Sous l'œil des Bartares, p
finit-il par devenir peu à peu un adepte fervent de l'égotisme.
Cependant pour que rég^otisme vrai soit constitué, il faut quelque chose de plus qu'une sensibilité délicate^ une timidité effarouchée, un reploiement de la conscience sur elle-même. Il faut une aptitude naturelle et spéciale du sujet à retenir ses émotions, à les subtiliser, à les distiller pour ainsi dire par des phénomènes d'abstraction et de généralisation, à les transformer en des formules intellectuelles et en des entités idéatives. C'est avec des idées générales et abstraites que sont construits les systèmes philosophiques. Et l'égotisme, qui est une façon de système philosophique, est fait aussi de symboles abstraits et de conceptions générales. Mais cet « esprit philosophique », comme on l'appelle, est loin d'être l'attribut de tous les cerveaux humains : il n'appartient qu'à ceux, mieux doués et plus cultivés, qui correspondent au <c type intellectif » que nous avons déjà vu plus haut. Aussi pour devenir égoliste faut-il être déjà un intellectif. L'égotiste est un intellectif pur, qui ne connaît la réalité qu'à travers ses états intérieurs, et pour qui toute perception de sensibilité se transforme spontanément en rêves immatériels et en représentations symboliques. Cette matière émotionnelle, recueillie et conservée de ses contacts avec l'humanité ambiante, l'esprit raisonneur de l'adolescent timide la pétrit, la modèle, la fait entrer dans des moules littéraires, la décore de sentimentalité et de romanesque, en construit
des palais imaginaires où se réfugie son org-ucil incompris. L'égotisme est donc en somnae un produit de l'abstraclion des émotions.
Timidité et aptitude à l'abstraction des émotions, voici les deux conditions essentielles qui président à l'éclosion de l'égolisme. Mais, de ces deux facteurs, la timidité est sans doute le premier en date. C'est elle qui, pour la première fois, par les émotions qu'elle déchaîne, met en éveil la personnalité naissante de l'enfant, le pousse à s'isoler et à se recueillir, suscite la réaction des sentiments secondaires. Ensuite seulement, le mécanisme intellectuel va s'exercer sur ces révélations sensilives. Supposez en effet le même sujet, doué du même esprit philosophique, de la même aptitude aux opérations supérieures de l'esprit, à l'abstraction, à la généralisation, à la synthèse, possédant, en un mot, un mécanisme mental identique, mais totalement dépourvu de cette impressionnabilité spéciale à l'ég-ard des hommes , demeurant impassible en présence des Barbares, n'éprouvant nulle répulsion à les approcher et nulle tendance à les fuir, ce sujet se mêlera à eux, combattra contre eux, sans malaise et sans dégoût, et ses qualités d'intelligence, il les utilisera dans la clairvoyance du jugement et les habiletés de la diplomatie qu'il mettra en œuvre pour remporter la victoire. Au lieu de s'isoler, de se contraindre, il se livrera au contraire à une large expansion et à une sociabilité indulgente. Au lieu de raisonner, il agira, au lieu de délibérer sans fin, il se hasardera dans
l'imprévu avec confiance. C'est du reste ce qui advient d'ordinaire quand l'égotiste, ayant cessé d'être timide, se jette dans la vie active.
Remarquons en terminant que la doctrine de l'ég^otisme fut accueillie avec enthousiasme par toute une génération de collégiens : les ouvrages de Maurice Barrés furent, paraît-il, des plus appréciés par la jeunesse des écoles. En vérité, quoi de surprenant? Gomment ne leur plairaient-ils pas, ces livres où se mêlent des sentiments qui, à côté des émotions sexuelles, tiennent la plus large place dans les préoccupations de l'adolescent : sensibilité délicate, orgueil incompris, scepticisme, ambition, gloire, etc.? Ils ont l'attrait de l'originalité, le charme de la forme : ils touchent les cœurs de vingt ans en leurs points sensibles, ils décrivent leurs frissons, ils exaltent leurs vanités intimes. L'égotisme propose l'orgueil à des orgueilleux, la sensibilité à des sensitifs, des règles de vie à des irrésolus. Il leur présente, sous une séduisante élégance, à la fois des théories ingénieuses et des pratiques subtiles pour atteindre au double but des voluptés intérieures et des satisfactions matérielles. C'était plus qu'il n'en fallait pour assurer le succès du Culte du Moi.
Dilettantisme. — Au mot d'égotisme on associe souvent celui de dilettantisme. C'est qu'en effet, l'égotiste est une variété de dilettante, c'est le dilettante de soimême. D'une façon générale, le dilettante est celui qui reçoit et jouit, mais ne produit pas. Son cerveau est,
comme on a dil, un cerveau en cul-de-sac : tout y entre, rien n'en sort. Et son principal souci est justement d'y faire entrer le plus possible, sans en rien laisser sortir.
Il y a divers modes de dilettantisme : le dilettantisme de la sensation, le dilettantisme de la pensée, le dilettantisme de l'action même. Le dilettantisme existe chaque fois qu'une fonction s'exerce pour elle-même , sans aboutir à ses fins naturelles. L'amateur de peinture, de musique, le collectionneur, le sportsman, sont autant de variétés de dilettantes.
L'égotiste est le dilettante de sa vie intérieure. Pour lui, son cerveau est un théâtre où se jouent et se déroulent des scènes de comédie idéologique auxquelles il assiste en spectateur curieux. Pour satisfaire cette curiosité toujours éveillée, il lui faut renouveler ses sujets, rechercher des sensations, des émotions, des sentiments, des idées qui sont la matière de ses méditations et de ses analyses. S'il est inlellectif, il les cherche dans les livres, il puise ses documents dans le monde abstrait des bibliothèques. Mais cette source s'épuise un jour et il n'est pas rare alors que le dilettante s'adresse directement au monde des choses. Il se décide alors à sortir de sa contemplation passive, à se mêler aux hommes, à faire effort et à agir. Mais qu'on ne s'y trompe pas : s'il recherche des sensations, ce n'est pas comme le voluptueux ordinaire, pour la saveur intrinsèque de ces sensations, mais afin de les distiller, de les intellectualiser, de les utiliser comme prétextes à d'abstraites combinaisons idéologi-
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ques. De même, s'il se décide à Faction, ce n'est pas pour leg avantages pratiques que pourront lui procurer ses efforts, car il n'est, par orgueil et dédain, ni ambitieux, ni cupide, mais seulement pour trouver dans ses explorations quelques vibrations nouvelles, pour étendre et multiplier les champs de sa sensibilité exigeante et stérile. « Il faut sentir le plus possible, en analysant le plus possible. Je veux recueillir tous les frissons de l'univers, je m'amuserai de tous mes nerfs. Il faut mettre sa félicité dans les expériences qu'on institue et non dans les résultats qu'elles semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but \ » Telles sont les règles du parfait dilettantisme intellectuel.
M. Paul Bourget, dans la préface du Disciple a tracé un portrait exact mais un peu sévère du dilettante égotiste.
:< Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer, et comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats derniers des plus subtiles philosophies de cet âge. Ne lui parle pas d'impiété, de matérialisme. Il sait que le mot matière n'a pas de sens précis, et il est d'autre part trop intelligent pour ne pas admettre que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement, il n'a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu'il ne croira jamais à quoi