‹ Les timides et la timiditéChapitre 47 sur 89 · Journal intime, p · texte numérisé non relu

Journal intime, p

main quand il la touchait. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule ou plutôt d'un sentiment d'infériorité à encourir si l'on n'y parvenait pas, éloigna sur-le-champ tout plaisir de son cœur....

« Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le cœur de Julien d'une façon singulière. La nuit vint.... Préoccupé de ce qu'il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire.... Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra?...

« Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à Mme de Rénal quelque affaire qui l'obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin. La violence que Julien était obligé de se faire était trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée; bientôt la voix de Mme de Rénal devint tremblante aussi, mais Julien ne s'en aperçut point. L'affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu'il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l'horloge du château, sans qu'il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : « Au moment précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle. »

« Après un dernier moment d'attente et d'anxiété, pendant lequel l'excès de l'émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l'horloge qui était

au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine et y causait comme un mouvement physique.

« Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main et prit celle de Mme de Rénal qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu'il prenait; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort par la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

« Son âme fut inondée de bonheur, non qu'il aimât Mme de Rénal, mais un affreux supplice venait de cesser....

« Minuit était sonné depuis long-temps; il fallut enfin quitter le jardin : on se sépara.... Un sommeil de plomb s'empara de Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée la timidité et V orgueil s'étaient livrés dans son cœur*. »

Voici l'autre scène.

« Je lui ai dit que j'irai chez elle à deux heures, se dit-il, en se levant; je puis être inexpérimenté et grossier... mais du moins, je ne serai pas faible.

« Julien avait raison de s'applaudir de son courage; jamais il ne s'était imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était tellement tremblant que ses

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