‹ Les timides et la timiditéChapitre 32 sur 89 · Diigas, loc. cit., p. lO'-lOO · texte numérisé non relu

Diigas, loc. cit., p. lO'-lOO

sujet d'une démarche à accomplir, l'image émotionnelle viendra peser de tout son poids sur la décision, en sorte que, le plus souvent, la conclusion du débat sera l'abstention. A cet égard, le timide agit toujours dans le sens de la moindre résistance : et comme c'est l'initiative qui lui coûte le plus, sa diplomatie sera toute une diplomatie d'abstention.

Inhibition. — Cependant on ne peut indéfiniment se soustraire aux rencontres avec ses semblables, aux actions en public. On est bien obligé, malgré soi, de payer de temps en temps de sa personne, de violenter les tendances de sa timidité. Mais, dans ces actions nécessaires, accomplies malgré elle, cette timidité ne perd pas ses droits : elle exerce encore son influence, impose sa tyrannie par le mode de l'inhibition. L'inhibition consiste à empêcher ou du moins à contrarier les traductions naturelles des états de conscience. Au point de vue de la volonté, c'est un arrêt qui s'interpose entre l'idée et le geste, entre l'intention et l'exécution, qui empêche, amoindrit ou déforme les expressions de la pensée.

Cette inhibition, au degré le plus léger, est représentée par ce petit arrêt intérieur, indéfinissable, mais invincible, qui paralyse momentanément la volonté, qui relient le mot sur les lèvres, le bras prêt à s'avancer, qui fait qu'on « n'ose pas ». Ne pas oser, voilà tout le timide! Dans une conversation, il trouve une répartie spirituelle à faire, une réflexion intelligente à émettre, un compliment à exprimer, il se tait, il n'ose pas! On lui a fait un

cadeau, rendu un service : il doit remercier. Il n'en fait rien, ingrat en apparence : il n'ose pas! On lui fait une proposition qu'il désavoue, une offre que son jugement rejette : il devrait refuser, il n'ose pas, et accepte. « Je n'ose rien refuser. Et, manquant d'argent et sollicité pour une œuvre même contraire à mes opinions, je me laisse entraîner à y souscrire parce que je n'ose pas dire non. » {Confidence personnelle d'un timide.) 11 y a ainsi des timides, nullement lâches, et qui subissent sans riposter des affronts, des offenses, parce qu'ils n'osent pas répliquer.

D'autres fois, l'expression n'est arrêtée que partiellement. Le timide qui parle ne va pas jusqu'au bout de sa pensée. Il n'ose pas l'affirmer dans sa pleine intensité. Il en atténue la valeur. Comme s'il avait peur d'en trop dire, il s'arrête en chemin, et parfois, par une conclusion sceptique, renverse tout ce qu'il vient de déclarer. « Dans certains cas, m'écrit une de mes correspondantes, je me sens comme obligée de traduire, par des termes trop faibles (par conséquent au-dessous de la vérité), les sentiments que j'éprouve, les idées que je conçois. »

Celte atténuation est surtout marquée lorsqu'il s'agit d'exprimer des sentiments un peu intimes et délicats. C'est ce que nous avons déjà dit à propos de la pudeur des sentiments. Il y a des sujets qui n'ont jamais pu dire à un bienfaiteur toute la reconnaissance dont ils étaient pleins. Et combien aussi n'ont jamais pu faire en termes sincères l'aveu de leur tendresse à la femme aimée !

Déformation de V expression. — D'autres fois l'expression est déformée, ne correspond plus à l'intention du sujet. Il a préparé une phrase, une attitude, et c'est une autre phrase qu'il prononce, une autre altitude qu'il adopte. Il voulait être ardent, il est glacial; affectueux, il est sceptique; autoritaire, il est docile. Il est venu pour faire des reproches : il s'en va en faisant des excuses.

Cette impuissance à exprimer et à soutenir son opinion conduit les timides jusqu'au mensonge. Incapables de tenir tête à une contradiction, ils simulent l'approbation, bien que leur conviction intime soit opposée, et qu'ils rejettent en eux-mêmes l'opinion qu'ils feignent d'accepter. Ces mensonges par timidité sont fréquents. Tous mes correspondants avouent avoir menti de la sorte : « J'ai menti souvent, disent-ils, et je mens encore par timidité, parce que je n'ose pas dire ce que je pense ».

Sophisme de juslificalion. — En même temps que le timide joue son personnage d'apparence, en lui se déroule tout un drame entre le « moi » qui agit et le « moi » qui regarde agir. Le second est habituellement mécontent du premier, et le premier cherche à s'excuser auprès du second. S'il fait quelque concession à sa timidité, il cherche, pour la légitimer, de bonnes raisons qui, en réalité, sont toujours détestables. Cette justification à faux que le timide cherche à se faire à lui-même de ses faiblesses et de son impuissance, a été nommée par M. Marion sophisme de jusiification. Ce sophisme paraît commun à tous les timides cultivés qui ont l'usage du

dédoublement de la conscience. Stendhal connaissait par lui-même « cette mauvaise disposition de tirer des raisons d'être timide de tout*. »

Benjamin Constant l'attribue à son héros, Adolphe : « Cependant une invincible timidité m'arrêtait : tous mes discours expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je ne l'avais projeté. Je me débattais intérieurement : j'étais indigné contre moimême. Je cherchai enfin un raisonnement qui put me tirer de cette lutte avec honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien précipiter, qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je méditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et systèmes nos impuissances ou nos faiblesses : cela salisfait cette portion de nous qui est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre '. »

Décharges explosives. — Enfin, chez certains timides, peuvent survenir des accès de témérité, tout à fait semblables aux crises hystériques ou épileptiques. Après une longue période de contrainte, de refoulement sur soi, le sujet a une décharge explosive, dans laquelle il accomplit les actes les plus imprévus et les plus extravagants. Baudelaire a signalé un de ces cas :

« Il y a des natures purement contemplatives et tout à fait impropres à l'action, qui cependant, sous une

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