ConfessioiWf l" partie, liv. I
<( Une des grandes causes de nos tourments, c'est la mauvaise honte. Pour un jeune homme, c'est une affaire que d'entrer dans un salon. II s'imagine que tout le monde le regarde et meurt de peur qu'il n'y ait quelque chose dans sa tenue qui ne soit absolument irréprochable. Un de nos amis souffrait plus que personne de cette timidité'. »
L'émotion du timide nous apparaît donc comme une , combinaison, en proportions variables, de peur et de honte.
Quels sont les objets de cette peur et de cette honte?
D'abord, la peur n'est pas celle d'un danger extérieur, matériel, semblable à celle qui survient en face d'un péril, d'une situation alarmante : accident, incendie, agression, précipice, animal sauvage, désastre, etc. En effet, que risque celui qui n'ose entrer dans un café, dont le cœur bat en traversant un salon, qui tremble en sonnant à la porte d'un protecteur? Rien, absolument rien! » Son émotion n'a aucune excuse objective, sa peur n'a aucun motif extérieur.
» La peur du timide est une peur d'objet essentiellement intérieur, d'origine purement subjective. Elle consiste à la fois dans la crainte du jugement d'autrui sur notre apparence visible et dans l'appréhension que^ce jugement ne soit défavorable. Ce n'est pas d'un danger pour la vie dont il s'agit, mais d'un danger pour l'amour-propre seul,
1. Prosper Mérimée, Portraits historiques et littéraires, p. 172; Michel Lévv, Paris, 18"4.
l'humiliation d'être mal apprécié ou de paraître inférieur ou ridicule.
Quant à la honte, elle ne se rapporte pas davantage à une cause extérieure. La honte vraie apparaît toujours à l'occasion d'un acte qui la provoque, d'un événement qui la justifie : faute commise, indélicatesse, maladresse, pudeur choquée, etc. Mais l'enfant timide qui rougit dès qu'on le regarde, a-t-il une faute à se reprocher? Aucune, il est honteux sans raison. La honte du timide est donc , d'origine tout intérieure. C'est la honte instinctive de soimême, la honte de son corps, de son visage, de ses gestes dont on rougit comme s'ils constituaient une défectuosité visible, une tare, presque une faute. Ainsi que l'ont écrit nombre d'auteurs, la honte de la timidité • est une fausse honte.
Peur d'amour-propre et fausse honte sont donc les deux éléments qui se trouvent combinés dans l'émotion du timide. Cette combinaison peut s'effectuer dans la pratique suivant des proportions très variables. Tantôt ks deux éléments sont égaux en importance : le sujet est aussi craintif que honteux. Tantôt l'un des deux éléments l'emporte sur l'autre et l'une des émotions avance au premier plan, tandis que l'autre reste plus effacée. Le sujet est surtout craintif, ou surtout honteux, et son émo- lion se traduit surtout par les palpitations, l'angoisse, la sueur froide, dans le premier cas, tandis qu'elle se traduit surtout par la rougeur, la confusion, dans le second cas. Tantôt enfin l'émotion est toute en peur ou toute en honte
et présente uniquement les signes respectifs de la peur ou
(le la honte.
Les circonstances dans lesquelles se déchaîne l'émotion du timide précisent bien son origine. Quand survient cette émotion ? Dans une condition unique : en présence de l'être humain. C'est en face de son semblable seulement que le timide se trouble, rougit, s'angoisse, tremble, sent palpiter son cœur, soit qu'il se trouve directement placé devant lui, soit qu'il doive l'affronter dans une démarche prochaine. C'est la présence seule de l'homme, ou l'idée de sa présence, qui possède le privilège d'émouvoir sa sensibilité craintive. Se montrer à des hommes, parler, marcher, se tenir sous leurs regards, les regarder euxmêmes et recevoir leurs réponses, voilà les actes que le timide redoute et évite exclusivement.
Ainsi, l'unique occasion où le timide est intimidé, c'est au contact de son semblable. Rendu à la solitude qui lui est chère, toute anxiété s'apaise, toute émotion s'évanouit. Il peut être d'ailleurs infiniment courageux, capable de toutes les intrépidités et de tous les héroïsmes, sachant considérer le danger en face, désirant assumer toutes les responsabilités : mais à condition qu'il se trouve seul, qu'il ne se sente pas regardé. Le voisinage d'un ours, d'un lion, d'un crocodile ne lui ferait peutêtre pas peur : devant une face humaine, il perd toute décision et tout courage.
, M. Dugas a bien marqué cette nuance.
« La timidité n'est pas la crainte (timor) ; elle n'est pas
non plus une disposition à la crainte (limiditas). On ne fait pas aux effrontés cet honneur de les appeler des braves; on ne doit pas faire aux timides cette injure de les confondre avec les poltrons et les lâches. Tandis que la crainte est causée par les choses, la timidité ne peut l'être que par les personnes. On craint en effet un mal réel, le danger, la souffrance, la mort, et si on craint aussi les personnes, c'est seulement en tant qu'elles peuvent nuire, c'est-à-dire qu'elles sont l'occasion ou la cause présumée d'un mal réel. Au contraire, on est intimidé par les personnes, et on l'est par elles, alors qu'on n'est en droit d'en rien craindre, et qu'on n'en craint effectivement aucun mal, alors qu'on les sait bien disposées, indulgentes et bonnes, a /or/iori inoffensives *. »
Mais, en plus de l'émotion spécifique, le timide présente encore d'autres marques.
Si brève, si légère qu'elle soit, la crise émotionnelle, envahissant durant un instant le champ de la conscience, laisse des traces dans l'organe psychique, s'enregistre dans la mémoire. Cette mémoire, qui est non seulement psychologique, mais encore et avant tout physiologique, c'est-à-dire matérielle, va conserver le souvenir latent de l'événement accompli, avec ses attributs particuliers, ses conditions extérieures et intérieures, souvenir associé aux autres événements psychologiques simultanés ou