectif se crée k lui-même par un mécanisme d'analogie ou de combinaison. Ses mots représentent les détails de son rêve, et non les détails du monde objectif. C'est pourquoi, pour peu qu'il s'abandonne à l'enchaînement de ses associations verbales, l'intellectif en vient à construire les plus invraisemblables idéologies, qui céderaient au plus bref examen, si par son absence de notions concrètes, il ne se trouvait privé totalement de points de repère et d'objets de comparaison.

Dédoublement de la personnalité. — La condition de Tauto-analyse est le dédoublement de la personnalité en deux parts : celle qui sent, celle qui regarde l'autre sentir. M. Dugas a minutieusement analysé le phénomène :

« Le dédoublement du Moi revêt plusieurs formes ou comporte plusieurs degrés.

« On remarque d'abord chez le timide, le dédoublement du moi individuel et du moi social. Tandis qu'il parle et agit comme les autres hommes, le timide garde sa pensée personnelle, ses sentiments intimes. Il ne ressemble pas aux autres, il n'en est pas bien compris; bientôt même, il ne cherche plus à l'être. Il lui plaît de mener une vie cachée; sa devise est celle de Descartes : bene vixit, qui bene latuit; il aime à se réfugier dans cet asile impénétrable du cœur que rien ne peut violer : il est fier d'être entièrement lui-même et jaloux de le rester.

« En même temps qu'il fait ainsi deux parts de sa vie, qu'il joue bien ou mal, dans le monde, son rôle de parade et s'applique, seulement vis-à-vis de lui-même, à être vrai et sincère, le timide exerce, dans le développement de sa vie personnelle elle-même, sa faculté ou sa manie de dédoublement. Dans son for intérieur, il mène encore de front deux vies : la vie vécue et la vie pensée, la sensation et la. perception (Stendhal). Il se forme en lui à côté du Moi sentimental, naïf et spontané, tout élan et tout flamme, un Moi réfléchi, froid et raisonneur, souvent ironique, qui suit en détaché et en curieux les passions de l'autre.

< Ce qu'on appelle l'analyse psychologique est ainsi une triple objectivalion. Le moi individuel, dégagé des influences sociales et constitué à part, avec ses pensées et ses sentiments intimes, est posé comme une entité

indépendante, et opposé, d'une part, au moi en quelque sorte extérieur, figurant de la comédie sociale, et de l'autre, au moi pensant, spectateur indifférent et juge désintéressé des émotions vraies du moi individuel et du rôle appris du moi extérieur. L'analyse psychologique ne se confond donc point avec la conscience; elle n'est point une opération simple et immédiate, une donnée première, mais une acquisition tardive, une construction artificielle de la vie mentale'. »

Egotisme. — Les fervents de l'auto-analyse et du dédoublement du « moi » invoquent pour évangile la philosophie de l'égotisme.

L'égotisme n'est en efTet pas autre chose que la pratique de l'auto-analyse, mais codifiée selon des formules spéciales, et élevée à la hauteur d'un système de philosophie, à la fois théorique et pratique, dont les axiomes constituent les règles de la « culture du Moi ». De cette religion de l'individualisme subjectif l'apôtre le plus éloquent et le plus écouté dans ces dernières années a été Maurice Barrés. Dans trois volumes successifs*, l'écrivain nous présente l'histoire intérieure d'un jeune homme sensilif, timide et orgueilleux, et nous fait assister à l'évolution qui le mène d'étape en étape, à partir des premiers froissements scolaires, jusqu'à la conception théorique et l'application pratique des doctrines de l'égotisme.

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