‹ Les timides et la timiditéChapitre 33 sur 89 · Adolphe, p · texte numérisé non relu

Adolphe, p

impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables.... Le moraliste et le médecin qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d'oii vient si subitement une si folle énerg-ie à ces âmes paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables d'accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux.... C'est une espèce d'énergie qui jaillit de l'ennui et de la rêverie, et ceux en qui elle se manifeste si inopinément sont en général, comme je l'ai dit, les plus indolents et les plus rêveurs des êtres. Un (de mes amis), timide à un point qu'il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu'il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d'un théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d'Eaque et de Rhadamanthe, sautera brusquement au cou d'un vieillard qui passe à côté de lui et l'embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée *. »

Mais ces paroxysmes impulsifs sont exceptionnels et la modalité volontaire habituelle du timide est bien traduite par la formule : il n'ose pas.

État mental consécutif. — Le timide qui vient de se

1. Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose : IX, Le Mauvais Vitrier.

trouver aux prises avec sa timidité, et qui n'a pas osé, traverse, en général, un état mental consécutif. Cet état mental comprend plusieurs phases.

C'est d'abord une phase de soulagement, d'apaisement> dû à la fin de la lutte, à la cessation de l'angoisse, c'est une accalmie physique et psychique qui succède à une hypertension émotive pénible. Cette détente consécutive est semblable à celle qui suit les émotions pathologiques, les obsessions, les impulsions morbides. A cet instant le sujet ne sent qu'une chose : c'est qu'il est délivré de son anxiété et de ses tortures.

Mais celte phase ne dure pas : elle est suivie de près par une seconde phase, de colère et de révolte. En se rendant compte de ses faiblesses, de sa retraite, et des conséquences fâcheuses qu'elles entraînent, le timide s'irrile contre son infirmité et contre lui-même. Il se gourmande intérieurement, il s'adresse les pires injures, les plus grossières invectives. « Il s'est conduit en imbécile, en idiot; il a reculé stupidement devant la chose la plus facile du monde. » Dans cette nouvelle phase, l'acte qu'il n'a pu accomplir tout à l'heure, lui paraît d'une facilité enfantine. « Comment a-t-il pu se troubler, se démonter? Il n'y avait que ces quelques mots à dire! » Et les mots qui ne venaient pas, se présentent maintenant avec une aisance merveilleuse, tout le discours se déroule spontanément, avec ses intonations, ses inflexions, ses habiletés oratoires. Et ce discours possède toutes les qualités : il s'y trouve de l'esprit, de l'à-propos, de la subtilité, de

la conviction, de l'insistance, de la chaleur. Il y a tout ce qu'il fallait : mais tout cela vient un peu tard. Cette diplomatie retardataire, c'est ce qu'on appelle si joliment l'esprit de l'escalier.

Purs apparaît une nouvelle phase encore. C'est la phase des résolutions, des témérités intentionnelles, des promesses faites à soi-même. « Ah! à la prochaine occasion, il ne sera plus si bête! Que risque-t-il, au fond? Coûte que coûte, il marchera tête baissée! »

Enfin l'exaltation s'éteint en une phase de dépression triste.

Parmi les confidences de timides que j'ai reçues, en voici une dont l'auteur décrit bien les diverses phases de l'état mental du timide, ainsi que le sophisme de justification.

« Je vais vous citer un exemple piquant de ces singulières excuses que le timide se cherche et se fournit à lui-même pour n'avoir pas osé. J'ai le défaut, peut-être un peu parisien, de trouver un grand intérêt à l'image gracieuse d'une silhouette de femme fuyante, la robe haut retroussée sur les chevilles, aux jupons suggestifs et à l'allure cavalière. Lorsqu'une de ces visions rapides me séduit particulièrement, pour en prolonger le plaisir, je me laisse aller alors à marcher dans son ombre. Pour être sûr de la retrouver, je me risque parfois à lui demander quelques indications précises sur ses prochaines sorties. Vous connaissez le mécanisme de cette psychologie, et je n'essaierai pas de vous démontrer les

mobiles de mes actes. Vous me connaissez aussi personnellement : vous savez que je suis d'un physique présentable; que je ne suis ni trop embarrassé, ni trop stupide; que je sais entrer dans un salon ou adresser la parole à une dame, sans faire la gaffe; je passe même pour avoir quelque esprit, et la répartie fine et prompte. Eh! bien, le croiriez-vous? lorsque je poursuis ainsi un trottin — écrivons le mot propre — et que j'ai le désir de l'aborder, je suis pris d'un trac épouvantable. Qu'est-ce que je risque? rien. Je suis sur de toujours trouver quelque chose à dire, et de faire face à n'importe quel accueil, aimable ou revêche. Eh! bien, je n'ose pas. J'ai le cœur qui bat, les mains mouillées de transpiration, les jambes coupées sous moi, la gorge serrée. En même temps je débite intérieurement un étonnant monologue. « Quand vais-je aborder? me dis-je. Il faut choisir le moment propice. Il faut agir avec prudence. Cependant, il ne faudrait pas perdre trop de temps, car elle pourrait entrer dans une maison, prendre un omnibus; je pourrais dans un tournant perdre sa trace. Risquons-nous donc le plus tôt possible. »

<( Cependant ma petite inconnue poursuit sa course. Elle file allègrement le long du trottoir, évite les passants, traverse les chaussées, s'arrête une seconde devant un magasin de bijoux, puis repart. A quel moment l'aborder? Quand nous passons dans une rue animée et violemment éclairée, je me dis : « Non, ce n'est pas possible ici : il y a trop de monde et trop de lumières. Il faut attendre un

UARTENBBRa. 7

eoin plus calme. » Mais nous voici dans une rue silei>« eieuse, obscure, presque déserte. « C'est le moment! > me dis-je. Mais, tout à coup, sur le trottoir en face, j'avise un passant qui arrive en sens inverse. « Je ne l'aborderai pas sous les yeux de ce bonhomme : on a l'air trop ridicule. » Le passant est croisé et s'éloigne. « Maintenant, plus de raisons pour hésiter. Chargeons. » Je presse le pas, j'approche. Mais soudain, je découvre dans une porte, une ombre, l'ombre d'un concierge. Je pressens à l'avance un sourire ironique sur son visage. Si elle m'envoyait promener devant ce pipelet! Etre ridicule devant un concierge. « Jamais! » Et je ralentis de nouveau le pas, je laisse augmenter la distance entre- » l'objet » et moi. Je prends un air indifférent devant le concierge. El, pendant ce temps, la silhouette a vivement tourné un angle de rue : et nous sommes rejetés de nouveau dans une grande voie, bruyante et lumineuse. « Ici, plus rien à faire, il y a trop de monde. » Et c'est ainsi jusqu'à ce que, lassé, j'abandonne la chasse, ou que mou gibier soit entré dans une maison, en se demandant quel est cet imbécile qui l'a suivie pendant une h«ure, inuti* lement!

« Imbécile, en effet. Quand elle a disparu, je m'accablo d'injures, de reproches cinglants. Je me battrais, si jfr n'avais peur de me faire mal. « Mais, c'est bien la dernière fois, me dis-je, que tu seras aussi bête : à la prochaine, tu te lanceras, n'importe comment, à n'importe quel moment, sans hésitations, sans calculs. Qu'importe

le résuLat, pourvu que j'aie osé! Ali! si demain je la revoyais, je n'hésiterais pas une minute, je l'aborderais sur-le-champ. » Eh! bien, ô ironie! il m'est arrivé que, pendant ce monologue, la silhouette, sortant de la maison, réapparaissait : je recommençais à la suivre; et je ne l'abordais pas davantage.

« Mais, en revanche, si parfois j'ose et me risque, quelle allégresse, quelle joie, quel bonheur! Mon cœur se gonfle d'un orgueil surhumain. Je me sens tout-puissant, souverain, invincible. Le monde m'appartient. Je puis tout conquérir. Je lève la tête, je porte mes regards comme un héros. Je suis plus glorieux que Napoléon au lendemain d'Austerlitz. Et cette allégresse n'est pas due à l'espoir des avantages futurs que me procurera ma conquête; non, cette perspective de volupté m'est égale : et la plupart du temps je ne vais même pas au rendezvous que j'ai imploré. Cette allégresse vient seulement de ce que j'ai osé. J'ai osé : cela suffit, je suis le plus heureux des hommes.

« Il faut oser partout, il faut oser toujours. Si l'on était sage, on oserait toujours. Car sans parler des bonnes fortunes inespérées que procure l'audace, la victoire remportée sur soi-même est déjà par elle seule une source de jouissances incomparables. »

Sans doute, le timide devrait toujours oser. Mais s'il osait toujours, il ne serait plus timide. Et s'il n'était plus timide, il n'aurait que faire de ces exhortations, de ces encouragements préparatoires : il agirait simplement,

sans forfanterie, sans déclamation, par la seule force spontanée de son impulsion naturelle.

Page 1